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Ausonius

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-Numéro 63 s'il vous plaît.
John jeta un rapide coup d'oeil sur son petit coupon. Réflexe aussi inévitable qu'incompréhensible puisqu'il l'avait entre les mains depuis plus d'une heure. Il était bien le 63. C'était enfin son tour. Le jeune homme prit son dossier et entra dans le bureau.
-Bonjour, soyez le bienvenu à Pôle emploi, lança jovialement l'homme qui s'y trouvait. Je me présente Ramon de la Cruz, je suis votre conseiller, conseiller personnel, insista le quadragénaire en empoignant fièrement les rebords de sa veste en velour côtelé.
Dans le bureau terne, le conseiller détonné. Son pantalon à revers, sa moustache frissonnante et ses petites lunettes rondes semblaient d'un temps révolu.
-Alors voilà, commença John en s'asseyant sur la chaise que lui proposait le conseillé, je n'ai pas travaillé depuis quatre mois et j'aimerais trouver...
-Allons, allons, coupa son interlocuteur la mine offensée. Vous allez trop vite en besogne jeune homme.
-Ah bon ?
-Mais oui, nous ne sommes pas des machines que diable.
Un sourire au coin des lèvres, le conseiller pointa du doigt l'ordinateur sur son bureau.
-Il faut que l'on procède à votre inscription, dit-il.
-Ah d'accord.
L'homme s'assit devant son ordinateur et fixa l'écran qui restait désespérément noir.
- Ca va aller ? Demanda John. Vous savez le faire marcher ?
Sans répondre le conseiller saisit subitement un tampon qui trainait devant lui et se mit à frapper l'ordinateur sous les yeux incrédules de John. L'écran s'afficha aussi vite.
-Voilà, lança fièrement le conseiller qui se rassit calmement. Nous pouvons commencer.
Il se mit à lire son document.
-Création d'un dossier de suivi personnalisé de projet professionnel. Le titre est un peu pompeux mais que voulez-vous, chez nous il y en a toujours qui se croient obligés d'en faire des tonnes.
-Vraiment ? Répliqua John à demi-mots.
-Bien nous allons passer à la première question, annonça fièrement le conseiller.
Il plaça ses petites lunettes devant l'écran et parcourut la première ligne de son document. Puis il se tourna vers John, frisa sa moustache et lança d'une voix espiègle : alors c'est quoi son petit métier au petit monsieur ?
John se laissa quelques secondes de stupéfaction.
-C'est vraiment ça la question ?
-Oui, bien sur, répondit le conseiller en vérifiant néanmoins. Pourquoi, ça vous gêne d'en parler ?
-Euh, non, c'est juste la façon de la poser, c'est un peu...
-Un peu quoi ?
-Ben c'est bizarre
-Ah bon ?
-Laissez tomber. Donc mon métier c'est comédien.
-Comédien ! s'exclama le conseillé en retirant ses lunettes. Mais vous voulez dire, il se pencha et baissa d'un ton prêt à recueillir un secret, vous voulez dire comédien de cinéma ?
-Parfois, mais je joue surtout au théâtre.
-Ah ! Fit Ramon un peu déçu. Il nota la réponse sur son ordinateur en la décortiquant ostensiblement. Comédien-de-théâtre donc. Bon alors, deuxième question : il joue quoi le petit monsieur à son petit théâtre ?
-Non mais attendez vous allez me poser toutes vos questions avec le même ton
-Oui, pourquoi ? Ca pose un problème ?
-Ben carrément, on dirait que vous vous adressez à un débile.
-Ah bon ?
-Ah oui je vous assure.
-Ah et bien, si vous voulez j'arrête.
-Oui, sans vous commander je veux bien.
-Ok, j'arrête. Donc je vous demandais quel genre de pièce...
Le conseillé coupa son élan, puis reprit.
-Ca fait bizarre de le dire comme ça quand même.
-Non non c'est nickel, allez-y.
-Ok, j'y vais, dit le conseillé plein d'entrain. Donc, dans quel genre de pièce jouez-vous ?
-Du classique surtout.
-Bourvil, de Funés. Tout ça quoi !
-Euh, non, plutôt Shakespeare, Molière, répondit John un peu gêné pour son interlocuteur.
Le conseiller resta sans réaction.
-Tout ça quoi ! Ajouta John, un peu énervé.
- Ah oui, oui, bien sûr, fit le conseillé en écrivant la réponse. Tout de même quel beau métier, songea Ramon de la Cruz à voix haute. Seriez-vous surpris si je vous disais que j'ai failli en être ?
-Oh à peine, expliquez moi donc, fit John sans entrain sentant qu'il ne pouvait échapper au prochain récit.
Ramon se mit alors à mimer. A mimer un nageur. Un nageur à l'indienne.
-Vous voyez ? Questionna Ramon le sourire aux lèvres.
-Ben non.
-Mais si, regardez bien, fit Ramon en exagérant le mouvement.
-Non, vraiment pas.
-Allons, la scène de la baignade dans la 7 ème compagnie. Souvenez-vous : « un p'tit bain pour le chef, un p'tit bain pour le chef ».
-Ah oui, répondit John dépité tandis que Ramon continuait à chanter à tu-tête « un p'tit bain pour le chef, un p'tit bain pour le chef».
-Oui, oui, je vois c'est bon, j'ai l'image, fit John.
-Et bien figurez-vous que j'ai failli être la doublure de Pierre Mondy dans cette scène, annonça Ramon survolté.
-Ah bon ?
-Oui, mais un autre fut pris à ma place, lâcha Ramon qui retrouva son calme aussi sec. Soit disant mon jeu était trop expressif.
-C'est étonnant ça.
-Comme vous dîtes. Enfin de toutes façons, tout ça c'est piston et compagnie. Aucune chance de trouver autrement.
-Comment ça aucune chance, s'emporta John. C'est justement pour ça que je suis là quand même.
-Ah mais vous c'est différent. Car vous, vous m'avez trouvé, dit malicieusement Ramon.
-C'est à dire ?
-Je vais vous expliquer, dit le conseiller avec une jubilation non dissimulée. Voyez-vous, si vous êtes-là John, c'est parque vous recherchez quelque chose.
-oui, un emploi, répondit John agacé.
-Non, non, ne me coupez pas, il faut vraiment que vous compreniez, insista fermement le conseiller. Je disais donc, vous êtes à la recherche d'une chose. Et pour la trouver, il vous faut un ami.
Ramon de la Cruz se pencha subitement sur son bureau et posa sa main sur celle de John.
- Et je suis cet ami John, conclu Ramon d'un sourire se voulant angélique.
John, éberlué, retira sa main aussi sec.
-Mais tout ça n'est pas si simple John, poursuivit Ramon comme si de rien n'était. Il faut aller plus loin.
-Plus loin ? Comment ça plus loin ? Questionna John avec beaucoup d'appréhension.
-Plus loin John, répondit Ramon en gesticulant. Vous n'êtes encore pour moi qu'un numéro semblable à cent mille autres numéros. Et je n'ai pas besoin de vous.
-Ah bon ?
-Et je ne suis pour vous qu'un conseiller semblable à cent mille autres conseillers et vous n'avez pas besoin de moi.
-Ah si si, j'ai carrément besoin de vous en fait.
-Non, John. Par contre...
Ramon laissa sa voix en suspens avant de poursuivre.
-Par contre si vous m'apprivoisez...
-Apprivoisé ? Coupa John incrédule.
-Oui, apprivoisé, vous allez me demander ce que ça veut dire.
-Ben non, je vois à peu prés, même carrément en fait.
-Mais si, vous allez me le demander.
-Ah mais trop pas, je vous assure...
-Et bien, coupa Ramon, ça veut dire créer des liens...
-D'accord, coupa à son tour John complètement irrité. Mais alors le truc, c'est que, d'une, je dessine très mal les moutons et de deux, j'ai carrément pas envie de créer des liens avec vous. Donc je vais aller voir un autre conseiller et...
John n'eût pas le temps de finir sa phrase qu'au même moment la porte du bureau s'ouvrit violemment. Deux hommes de la sécurité entrèrent et alpaguèrent Ramon de la Cruz. Ils l'expédièrent sans autre forme de procès hors du bureau. Le directeur du pôle emploi se présenta alors face à John.
-Monsieur, je vous présente mes plus plates excuses, dit il. La personne que vous venez de voir n'a rien à faire dans nos locaux, c'est un pensionnaire de l'asile psychiatrique d'à côté.
-Quoi ? Vous déconnez ?
-Malheureusement non, ils viennent parfois et se font passer pour des conseillers. Mais ils ne sont pas méchants comme vous avez pu le constater. Cela dit, j'imagine que vous avez perdu assez de temps comme ça, je vais procéder personnellement à votre inscription si vous le voulez bien.
-Oui, c'est pas de refus.
Le directeur s'installa promptement devant l'ordinateur et annonça :
-Alors, c'est quoi son petit métier au petit monsieur ?
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