C’est la faute à pas de chance

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

Si Edouard Roussin de Morgex d'Ondenc se trouve aujourd'hui en prison, c'est que son parcours, aussi singulier que son patronyme à rallonge, lui a souvent joué des tours. Oh, pas de quoi accuser le destin, non. Ce serait trop facile. Le destin, le mauvais sort, le manque de chance, tout ça n'a rien à voir. En tout cas pas autant qu'on pourrait le croire. Les volontés hasardeuses, les désirs incertains, les humeurs changeantes, les décisions inappropriées et les comportements souvent étranges d'Edouard parsèment toute sa vie et sont en grande partie responsables de sa situation actuelle. Comme tout un chacun d'ailleurs. Sauf que pour lui c'est allé crescendo.

Autant qu'il s'en souvienne, les conneries doublées scoumoune ont commencées le jour de ses sept ans lorsqu'il se fit offrir par sa grand-mère une boite de peinture pleine de tubes de gouache. Au début il apprit à s'en servir comme tout le monde avec une feuille blanche, des pinceaux, un verre d'eau pour les laver, rien que de plus normal. Mais ça ne lui suffisait pas. Un jour il s'attaqua aux murs du salon et surtout à sa petite sœur qu'il barbouilla de bleu pour la faire ressembler à la Schtroumpfette. C'est ce qu'il raconta à ses parents que les délires artistiques précoces de leur rejeton commençaient à agacer. Il avait cru pourtant bien faire puisque que sa sœur était d'accord. Ses parents gouttèrent peu le manque de remord dont il faisait preuve mais on lui pardonna et les années passant ce fut une anecdote amusante qu'on se racontait lors des repas de famille.

En CM2, alors que l'instituteur avait le dos tourné, il ne trouva rien de mieux que de donner un coup de règle sur la tête de son voisin car ce dernier venait de lui piquer son stylo. Manque de bol, au lieu de le frapper avec le plat de la règle, ce fut avec le tranchant. Le cri poussé par la victime et surtout le sang qui lui coulait sur le visage ont semé un début de panique dans toute la classe. S'en suivit l'infirmerie, l'appel aux parents, l'engueulade et tout l'arsenal punitif pour lui faire comprendre qu'il devait s'excuser. Ce qu'il fit à contrecœur. Pour lui, il n'était pas dans ses intentions de faire mal à son camarade et encore moins de le frapper avec le tranchant de la règle. C'était de la faute à pas de chance, voilà tout. Son attitude détachée et son manque de compassion eurent le don d'agacer jusqu'à ses camarades de classe.

Ado, à force de regarder l'émission « C'est pas sorcier », il se prit de passion pour les expériences de physique-chimie. Pas forcément pour reproduire celles qu'il voyait à la télé car le plus amusant c'était de se les inventer. Comme cette fois-là où il plaça dans le four à micro-onde qu'il mit sur puissance maxi, une boite fermée contenant trois produits dont deux inflammables pour voir ce que ça donnerait. L'explosion ouvrit violemment la porte. La bouteille d'huile toute proche valsa, répandant dans toute la cuisine le liquide qui s'enflamma au contact d'un feu allumé sous une casserole toute proche. Les pompiers firent ce qu'ils purent pour sauver la maison. Là aussi Edouard accusa le manque de chance, prétextant de surcroît que tout chercheur subissait des échecs et que c'était normal. Son père se retint de lui donner une correction tellement son fils avait l'air de s'en foutre.

A peine embauché dans une entreprise de service destinée à une clientèle sensible telle que l'armée, Il se fit remarquer par un zèle qui au début intéressa beaucoup son directeur. En effet une telle recrue qui ne rechignait pas à faire des heures supplémentaires c'était du pain béni. A tel point qu'on lui confia bientôt des tâches qu'on refusait à d'autres. Le choix s'avéra on ne peut plus malencontreux. En effet, responsable du réseau informatique, il fut chargé de connecter toutes les nouvelles imprimantes qui venaient remplacer les anciennes désormais obsolètes. Un soir alors qu'il était seul dans la boite à installer un nouveau gestionnaire d'imprimantes, il crut opportun, pour gagner du temps, de désactiver pendant quelques minutes tous les pare-feu. C'est ainsi qu'une cyberattaque pompa tous les plans du nouveau centre d'écoute militaire que l'entreprise venait de concevoir. Il eut du mal à se justifier devant son patron mais surtout devant la commission d'enquête qui s'en suivit. Malgré un doute persistant, on estima que son attitude peu cohérente et loin d'être modeste plaidait plutôt en sa faveur. Il dût changer de métier mais il resta toutefois pendant des années dans le collimateur des autorités militaires. Encore une fois il s'en tirait à bon compte.  

Un livreur se présenta ce jour-là chez Edouard avec un colis dont il connaissait la provenance. Un ami en poste en Chine l'avait prévenu sans plus de détail qu'il recevrait un cadeau très original. Une fois le paquet déballé il en sortit une boule en verre transparent ayant la forme et la grosseur d'une pomme. Il la soupesa, la retourna dans tous les sens pour remarquer des inscriptions qu'il eut du mal à lire dans la pénombre de l'appartement. Afin de se donner plus de lumière, il sortit sur le balcon et s'accouda à la rambarde. Son épouse qui devait rentrer du boulot accusait depuis un certain temps des retards qui avaient le don de le rendre soupçonneux. Il resta donc un long moment à guetter son arrivée en essayant de lire les inscriptions gravées dans le verre, à s'interroger sur la finalité de l'objet et aussi à ruminer son amertume. Lorsqu'il vit sa femme approcher de l'immeuble, il ne put s'empêcher de lui reprocher son retard en des termes choisis. Deux étages plus bas elle lui envoya une réponse cinglante dont elle avait le secret. S'en suivit une joute verbale brève mais intense. Elle était sur le point de rentrer dans l'immeuble lorsqu'elle entendit Edouard crier « Attention ! ». Elle leva la tête et reçu en plein front la pomme en verre qu'il venait de laisser échapper. Elle chuta en arrière et sa tête vint heurter une jardinière en ciment près du perron. Double choc qui lui fut fatal.

Il était de notoriété que les rapports entre Edouard et sa femme étaient loin d'être sereins. Les disputes étaient aussi fréquentes que les retours de flammes passionnées. Les témoignages des voisins recueillis par les enquêteurs ne jouèrent pas en faveur. Edouard eut beau arguer du manque de chance qui le poursuivait depuis l'enfance, il lui fut impossible de convaincre le jury de sa maladresse. Son attitude hautaine au procès lui valut au final d'être condamné à sept ans de prison. Heureusement que son avocat avait du talent sinon il doublait sa peine.

Edouard comprit enfin, mais un peu tard, que réfléchir avant d'agir n'est pas un moindre défaut et que faire preuve de modestie arrange parfois bien des choses... surtout lorsque la chance est loin de vous sourire.

 

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