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¡Buen viaje el corniaud!

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Seb Sarraude

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51

FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Jean-Claude affiche un grand sourire derrière le « cerceau » de son Volvo. Il vient de faire le plein de gazole et de palettes de Marfil, le vin d’Alella, entre Barcelone et Mataró sur la Costa Brava. La livraison doit avoir lieu tout là-haut dans sa Belgique natale. Son enthousiasme n’est pas surfait, il est accompagné d’un certain soulagement car Jean-Claude transporte illicitement et pour la dernière fois de la résine de cannabis. Cette marchandise prohibée est un souci supplémentaire dans sa carrière de chauffeur routier bien ingrate. Cela fait maintenant trois mois que ses contacts marocains le surnomment « le corniaud ». Il ne le prend pas mal, ce surnom lui va comme un gant avec son petit air de Bourvil, mais il sonne à ses oreilles comme un signal d’alarme. Pour qu’on en soit à lui attribuer un sobriquet, c’est bien la preuve qu’il a les deux pieds pris dans les rouages de ce dangereux trafic. S’il se fait pincer un jour, il sera dans la panade jusqu’au cou. Alors Jean-Claude joue avec le feu une dernière fois. Il a gagné et caché de l’argent sale pour s’offrir une retraite plus confortable mais certainement pas pour la passer derrière les barreaux. Le corniaud songe au jour prochain, quand il rendra les clés de son bel engin. Peut-être exprimera t-il des regrets de tourner définitivement le dos à ces longs trajets de solitude où il s’autorise tous les rêves ? Cependant, il sait par expérience que dans ce métier la raison doit vite prendre le dessus. Le futur retraité espère surtout qu’on oubliera vite son nom, son camion et jusqu’à son existence une fois arrivé à Liège pour sa dernière livraison d’étranges savonnettes.

Jean-Claude roule vers sa délivrance sous un soleil éclatant et songe à ce fameux voyage en amoureux aux Maldives qu’il offrira enfin à Gisèle, son épouse. Cela fait bien vingt ans qu’elle le bassine avec cette destination hors de prix pour un petit prolétaire. Gisèle est un petit bout de femme trop maquillée, rongée par le tabac et l’alcool. Aujourd’hui acariâtre, elle n’a pas toujours été ainsi. Elle était esthéticienne dans un petit salon de banlieue, débordante de vie et de projets. Puis vint le jour où, ne voyant aucune grossesse se profiler à l’horizon, des examens plus approfondis mirent en évidence sa stérilité incurable. Dès lors tout son être devint terne ; elle démissionna et se laissa vivre au crochet de son méritant mari. Pas de descendance... il accusa le coup lui aussi puis se promit d’offrir le meilleur à sa femme qui ne le lui rendait jamais. D’humeur labile, les marques d’affection pour son homme se firent plus rares jusqu'à disparaitre totalement. Excédé, il a bien été tenté à maintes reprises de la quitter. Il a longtemps hésité à s’arrêter sur les bords des routes pour quelques moments de fausse affection tarifée avec les prostituées autour de Gijón. Même son vieil ami René lui répète encore qu’il mériterait de s’octroyer des moments de plaisir durant ses voyages lointains tant Gisèle est exécrable. Jean-Claude rêve d’un renouveau dans sa vie de couple. Quand il pense à elle, il la voit avec son visage d’antan, si bien que chaque retour à la maison est un choc quand elle lui apparaît la mine blafarde, affalée sur le canapé, clope au bec. Depuis plus de trente ans, le corniaud tient bon et n’a jamais mis de coup de canif dans son contrat de mariage. Perdre sa terrifiante compagne lui fait curieusement trop peur.
Eperdu dans ses pensées avec la jolie frimousse de la Gisèle d’antan en surimpression sur le paysage, il fonce vers la frontière du Perthus sans grande appréhension. Les douaniers le connaissent et n’ont jamais rien trouvé d’autre que du vin dans sa semi remorque. Et pour cause, ils ne se sont jamais acharnés à démonter l’anonyme caissette métallique boulonnée au châssis et savamment souillée de graisse pestilentielle. Il y a aussi ce petit boitier électronique fondu dans le faisceau électrique ; il émet des ultrasons sur commande lorsqu’un chien-renifleur s’approche trop près du camion.
Son téléphone sonne, c’est le numéro de la boîte :
- « Bonjour ma petite Mylène, que puis-je pour toi mon joli cœur ? »
Jean-Claude a toujours joué le rôle de l’homme mielleux et affable avec la secrétaire de l’entreprise. Habituellement elle se plait à rentrer dans son jeu de séduction platonique en s’inventant une romance imaginaire à des centaines de kilomètres d’écarts. Sur cet appel, Jean-Claude est bien attrapé :
- « Bonjour Jean-Claude, vous me voyez navré mais c’est le patron à l’appareil. »
- «...Bonjour Monsieur Boesman, excusez ma familiarité...je pensais qu’il s’agissait de... »
- « Il n’y a pas de mal Jean-Claude, ne vous inquiétez pas », rassure le chef d’entreprise qui a un service à lui demander.
Le beau frère de Boesman habite Valence et doit passer sa semaine de congés en Belgique chez sa grande sœur. L’itinéraire du camion de Jean-Claude emprunte justement l’autoroute qui longe cette ville, et il lui demande donc de partager sa cabine avec ce parent pour le retour sur Liège. Le routier n’a bien entendu pas le droit de refuser. L’idée de rouler toute une journée avec le beauf du patron ne l’enchante guère. Il préfère de loin circuler seul, se laisser aller à des monologues intempestifs ou encore commenter les manœuvres des chauffards à grands renforts de grossièretés bien vertes. Et puis, il y a la cargaison... Il n’a aucune bonne raison de s’affoler à ce sujet ; il lui faudra simplement déposer le beau-frère de Boesman avant le rendez-vous pour les savonnettes. Il devrait être enjoué de filer sous le soleil du midi de la France, au lieu de cela il sent déjà son ventre se nouer. Jean-Claude espère au moins que le beauf du boss est de bonne compagnie.
Dans la chambre de son hôtel Formule1 d’Orange, le vieux chauffeur routier fixe l’écran de télévision sans la regarder et rumine déjà le trajet du lendemain qui le chagrine. Rouler seul sur les routes, c’est la seule liberté qui lui reste, et, au moins, personne ne vient lui faire la morale ou commenter sa misérable vie d’homme soumis. Même sa très chère Gisèle n’aurait pas sa place dans la cabine ; l’intérieur de son Volvo est son jardin secret.

- « Bonjour Monsieur, je m’appelle Philippe », annonce t-il d’un ton jovial.
Jean-Claude rend son sourire à ce jeune homme qui ne doit pas avoir 25 ans et lui souhaite la bienvenue dans son antre. Le camion reprend doucement l’autoroute et le début du trajet se déroule dans une ambiance bon enfant. Le chauffeur se détend progressivement en comptant les heures de convivialité restantes. Un bolide attire le regard de Jean-Claude dans son rétroviseur ; une grosse berline allemande les double dans un souffle. Philippe ne peut refréner un cri de surprise :
- « Oh putain ! Il allait à combien celui-là ? »
Jean-Claude hausse les épaules et répond posément dans l’idée de faire briller sa frêle science sur l’estimation de la vitesse :
- « Un peu plus de 200, à tous les coups c’est un « go fast », vous connaissez ? », demande t-il l’œil pétillant.
- « Bien sûr ! Je suis flic ! »
Le ventre de Jean-Claude se noue à nouveau et le fonctionnaire de police assis à ses cotés se vante de, peut-être, pouvoir faire tomber ces éventuels malfrats. Il compose le numéro de son oncle, un capitaine de peloton d’autoroute de gendarmerie. Décontenancé, le chauffeur routier belge écoute sourire crispé la conversation téléphonique et constate qu’un flic en congé reste un flic. Il réalise à nouveau toute la gravité de la situation et de ses actes illégaux durant ces dernières années. Il imagine aussi la tête que ferait ce jeune policier s’il venait à découvrir qu’un mètre sous ses fesses, 50 kilos de résines de cannabis convoient bien sagement. Un deuxième bolide les dépasse tout aussi rapidement. Cette fois Jean-Claude est persuadé de la présence d’un go fast sur l’A7 mais juge préférable de se taire. Son compagnon de voyage, lui, est enjoué comme un gamin, comme une nouvelle recrue qui veut mettre tout le monde sous les verrous. Il s’empare à nouveau de son portable pour appuyer son premier témoignage auprès de son « cher tonton » haut placé. Il est fier de lui et ne doit pas être loin de se rêver promu lieutenant une fois les trafiquants neutralisés. Jean-Claude rompt le silence maladroitement pour tenter de camoufler sa gêne.
- « Vous...vous pensez vraiment qu’ils vont les arrêter ? »
- « Ben j’espère bien et j’espère aussi qu’on arrivera à temps à la barrière de péage pour assister à l’arrestation. »
Jean-Claude n’en croit pas ses oreilles. Il ne demandait qu’à rentrer bien tranquillement chez lui en effectuant cette dernière livraison sensible, et voici qu’il se retrouve embarqué dans une course poursuite avec un jeune cowboy surexcité.
- « Désolé mais mon Volvo est dépourvu de gyrophare bleu. » Bien placée celle là, se surprend t-il à penser. Il stresse comme jamais et son teint blême attire l’attention du jeune gardien de la paix.
- « N’ayez pas peur, nous n’avons rien à craindre. Si mon oncle décide de procéder à leur arrestation immédiate, ils laisseront d’abord s’échapper la voiture ouvreuse et pinceront la deuxième avec la cargaison. Le péage sera sécurisé de toute façon et nous serons arrêtés bien avant. On peut aussi imaginer qu’ils ne tenteront rien et les prendront en filature... car en général les go fast sont lourdement armés... » Conclue t-il la déception dans la voix.
Cette dernière option redonne un peu de baume au cœur du corniaud qui redoute l’immobilisation de son camion au milieu d’une armada de gendarmes et de chiens-renifleurs.
Le téléphone sonne et sort le chauffeur de sa torpeur. C’est René, son voisin de pallier et meilleur ami. Ça fait du bien d’entendre une voix familière dans pareille circonstance. Ce bon vieux René s’inquiète tout le temps pour lui quand il est sur la route. Il lui demande sans cesse quelle ville il traverse, et aujourd’hui, à quelle heure il pense être rentré pour un dîner sans prétention entre voisins. Sacré René, toujours charmant, toujours prévenant, à se demander pourquoi ce quadragénaire est encore célibataire. Ce court appel l’a rasséréné. Il est persuadé que tout va bien se passer. Il n’y aura aucun contrôle au péage de Vienne-Reventin et il roulera bien tranquillement en supportant tant bien que mal l’autre « jeune con » à ses cotés. L’idée de partager la pause déjeuner avec lui sur une aire de repos lui coupe l’appétit.
- « Ah ! Ça ralentit on dirait. »
Philippe a raison, la circulation se fait plus dense, et à l’inverse de son passager, Jean-Claude prie intérieurement pour qu’il ne s’agisse pas d’un barrage routier. Horreur : il aperçoit au loin un fourmillement d’hommes en bleu marine afférés à fluidifier la circulation.
Prévoyant les manœuvres de la maréchaussée, le Volvo emprunte la voie de gauche afin de s’éloigner des forces de l’ordre autant que possible.
- « Non, restez à droite Jean-Claude, on va voir si mon oncle est là. »
- « Philippe, j’ai du vin à livrer moi, vous allez me mettre en retard », tempête t-il.
La vision d’une Audi A8 encastrée dans la cabine d’un guichet de péage fini d’exalter le jeune policier.
- « Ils les ont eus ! » Jubile Philippe. « Allez Jean-Claude, deux minutes s’il vous plait, j’expliquerai tout à mon beau-frère. Nous avons contribué à leur arrestation ! »
Le chauffeur du Volvo ne partage pas son enthousiasme et n’a aucune envie d’être remercié par les forces de l’ordre. Il rentre dans un état second, livide et muet. Cramponné à son volant, il sent la peur s’emparer de ses membres et l’embarquer dans des manœuvres imprévisibles.
Incrédule, Philippe l’appelle pour le ramener à la raison.
- « Jean-Claude ! »
Les gendarmes voient surgir un poids lourd qui arrive anormalement vite pour emprunter le télépéage. Les hommes en bleu sifflent et font de grands gestes. Jean-Claude a les yeux rivés sur la barrière rouge et blanche qu’il entrevoit comme la seule issue vers sa liberté. Philippe s’accroche à sa portière et hurle : un automobiliste, paniqué par les trop nombreuses injonctions des gendarmes, change de voie et tourne vers eux. La collision est d’une violence rare et projette la petite citadine disloquée sur le bas coté dans une succession de têtes à queues. Déstabilisé par l’impact, le lourd Volvo peine à retrouver sa trajectoire initiale et Jean-Claude a juste le temps de protéger son visage avant l’encastrement total de la cabine dans un pilier du péage. Encore solidaire du tracteur, la remorque opère un terrifiant mouvement de balayage latéral avant de se coucher et de laisser s’écouler des milliers de litres de vin espagnol sur le bitume. Les gendarmes accourent de partout et pataugent autour de ce qui ressemble à un monstre éventré déversant des flots de sang.
Le corniaud est réveillé par l’odeur nauséeuse du gazole qui fuit des réservoirs. Choqué, il est incapable de s’échapper, et de toute façon, le volant contre son torse lui interdit toute fuite. En tournant la tête à droite, il ne réalise pas de suite ce qu’il voit. Un pylône de béton déchiqueté a pris la place de Philippe. La cabine du tracteur est scindée en deux. Lui est vivant mais il ne se fait aucune illusion sur le sort de l’invisible jeune policier qui était à ses cotés. Les forces de l’ordre affichent des visages bienveillants et tentent de le rassurer sur son état en attendant l’arrivée des pompiers pour le désincarcérer. On lui pose un collier cervical redressant et immobilisant sa nuque. Sa tête devenue immobile l’incite à regarder droit devant vers ce capitaine de gendarmerie et son berger allemand qui aboie et tire sur sa laisse. Il ne peut se détourner du regard du gradé plongé gravement dans le sien. Le chauffeur belge ne peut éluder non plus la pitoyable présence de savonnettes de résine de cannabis jonchant la chaussée. Le corniaud est démasqué et devra bientôt s’expliquer sur sa cargaison et sur son comportement au volant ayant entrainé le décès d’un jeune policier. Pire que tout pour lui, il devra justifier ses actes à Gisèle, celle qu’il aime et a peur de perdre. Elle sera furieuse sans aucun doute, mais peut-être finira-t-elle par le réconforter au parloir ?

Le temps passe trop lentement en prison, à plus forte raison quand on partage sa cellule avec des individus inintéressants. Celui qui n’aimait pas partager la cabine de son Volvo est servi ; il en a suffisamment pris pour passer une bonne partie de sa retraite à l’ombre. Aujourd’hui il souhaiterait mourir et il regrette d’avoir été du mauvais coté de la cabine le jour de l’accident. Tout à l’heure le maton lui a remis une carte postale provenant des Maldives et datant de plus d’une semaine. Gisèle, dont il n’a plus jamais eu de nouvelle depuis son arrestation, a visiblement trouvé les liasses de billets cachées dans la chasse d’eau des toilettes. Au dos de la plage de sable blanc cernée de palmiers sont inscrits quelques mots sans équivoque :
« Merci du con. Gisèle et René »
René, son cher voisin si prévenant, son meilleur ami...

PRIX

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Lain · il y a
Les relations du couple sont remarquablement décrites. La chute est cool. Mais juste je trouve la réaction de panique mal ammené. Le reste est cool
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Frederique Panassac · il y a
Toujours aussi...percutant (et cynique!) Je revote.
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Laurent Courrègelongue · il y a
Nickel, moi c'est fait ;-).
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Sebastien Sarraude · il y a
merci les gars;)
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Grégory Boulanger · il y a
me too
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Jean Bedrossian · il y a
J'aime beaucoup l'humour décalé.... et la surprise que je laisse aux lecteurs le soin de découvrir. A lu.. A aimé... A voté!
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Fabienne Rivayran · il y a
Un texte plein d'humour....noir!
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Sebastien Sarraude · il y a

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