C'est rien tout ça

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"Autoportrait d'un inconnu" lauréat, merci à tous. Richard  [+]

Image de Printemps 2017
Je partageais la chambre avec un vieil homme. D'habitude, dans les hôpitaux, on essaye de ne pas mélanger les âges, m'avait dit l'infirmière, mais parfois on ne peut pas faire autrement, trop de patients. Cette discrimination m'avait choqué et j'avais argumenté sur le peu d'échanges entre générations, sur l'aide que pouvaient apporter les jeunes, sur l'expérience des personnes âgées, sur... enfin sur toutes ces paroles qui renforcent notre bonne conscience au quotidien.
— Ouais, avait-elle grommelé, mais après, les gueulantes à longueur de journée, c'est moi qui me les tape ! Allez, chambre 210, côté fenêtre, et on râle pas, hein ! avait-elle grogné dans un clin d'œil.
C'est comme ça que je fis connaissance avec M. Reture. Alexandre Reture pour l'état-civil, Alex pour les amis.
— Quatre-vingt-neuf ans, deux fois à l'hosto seulement, pas beau ça ! clama-t-il avant de répondre à mon bonjour.
Au premier abord, c'était vrai, ses nombreux printemps avaient déposé sur son visage les marques d'une vieillesse sereine, celle de l'addition des années, pas des soucis. Il paraissait grand, je dis « paraissait » car je ne l'ai jamais vu debout pendant mon bref passage dans cet hôpital. Il avait dû être bel homme, l'Alex, avec de beaux restes, diraient les raccourcis. Des dents encore bien blanches et ordonnées qu'il montrait aux infirmières dans un innocent numéro de charme, de longs cheveux tout aussi blancs mais en désordre, comme ses épais sourcils, deux longues rides d'expression qui barraient malicieusement ses joues, marques du rieur que rien ne semble atteindre. Et de longues et fines mains, certainement préservées par une vie et un métier d'intellectuel. Oui, encore de l'allure et de la classe, le vieil Alexandre !
Mais – oui, avez-vous remarqué qu'il y a toujours un « mais » quand on évoque les personnes âgées ? –, mais des mains parcheminées, usées comme de vieilles peintures craquelées, des mains de vieux, assurées quand elles écartaient une mèche de cheveux rebelle, agitées à l'approche du verre à médicaments.
Des détails qu'on découvre avec crainte chez ses grands-parents, avant que d'un coup d'œil furtif et presque indécent, on ne cherche l'inéluctable, ce détachement dans leur regard, celui qui vous rend presque coupable d'être jeune, encore. Car là, on comprend. Et on se fait peur en se précipitant face à un miroir pour y chercher dans ses propres prunelles l'éclat de la vie, les traces de cette volonté de tout casser, de la rage de séduire, de l'insolente déferlante d'une vigueur pas encore émoussée, enfin de tout ce qui s'étiole, se disperse, s'oublie, avant de disparaître. Chez eux, les vieux.
L'Alexandre Reture de ma chambre d'hôpital était donc un beau vieux, encore vif du regard, assez pour mater les blouses blanches. Et tout aussi alerte en paroles que je ne pus interrompre pendant près d'une demi-heure. Il revenait du bloc le matin même, pour la raison qui allait m'y conduire le lendemain matin : genou défaillant. Vexant, l'Alexandre ! Moi je n'avais pas attendu quatre-vingt-neuf balais pour user mes rotules ! Pas même la moitié de l'âge du vénérable. Et les deux genoux !
Mais tout ça, c'était de l'esbroufe ! Monsieur Alexandre était un homme usé, rongé par la peur de perdre ses souvenirs, effrayé de ne plus pouvoir s'en fabriquer d'autres. Alexandre savait que tous, moi compris, jouions le jeu de ceux qui ne voient pas, qui ne veulent pas assister aux naufrages dans les tourmentes du temps compté, décompté. Je l'ai compris après sa longue logorrhée, quand sa voix s'est soudainement arrêtée, essoufflée par le manque de mots comme le coureur de fond en manque d'oxygène dans une épreuve mal préparée. Alex flambait, Alexandre Reture se fatiguait. Alex faisait le beau devant les aides-soignantes en les complimentant pour l'éclat de leur blouse bleue qui ressemblait à celui de leurs yeux, même s'ils étaient noirs, Alex pérorait devant l'interne qui visitait les patients le soir, surtout quand ce dernier était étranger et possédait plus l'art du palper que du parler. Alex se moquait de la faux, bravait encore la vie. Alexandre Reture redoutait la première, pleurait déjà la seconde.
Pendant cette longue soirée commune, quand je croisais les yeux de M. Reture, quelques secondes avant qu'Alex ne compose son personnage, je percevais la détresse de son humaine condition, je ressentais la tragédie d'une solitude contemplant le néant. Un vide dans l'âme, aussi terrifiant, que divin. Alors, mon regard vacillait devant sa peur. Devant ma peur. Le destin nous accroche au bord d'un entonnoir, nos années agrippées au vertige du temps qui s'échappe, là où tout bascule inéluctablement dans l'éternité. J'ai passé une très mauvaise nuit. Alexandre, déjà aspiré vers le fond, tournoyait les bras tendus, sa bouche hurlait des mots que je n'entendais pas ou que je ne voulais pas entendre, ses yeux imploraient puis jugeaient, ses mains quémandaient puis menaçaient. « Toi, aussi... un jour... attends... seul... » Ces mots tourbillonnaient autour de moi, étouffés par le bruit de mes battements de cœur, écartés par l'indifférence de mes regards sans cesse détournés. J'ai passé une très mauvaise nuit. Alex ronflait, c'était certainement ça la cause !

J'avais signalé à l'anesthésiste que je n'abordais pas cette opération avec l'insouciance qui avait été la mienne dans les mêmes conditions deux ans auparavant pour mon premier ménisque. De gros nuages noirs avaient assombri ma vie entre temps et mes pensées s'étaient teintées d'une même noirceur. L'âge aussi, qui érodait les défenses du courage ? Non, certainement pas ! Encore un résidu pessimiste du syndrome Alexandre qui avait pollué ma nuit et mon esprit.
Aussi, une heure avant mon rendez-vous au bloc opératoire, une infirmière m'a apporté un cachet. Pour me détendre, m'a-t-elle dit. Je n'ai pas retenu le nom de ce cachet mais j'étais plus qu'assoupi quand le chariot a pénétré dans ma – notre – chambre pour m'embarquer à son bord.
— Moi, même pas besoin d'anesthésie ! m'avait dit Alex en fanfaronnant d'une voix forte accompagnée d'un pouce fermement dirigé vers le haut, tel un César. Morituri te salutant ! Ouf ! pouce en haut, merci M. Alexandre.
— Allez, bon courage, jeune ! Tu sais, c'est rien tout ça.
C'est rien tout ça ! Je ne sus quelle traduction donner à la remarque de mon voisin. Un « tout ça » quant à ma ridicule inquiétude pour une opération bénigne ? Un « tout ça » plus philosophique sur le grand jeu qu'est notre court passage sur terre ? Un « tout ça », sac à dos de joies et de souffrances sur nos chemins de croix ! Sacré Alex ! Ou sacré cachet qui embrumait ma pensée !
Tout compte fait, le seul traumatisme subi ce jour-là fut le choc de la roue de mon lit ambulant contre la porte de l'ascenseur qui me menait dans les salles d'en bas, dans le froid d'un monde revêtu de plastique blanc et d'effluves éthérées.
Les minutes somnolentes qui ont suivi ma préparation bétadinée resteront ancrées en moi, un moment de pure intensité, un absolu entrevu avec des pensées ciselées en pierres précieuses. Il est des instants, rares, où tout disparaît autour de vous, vous laissant seul avec votre âme. Quel drôle d'effet que cet abandon au produit qui court dans vos veines. J'ai eu des visions – enfin, appelons-les comme ça. J'ai vu Alexandre l'ancien dans une toge blanche de sénateur romain, le regard transperçant fixé sur mon avenir, sur le drap blanc dont on me revêtirait quand je serai vieux, quand je serai... tiens ! Soleil vert et sa berceuse beethovénienne qui « enmort » les personnes trop âgées ! J'ai pensé au suicide, ce renoncement qui vous conclut l'existant à jamais, cet évanouissement parfait dans les atomes de l'éternité, en harmonie et sans regret, sauf pour ceux qui vous pleurent. Mais je n'ai pensé qu'au suicide des autres bien sûr, effet positif du calmant oblige. J'ai pensé résurrection, la mienne bien sûr, l'anesthésie est neutre, ni religion, ni politique, même si toutes trois endorment leur monde. Eh oui, c'est comme ça, me confirmait sans cesse Alexandre le sage, en total accord avec Alex le fou. Puis, la chloroformisation a fait son œuvre et mes sombres pensées ont finalement disparu, je ne sais où.
Je suis resté beaucoup plus longtemps que prévu en salle de réveil, une longue heure après l'opération, l'esprit encore vaseux à regarder le ballet des chariots, yeux fermés arrivant du bloc, yeux hagards quittant la salle de réveil.
— Pourquoi je retourne pas dans ma chambre ?
Ma voix a répété cette question dix fois, ce que mon cerveau d'ailleurs ne lui commandait pas.
— Dans cinq minutes ! fut dix fois la même réponse.
Et puis mon lit roulant s'est de nouveau cogné contre la porte de l'ascenseur, pour monter cette fois vers ma chambre. De couloir blanc en blanc couloir, je pensais encore à mon voisin Alexandre Reture, si présent dans mon esprit depuis mon arrivée à l'hôpital. J'espérais qu'il m'accorderait un peu de répit avant de libérer ses flots de paroles de bon retour... et ses « hein, je te l'avais dit, c'est rien tout ça ! »
Mais Alexandre Reture ne se trouvait pas dans son lit. Je pus alors me replonger dans un sommeil agréable, dégagé de toutes ces stupides et irrationnelles peurs préopératoires et des intrusions pessimistes du fantôme farceur d'Alex.
A mon réveil, la surveillante du service m'annonça que le monsieur d'à-côté était parti.
— Monsieur Reture ? Il ne m'avait pas annoncé son départ ! J'aurais bien aimé lui dire au revoir.
Et en moi-même : Surtout à Alex !
Le sourire de l'infirmière m'en dit autant que les mots qu'elle prononça. Un sourire doux, la tête penchée sur le côté, le regard ferme et soutenant.
— Vous ne m'avez pas compris. Monsieur Reture est parti, définitivement. Un arrêt cardiaque, quelques minutes après votre descente au bloc. Lui, pourtant si solide pour son âge.
« C'est rien tout ça ! » Vraiment ?

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Guilhaine Chambon · il y a
Je viens de lire votre texte que j'ai vraiment apprécié beau style . Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page et de vous balader dans mes mots . Très belle journée
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Philshycat · il y a
très bien construit !
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Florence Duquesne · il y a
Votre récit m'a rappelé des mauvais souvenirs : la descente au bloc d'où je ne croyais jamais revenir. Mon vote.
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Charly · il y a
Une tranche de vie bien racontée qui ne rassure pas si on a prévu une intervention chirurgicale dans les prochains jours ( ce n'est pas mon cas, ouf ) "C'est rien ça, mon gars", combien de fois on a entendu ce genre de chose qui se voulait dédramatisante. Belle écriture avec ses pointes d'humour entre ces inquiétudes non avouées. Bravo.
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Jean-Jacques Michelet · il y a
Mon vote, évidemment !! Je vous invite quant à moi à découvrir "Bien fait !" sur ma page. Merci et belle année.
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Anneh Cerola · il y a
Très beau récit. Avec une fin qu'on pouvait prévoir...
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Geny Montel · il y a
C'est une très belle réflexion sur la vieillesse.
Un récit très poignant. Touchée ☺

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Dominique Alias Suna Descors · il y a
On voit des gens positifs être malades et des personnes négatives, qui se plaignent de petits bobos qui n'ont rien... le monde est ainsi fait ! Chacun a la force de vivre sa vie comme il peut au mieux de ce que la vie lui offre... apparemment, dans votre histoire, les genoux flanchent... la chute finale : le départ d'Alex si fervent... C'est rien tout çà, je ne le crois pas ! Bravo + vote
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Hortense Remington · il y a
C'est un récit touchant ! Partir c'est mourir... un peu mais dans le coeur des gens !
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Pat · il y a
Époustouflant ! Mon vote pour cette belle mort.

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