6
min

C’était la naissance d’une histoire : ce jour-là, je suis né.

Image de Lé'eau

Lé'eau

3 lectures

1

Sous un ciel par le soleil levant dominé, de très fines et inoffensives gouttelettes de pluie se mêlaient à la douceur de la brise. L’ardeur des rayons de soleil qui luisaient sur la Terre autorisait l’espoir d’une satinée matinée ; les gouttelettes d’eau qui s’échouaient sur la verdure lui conféraient une seconde jeunesse. Le vent léger donnait çà et là de tendres et douces caresses à maman avant de s’estomper dans le lointain. Cette journée de février s’ouvrait dans une beauté qui, le temps d’un instant, avait arraché à la mémoire de maman le souvenir de neuf mois d’intenses et profondes douleurs. C’est comblé d’une vive euphorie qu’elle se rendit avec la famille au CUSS pour prendre part à la soutenance de Simeon FOFE, le brillant élève-médecin de la famille, sur la glorieuse voie de la gradation.

Les cheveux bien démêlés, le visage un poil hâlé par la lumière de l’aurore, Simeon arborait un pantalon noir foncé, d’une propreté exemplaire, droit au possible et exempt de toute singularité dans lequel était enfilée une chemise blanche bien défripée par l’action répétée d’un fer à repasser et condamnée par la boucle d’une ceinture sombre. Les souliers noirs fort bien polis du jeune homme svelte et de taille moyenne mettaient bien en valeur la cravate de même couleur au nœud windsor, posée sur la chemise. Une veste de même soierie que son pantalon, taillée à la mesure de son corps déférait davantage de classe à son vêtement. Sur son trente-et-un, Simeon était impatient d’enfiler sa toge pour défendre sa thèse. Au bout d’une heure d’exposé et d’échanges avec le jury, celui qui jusqu’à lors était étudiant fût proclamé médecin avec la plus noble des mentions prévues par le système académique d’alors. Salve d’acclamations, accolades, prises de photos traduisaient la liesse dont était emplie la famille. L’allégresse de maman me gagna dans ma maisonnette biologique. Cependant, la joie du docteur était certaine, mais timide ; en devenant médecin, il réalisait que son rêve d’enfance – celui d’être ingénieur de profession – ne deviendrait guère réalité.

Un peu plus tard en soirée, une célébration fût organisée pour la circonstance. Un docteur était né et il fallait solenniser cette parturition. Mais quelques heures pouvaient-elles suffire à manifester la joie de la récompense au bout de sept années d’efforts sans cesse renouvelés ? Oh joie ineffable ! Certains se sentaient élevés au rang de super-homme, voyant en Dr FOFE ce désormais super-héros voué à tenir tête à toute éventuelle maladie qui aurait la hardiesse de défier un membre quelconque de la famille. D’autres se sentaient plus vivants parce que placés sous la protection du Dr FOFE, celui-là même à qui ils prêtaient déjà le pouvoir d’augmenter l’espérance de vie par la pratique de la médecine préventive. Globalement, tous se disaient en eux-mêmes et aux autres que la maladie n’aurait plus aisément raison de la famille ; non, la faucheuse verrait se dresser devant elle une barrière que lui érigerait en temps opportun le jeune docteur. Au milieu de cet enthousiasme sans pareil, le docteur se demandait s’il saurait mériter toute cette confiance placée en lui et ce d’autant plus que la médecine était loin d’être ce dont il avait toujours rêvé. En devenant médecin, il renonçait de façon tacite à l’ingénierie et ça il l’avait compris. Finalement, il l’avait accepté à cœur joie si bien qu’il commençait à entrevoir en cela un présent du ciel. D’ailleurs, lorsqu’il prit la parole pour dire son discours de bienvenue et de gratitude, il promit d’un ton sentencieux de donner le meilleur de lui dans l’exercice de ce noble métier. Il formula au terme de sa harangue la volonté de voir naitre dans les années à venir un ingénieur dans la famille. A l’issue de la phase des civilités, des discours et de toute sorte de cérémonies préliminaires, une prière ouvrit le buffet, un buffet d’une consistance inédite. Les mets étaient légion : des traditionnels, des étrangers et des inventés. L’arôme qui découvrait la qualité du repas transperçait maman pour venir m’agiter jusque dans « mon chez-moi ». Heureusement, maman ne m’avait pas réduit à l’inhalation de ces bonnes senteurs ; ce soir-là, elle était d’un appétit gargantuesque et avait dégusté un peu de tout ; ce n’était guère pour me déplaire... Les vins étaient d’une variété impressionnante : il y avait des rouges, des blancs et des mousseux ; des jeunes, des adolescents et des vieux ; des bon marché, des classes intermédiaires et des dispendieux ; des petits, des moyens et des volumineux ; des fortement alcoolisés et d’autres dont le taux d’alcool était tempéré. Dommage que ma présence interdisait à maman la prise d’alcool, même en quantité modérée ! J’eusse pourtant aimé gouter à quelques-unes de ces merveilles... Hélas ! Le onzième point n’était pas le dernier à l’ordre du jour (de la nuit en fait) ; il fallait ensuite se défouler sur la piste de dance. La collection de musique était bien à la hauteur de l’événement. Sous le rythme historique de Pierre TCHANA, maman esquissait des pas de Salsa comme si cette danse était la dernière ; elle avait bien trop souffert de cette grossesse qui au demeurant n’était pas la première. Souvent rappelée à se reposer, elle restait sur la piste, plus énergique encore. Autour d’une heure du matin, maman eut un malaise et partit – accompagnée de papa – du lieu de réjouissance sise à Medong pour la maison sise au quartier Biyem-assi.

Une fois à la maison, alors que maman se tordait de douleur, je nageais comme au quotidien en plein bonheur, caressé par le liquide amniotique incompressible qui me protégeait dans la cavité utérine. Ce jour m’avait pourtant l’air différent. Autour de maman, l’affolement était grandissant. Papa saisit le téléphone filaire du domicile et contacta papa Emmanuel – l’oncle chez qui se célébrait la sortie du docteur Simeon – pour lui demander de faire venir sans délai tonton Léon, l’infirmier qui avait l’habitude de recevoir des femmes à terme dans une salle et d’en ressortir peu après avec un gamin en pleurs. Quelque chose de louche se tramait manifestement contre moi. Qu’avais-je donc fait pour être la victime d’un si ourdi complot ? Ma présence privait maman de quelques-uns de ses plus affectionnés vêtements, il est vrai ; j’avais attaqué sa silhouette, je l’avais déformée. Depuis que maman m’avait accordé de loger dans cette chambrette, elle se tordait plus souvent de douleur et était en proie à des nausées. Etait-ce ma faute ? Quelle relation pouvais-je avoir avec cela, moi qui passais plus de 20h chaque jour dans les bras de Morphée ? Les ordinaires enlacements qui procuraient tant de plaisir à papa se faisaient de moins en moins, il est vrai ; mais qu’avais-je à y voir ? En quoi étais-je responsable de cette violence que se faisait papa depuis quelques mois ? Pendant les neuf derniers mois, ma présence avait soumis maman à une bonne dizaine de visites prénatales, quelques dispendieuses échographies, quelques onéreux tests prénataux, une attention particulière sur l’évolution de son poids, de sa tension artérielle, de son rythme respiratoire... Mais fût-ce si couteux qu’il fallût m’abandonner à la merci de tonton Léon ?

Lorsqu’il fut informé de la situation par papa Emmanuel, l’infirmier accourut prestement vers sa Peugeot ; c’était un modèle 504. Il mit la clé dans la serrure de portière, ouvrit cette dernière, s’installa illico sur son siège, prit la pédale d’embrayage par le pied gauche et celle de frein par le pied droit, inséra la clé dans le contact de démarrage, la tourna au quart de tour, baissa le frein à main, déplaça le pied droit vers l’accélérateur, lequel il pressa de toute ses forces, ne prenant même pas la peine d’attacher au préalable sa ceinture de sécurité. En moins de dix minutes, tonton Léon était parti de Mendong pour Biyem-assi. A son arrivée, il se dirigea immédiatement vers la chambre où se trouvait maman. Une douleur vive et acerbe, au comportement fugace la saisissait à intervalles réguliers d’environ trois minutes. Tonton Léon fit installer maman sur une table, vida la chambre et débuta ses incantations habituelles en les termes : « Vas-y, pousse ». « Mais que signifie ‘Pousse’ ? », me demandai-je. A chaque fois qu’il prononçait ces termes, j’eus l’impression que le champ gravitationnel dans mon « appart’ biologique » allait crescendo. Tout avait l’air d’un tremblement de Terre et contre mon gré, je descendais. Lorsque je décidai de réunir toutes mes forces pour résister à cette attraction gravitationnelle, tonton Léon poursuivit son sortilège, et d’une voix plus emphatique encore, reprit les termes : « Vas-y, pousse ». Malgré mes efforts, je ne pus lutter contre la gravité. Quelques secondes après cette ultime incantation, je me vis expulser de ma chambrette. Ils avaient réussi, ils m’avaient eu : j’étais vaincu. Je pleurai de toutes mes forces. Après la rupture du cordon ombilical, j’étais sur le ventre de maman, enroulé dans une serviette.

C’était la naissance d’une histoire et il fallait là baptiser. Nous l’appellerons TSOBGNI en hommage à son papa. Parce que la providence a voulu qu’elle naisse moins de 24h après la naissance du docteur Siméon FOFE et parce qu’en elle nous formulons le vœu de voir se concrétiser son rêve d’ingénierie, nous l’appellerons FOFE. Pour la bravoure de tonton Léon qui s’est royalement occupé de sa naissance, nous l’appellerons Leonel. Tout s’était décidé d’un trait. Cependant, il fallait trouver un prénom supplémentaire à cette histoire. Se jetant précipitamment sur le calendrier, papa lu le prénom Crépin ; pour lui, il fallait l’attribuer à cette histoire. Non, mais papa... Vouloir de la sorte affubler ton premier garçon d’un tel prénom ? Heureusement, maman s’y opposa et dit : « Parce que tu es mon roi et que je te veux glorieux, je t’appellerai Romaric ».

C’était la naissance d’une histoire, une grande histoire, car non, il n’y a pas de petite histoire ! Toute notre histoire personnelle est nourrie de la grande histoire, elle est branchée sur le projet de Dieu pour tout être humain.

C’était la naissance d’une histoire, une histoire sacrée, car oui, tout homme est une histoire sacrée, voulue par Dieu avant toute éternité, formée avant même l’étreinte parentale dans la plus sécrète des intimités, caractérisée et valorisée par sa singularité, et à la plus béate des fins destinée.

C’était la naissance d’une histoire : ce jour-là, je suis né...
1

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Toute histoire commence un jour, quelque part. Chacune d’elles a une part d’aléa qui d’ordinaire surgit au moment où on s’y attend le moins et met en défaut des analyses déterministes. ...