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Swann

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En sortant de la librairie, un petit sachet en plastique bleu et blanc accroché au poignet, Camille décide d'aller boire un café en terrasse place Kléber pour profiter autant que possible des premiers rayons du soleil. Une fois installée elle se commande un cappuccino et recommence à observer les gens. Des amoureux qui se tiennent par la main, la taille ou les épaules, des groupes de lycéens bruyants presque hystériques et des enfants. Des enfants de toute taille, âge, forme et couleur, des calmes et des irascibles, des heureux et des renfrognés, assis dans des poussettes ou en train d'avancer péniblement un pied devant l'autre, portés sur le ventre, le dos ou les épaules, certains encore endormis d'autres déjà en pleine forme. De vraies pâquerettes, se dit Camille, ils sortent dès qu'il fait beau. Elle contemple cette véritable invasion un sourire amusé aux lèvres quand elle le remarque. Un garçon de 4 ou 5 ans, brun, des yeux noisettes, la mine sérieuse, concentré sur un bateau en papier qui affronte courageusement le flot tumultueux de la fontaine au centre de la place. Le serveur dépose sa commande sur la petite table en plastique mais elle lui accorde un peine un regard tant la ressemblance lui coupe le souffle. On dirait Bruno... Bruno dont elle ne sait même pas s'il est mort ou vivant, un lien spécial entre les jumeaux tu parles ! Ses souvenirs de lui à cet âge sont flous, forcément, mais il reste suffisamment de photos chez son père pour qu'elle reconnaisse cette expression de gravité presque adulte, le nez fin et droit, la bouche aux lèvres pleines et les reflets dorés que fait apparaître le soleil dans ses cheveux. Son frère... bien sûr elle se souvient quand même de choses et d'autres. Le vélo par-exemple, qu'il avait reçu pour leurs 4 ans quand elle avait dû se contenter d'une Barbie danseuse. Oh, comme elle avait été jalouse ! D'une vraie jalousie d'enfant avec pleurs, hurlements de rage et destruction de la Barbie susmentionnée. En même temps le vélo était magnifique, elle s'en rappelle encore maintenant, un cadre rouge qui étincelait de milles feux sous le soleil de juin, des pneus lisses et blancs et une sonnette aux tintements joyeux qui n'allaient pas tarder à rendre fous leurs parents. Elle comprenait déjà confusément à l'époque que son frère avait quelque chose de plus, quelque chose qu'elle n'avait pas et n'aurait jamais et que ce quelque chose justifiait qu'on lui offre un si beau vélo pour son anniversaire quand elle devait se contenter d'une vulgaire poupée danseuse. A l'époque, la seule chose qu'elle détestait plus que les poupées c'était les cours de danse classique auxquels sa mère l'obligeait à aller deux fois par semaine... ce n'était pas que ses parents ne l'aimaient pas, juste que son frère avait cet avantage naturel qui le plaçait au-dessus d'elle de manière si évidente qu'enfant elle n'avait même jamais pensé à contester cette suprématie. A l'adolescence elle avait appelé ça du sexisme mais elle s'était rendue compte plus tard que pour son père c'était un peu plus complexe que ça. C'était une question de nom et de patrimoine. Le nom de leur père survivrait grâce à son fils, il le ferait perdurer, peut-être même prospérer s'il avait des fils et que ces fils aient eux-même des fils... dans la tête de son père, Bruno était le point de départ d'une lignée qui s'étendrait sur des siècles et des siècles, amen. Alors qu'elle... elle, elle serait obligée de prendre le nom de famille de son mari, on lui apposerait une autre identité presque comme on marque une bête, on l'a contraindrait à un nom qui ne pourra jamais être aussi beau, aussi distingué, aussi sacré même que le sien, que Razetti et ses enfants hériteront de ce nom indigne et elle n'y était pour rien bien sûr, ce n'était pas sa faute mais enfin, c'avait quand même quelque chose d'un peu avilissant, d'un peu dégradant. Bruno, lui, le fils, ne serait jamais victime d'une telle infamie. Et tout ça, toutes ces valeurs, toutes ces croyances incarnés dans un simple vélo d'enfant.
L'ironie de la chose c'est qu'elle n'est même pas sûre que Bruno ait des enfants. Ni même qu'il ait gardé le fabuleux nom de Razetti d'ailleurs. Ce qui est sûr par-contre c'est qu'elle avait sincèrement haï ce vélo. Pourtant Bruno avait été généreux, il l'avait laissée monter dessus comme cadeau d'anniversaire. Il l'avait même poussée alors que ses petits jambes avaient du mal à faire progresser les roues sur le gravier de la cour. Oui, Bruno avait toujours été partageur il fallait lui reconnaître ça. A chaque fois qu'elle le lui demandait il l'autorisait à grimper sur sa splendide machine et à faire le tour de la cour, parfois même à aller jusqu'au bout de la rue. Mais ça restait son vélo, le vélo de Bruno, qu'elle ne pouvait qu'emprunter pour des durées toujours trop courtes et dans des limites géographiques très précises. Elle n'avait jamais pu parader avec devant ses copines par-exemple. Son premier vélo a elle avait été acheté lors d'une bourse aux vélos, il était d'un jaune pisseux et il n'y avait même pas de sonnette, elle ne le sortait que sous contrainte parentale. Elle l'avait balancé dès qu'elle avait pu d'ailleurs quand Bruno avait gardé son vélo rouge bien après qu'il soit devenu trop petit pour lui. En fait... il faudrait vérifier mais il lui semble qu'il est toujours à la cave, chez ses parents. Enfin, leurs parents. Ca fait tellement longtemps, il ne les considère peut-être même plus comme tel... elle se demande s'il y pense encore de temps en temps. Au vélo, à la cour pleine de graviers, à la maison de plein pied toujours trop sombre et à sa chambre, le lit une place, les posters de Kiss et Trust sur les murs bleu pâle et l'armoire en pin encore pleine de vêtements qui commencent à sentir le renfermé. Aux yeux bleus de sa mère au dessus de son sourire toujours un peu ironique. A son père, continuellement muré dans son silence et son orgueil. A Alma, la petite sœur bagarreuse et emportée. Et à elle, à Camille, la jumelle toujours en adoration. Est-ce que parfois, dans la nuit, quand il n'arrive pas à dormir..? Elle, elle essaie de s'en empêcher mais parfois... parfois elle voit un petit garçon et elle ne peut plus rien réprimer.
Le bateau de papier vient de couler, happer par un remous plus traître que les autres. Le visage de l'enfant se plisse quelques secondes, Camille croit qu'il va pleurer, mais son expression redevient imperturbable. Il se contente de se lever et de s'éloigner de la fontaine sans se retourner.
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