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Bulle de savon

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Marie Aneka

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Quand elle ne fut plus dans son champ de vision. Il la détailla de la tête aux pieds. Pourquoi lui obéirait-il ? Oui, d'accord c'était sa patronne. Il devait arrêter de la voir uniquement comme une femme mais aussi comme sa supérieure.
Clément avait toujours du mal à accepter, lui macho de première classe, d'être aux ordres d'une pimbêche qui jouait les autoritaires. Il retourna devant son écran, sans dire un mot mais son expression lui valut de se faire charrier par son collègue.
— Alors comme ça, t'as eu le droit à une fessée par la maîtresse ?
Il sourit en coin. Son collègue ne croyait pas si bien dire. Même écolier, il n'avait jamais eu droit à un pareil manque de respect. A l'époque, il tolérait que les femmes lui parlent sur ce ton. Il se remit à la tâche, sans lui répondre.
Ce gros lard de Tony, que connaissait-il aux femmes ! Il fallait les dompter, qu'elles marchent à la baguette. Patronne ou pas, il ne resterait pas sans lui donner une petite leçon, à Madame Cardone.

Elle retourna dans son bureau et se mit à la fenêtre. Un des plaisirs d'être chef était cette vue idyllique, un lac aux reflets bleus que le soleil pailletait. La main, dans laquelle elle tenait sa tasse, tremblait encore. Elle n'avait pas flanché devant lui, non. Elle n'avait pas laissé paraître la moindre émotion. Elle se rattrapait maintenant à l'ombre de tout regard.
Quel insolent !
Elle savait que c'était un dur à cuire mais elle trouverait une faille dans son fonctionnement de salarié misogyne. Oui, elle en était convaincue, il détestait les femmes au pouvoir.

Il écrivait un mail à ses collègues sans la mettre en copie. Elle était concernée bien évidemment, elle gérait tout, dans cette entreprise, depuis plusieurs mois déjà. Une réunion sans que la patronne soit au courant cela faisait mal, très mal. Le sujet concerné la propreté des toilettes.
Et quand on dirigeait une entreprise de savon et autres produits d'hygiène, il était plutôt mal vu pour un service de ne pas entretenir ses propres toilettes. Il n'avait pas poussé le bouchon trop loin mais seulement abordé le service distribution, dans lequel il travaillait.
Il était chargé de coordonner les livraisons dans les différents points, où les produits étaient acheminés. Il était ici depuis trois mois. Auparavant, il avait travaillé dans d'autres services et le dernier en date, celui de la communication. Il était resté des années là-bas, pour réaliser que ce n'était pas son truc.
Non, vraiment pas son truc. Sa copine ne cessait de le lui répéter. Il avait donc demandé sa mutation dans ce service.
Une dernière relecture et il cliqua sur le bouton d'envoi. Tony le regardait par dessus son écran, il connaissait son collègue pour avoir passé de nombreuses soirées ensemble. Il reconnaissait à son sourire malicieux, qu'il préparait un sale coup. Il préféra piquer une chips dans son tiroir plutôt que de perdre son temps à lui poser la question. Il saurait, bien assez tôt, ce qu'il avait derrière la tête.

Agnès Cardone relisait ses dossiers avec précisions. Elle était perfectionniste et d'autant plus ces dernières semaines depuis qu'on l'avait nommée directrice. Elle n'avait pas trente-cinq ans et une ambition aussi démesurée que sa féminité, qu'elle arborait fièrement. Des cheveux d'or, aux ondulations naturelles, ravissaient les messieurs autant que ses longues jambes qu'elle savait mettre en valeur.
Plus elle gravissait les échelons, et plus elle se sentait femme.
Elle voulait les dominer, les écraser et les regarder de haut pour leur prouver qu'elle était la meilleure. Alors oui, elle connaissait ses produits par cœur et en trois mois, elle avait appris à connaître tous ses salariés sur le bout des doigts.
Elle avait bien repéré à qui elle avait à faire. Les ambitieux, les emmerdeurs, les traîne-la-patte, les lèche-bottes etc... Et elle apprenait leurs fonctionnements.
Bien sûr, certains se réfugiaient sous plusieurs casquettes.
Elle savait que Clément Davis faisait partie de ceux qui lui mettraient des bâtons dans les roues. Elle le connaissait depuis l'université. Leurs chemins s'étaient séparés sur le marché de l'emploi, à son grand soulagement, pour se retrouver quelques années plus tard à Bulle de savon, lors de sa prise de fonction. Elle avait tant rêvé de cette direction, que la balance avait largement penchée vers le pour. Elle ne se doutait pas qu'elle y retrouverait un employé qui lui causerait bien des torts.
Elle aimait les défis.

A la pause déjeuner, Tony et lui descendirent à la cafétéria. Ils remplirent leur plateau. Les employés avaient tous faim à la même heure, ce qui générait un embouteillage. Voici une réclamation à laquelle Madame Cardone devrait également répondre bientôt. Elle était déjà assise à une table en compagnie d'un futur client. Leurs regards se croisèrent furtivement avec un sourire faux de chaque côté.
Tony remplissait son plateau pour deux personnes.
— Tu devrais freiner sur le fromage, sinon ta carrière risque de se briser net.
— T'inquiète pas, je me suis inscrit à une salle de sport d'un nouveau genre..., dit-il en se pourléchant les babines avec une attention pour la patronne.
Tony et le sport, c'était comme additionner des carottes et des choux fleurs. Se passait-il quelque chose entre eux..., non impossible. Il rattrapa son collègue qui s'était déjà installé sur une table, et n'avait pas attendu d'être assis pour engloutir un bout de pain.
Clément l'observait à la limite de l'écœurement, pas à cause de son embonpoint, mais parce qu'il n'avait aucune finesse quand il s'agissait de nourriture. Il avait beaucoup de peine à l'imaginer avec Madame Cardone en plein acte sexuel. Il secoua la tête avec une grimace qui n'échappa pas à son collègue.
— Bah quoi ? T'as pas faim ? demanda Tony la bouche pleine de spaghettis.
Il s'abstint de toute réponse.

En allant aux toilettes, elle remarqua l'absence de papier toilette et de savon. Elle était pourtant persuadée que tout était correctement rempli ce matin à son arrivée. Une vingtaine de personnes travaillaient à cet étage, et à l'accoutumée les femmes de ménage remplissaient leurs tâches avec soin. Elles ne dépendaient pas d'une agence extérieure mais étaient des employées de l'entreprise. Elle n'avait pas d'autre solution que de se rendre aux toilettes des hommes pour faire le même constat. Le savon manquait.
Le bruit de la chasse d'eau retentit et elle sortit précipitamment.

Tony avait du mal à boutonner son pantalon. Il n'avait pas échappé à Clément que la patronne s'était rendu dans les toilettes des hommes et comme par hasard, il s'y trouvait. Il retourna à son écran plus exaspéré que jamais. Son meilleur collègue ? Non, ils n'auraient pas osé faire une chose pareille.
Il jeta un œil à sa montre. Les gens du service commençaient à s'agglutiner devant les machines à café. Il connaissait bien les mentalités de la boîte et la plupart ne reprendrait pas leurs postes avant quatorze heures, moment où la réunion débuterait sans la principale intéressée.

Elle vérifia son agenda.
Elle devait se rendre à l'autre bout de la ville et la circulation ne serait sans doute pas fluide à cette heure-ci. Un rendez-vous qu'elle n'aurait pas de mal à décaler au lendemain. Elle se souvint qu'elle devait contacter le personnel d'entretien afin de remettre en ordre les toilettes à l'étage et aussi faire un point dans tous les autres afin que tout fonctionne à merveille.
Elle raccrocha, satisfaite que le client soit aussi conciliant.
Le responsable du ménage n'était pas joignable, sans doute entrain de déjeuner. Enfin un qui s'adaptait à la pagaille de la cantine, quand tout le monde remplissait son estomac à midi. Elle n'était pas du genre à lézarder dans son bureau mais privilégiait l'action. Elle aimait aller à la rencontre de ses employés pour s'assurer qu'ils étaient bien à leur poste.
Elle fût interloquée d'apercevoir la foule devant la machine à café, au fond du couloir. Quelque chose se tramait sans qu'elle en ait la moindre idée.
Clément surveillait au loin la meute de loups, assoiffée par l'odeur de la bataille. Une occasion certaine de revendiquer tout et n'importe quoi. Il s'en frottait les mains quand il sentit que son plan allait rapidement déraper.
La patronne interrogea quelques membres, avec un sourire aimable qu'elle arrangea en expression sévère quand elle comprit l'origine de ce rassemblement.
Elle fit bonne figure, comprenant que l'auteur de la prochaine réunion avait malencontreusement omis de la convier. Elle regarda l'investigateur de cet oubli avec des piques à la place des yeux.
Clément héla Tony, il était temps qu'ils lèvent leurs derrières pour gagner la salle de réunion.
Ils restèrent tous les deux debout. Le responsable de l'entretien se trouvait non loin d'eux. Voilà ce qui expliquait pourquoi Agnès n'avait pas réussi à le joindre un peu plus tôt. Elle prit son bloc-notes et cacha sa fierté d'avoir déjouer les plans de ce goujat.
Le personnel des services entretien et acheminement échangeaient cordialement sur des mésententes.
Elles avaient été provoquées intentionnellement, dans le seul intérêt de lui nuire, à elle, la directrice.
Elle prenait rigoureusement les moindres plaintes de ses employés. Elle saisit son portable un instant puis le reposa. Une sonnerie retentit dans le fond de la salle.
— Monsieur Davis, vous vouliez peut-être ajouter une précision ? A moins que vous ne soyez trop occupé par vos messages personnels.
Il sourit en coin.
Pas tout à fait gêné car il se vengerait de sa petite amie qui osait saccager le plan qu'il avait lui-même échafaudé. La prochaine fois, il mettrait le mode silencieux.
La réunion se déroulait trop bien, il prit la poudre d'escampette. Il envoya un texto à celle qui lui suggérait de ramener une bouteille de vin blanc !
Il rit en lui-même.
Tony s'humectait les babines, en lorgnant la patronne à travers les stores de la salle.
— Arrête de rêver mon gars, cette fille-là, tu regretterais vite de l'avoir dans ton pieu.

Elle rentra chez elle, à bout d'émotion.
Il rentra chez lui avec le cœur palpitant.
Quelle chienne !
Il actionna la poignée, It's a good day de Peggy Lee en fond sonore.
Elle enleva sa veste et la jeta sur le canapé. La musique tournait dans le salon.
Elle ouvrit le placard tout en se déchaussant et remit une mèche de cheveux derrière son oreille.
Quelle ordure !
Elle entra dans la pièce, les pieds nus.
— Ils vont finir par l'apprendre Clément.
— On aura une excuse pour des réunions privées, madame la directrice.
— Oui, mais tu n'auras jamais de promotion, sans quoi on m'accuserait de te privilégier, plaisanta-t'elle.
Il posa la bouteille de blanc sur la table. Il la prit par la taille et l'embrassa avec passion.
Depuis deux mois, ce jeu rendait leur relation beaucoup plus intense.
Ils n'avaient guère à se forcer, pour interpréter leurs rôles avec sincérité.
Il la conduisit dans la chambre, où se résolvaient tous les malentendus d'une journée de travail, comme les autres.

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