Brindille et Brindail

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Ingénieur défroqué par amour de la chanson et de la poésie. Les "poètes d'aujourd'hui" existent, je les rencontre tous les jours ici et ma muse m'accompagne cata@virtual.net  [+]

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Elle avait dit au policier :
— On m'a volé ma vie, Monsieur le Commissaire. J'avais espéré...
Mais il était pressé. Il avait noté en marmonnant quelque chose comme vie perdue ou fille perdue... Puis il s'était tourné vers le suivant :
— Et vous ?
— Moi aussi, monsieur, je viens pour le même motif. Je me destinais à...
— Même requête, même enquête, coupa le fonctionnaire, je vous classe tous deux dans le même dossier...
Voilà bien ce qu'il en est. On croit intéresser le monde, on s'apprête à raconter ses déboires, mais à peine a-t-on ouvert la bouche qu'on est déjà classé. Tous deux pensèrent avec tristesse que l'état civil primerait toujours l'état d'âme...
— Vos adresses ? demanda le policier. Elle voulut lui indiquer son domicile.
— Non, non ! pas l'adresse postale. Dans quelques jours vous en aurez peut-être changé. Les adresses courriel sont aujourd'hui bien plus stables. Ils se résignèrent.
— Mon nom est Brindille, dit-elle. Notez bien : brindille at orange.fr
— Moi mon nom est Brindail, dit le suivant. Même fournisseur d'accès... Inscrivez : brindail at orange.fr.
Le policier demanda encore :
— Souhaitez-vous porter plainte ?
La question s'adressait aux deux. Ils s'étaient retrouvés là ensemble par hasard, sans se connaître, et venaient de se découvrir par leur identifiant Internet. Ils se retournèrent l'un vers l'autre comme pour se concerter du regard puis, d'une seule voix, ils répondirent :
— Oui, nous portons plainte contre l'Inconnu !
Ce fut tout. Pas d'autres questions. Juste une signature dans un registre, avant de quitter le commissariat.
— S'il y a du neuf, nous vous convoquerons par courriel pour « une affaire vous consternant », avait dit le policier. C'est du moins ce qu'ils avaient compris.

— Que faites-vous dans la vie ? demanda Brindille, dès qu'ils se retrouvèrent seuls dans la rue
— Passéiste, répondit Brindail. Et vous ?
— Éducation Nationale... J'enseigne en classe de terminale, je leur apprends les confitures.
— Ah ! Les confitures... Le regard de Brindail s'illumina. Comme j'aurais aimé savoir les faire ! Pas par gourmandise, n'allez pas croire, mais pour mes étagères de cuisine...
Elle le questionna du regard. Il reprit :
— Oui : j'ai une cuisine à faire revivre... Pas simple, vous savez ! On n'en a jamais fini avec le passé...
— Je sais, acquiesça Brindille, ce changement de millénaire aura été une colossale erreur. L'authenticité en a terriblement souffert ; tout est bogué, maintenant ! Mais je vous promets le réconfort d'un cadeau gourmand pour votre cuisine.
Brindail sentit l'eau lui venir à la bouche... Brindille ajouta :
— Savez-vous qu'il existe un véritable langage des confitures, au même titre que le langage des timbres ou des fleurs ? J'en ai fait mon sujet de thèse avant d'être titularisée. Puis il est devenu mon mode d'expression tant j'y mets de moi. Elle s'approcha de son oreille et lui confia tout bas :
— Vous m'inspirez confiance : j'aurai des secrets de confiture à vous révéler...
Elle lui adressa un sourire, puis devint plus grave. Comme dans un soupir elle murmura :
— Heureusement que je l'ai, ma classe de confitures... La vie n'est pas tout sucre, vous savez !
— Oh pour ça non ! Je ne le sais que trop, dit Brindail dans un grand besoin d'acquiescement...
Chemin faisant, ils entreprirent de se raconter tout ce que le commissaire n'avait pas voulu entendre.
Cependant qu'ils feuilletaient le catalogue de leurs déceptions, les nuages accouraient dans le ciel pour leur faire escorte et les suivirent ainsi jusqu'à la lisière de la ville, à l'orée des champs, là où les deniers pavillons se blottissent avec des airs modestes et des envies de retour à la terre.
La cuisine de Brindail les attendait en rez-de-jardin, juste à temps pour les abriter de l'orage. Ils franchirent un fouillis de feuilles rousses qui recueillaient déjà les premières gouttes de pluie.

— L'automne est une drôle de saison, dit Brindail, elle vous fait des lits de feuilles et, dès qu'on veut s'y étendre, elle se met à pleuvoir.
Brindille ne répondit pas mais nota qu'il pleuvait déjà dans la voix de son nouveau compagnon.
La porte n'était pas fermée car c'était une porte d'autrefois, ouverte à tout venant. Ils n'eurent qu'à la pousser pour entrer.
Plus que dans une cuisine, ils se retrouvèrent dans l'âme d'une cuisine, meublée de souvenirs silencieux mais qui devaient bien chuchoter entre eux dès qu'ils se retrouvaient seuls. Soucieux de ne rompre aucun charme, Brindille et Brindail baissèrent la voix pour ne plus se parler que par chuchotis à l'oreille. Le souffle de Brindille demandait :
— À qui sont toutes ces cannes accrochées à la corniche du buffet ?
Le souffle de Brindail répondait :
— Elles ont appartenu à mes grands-pères. Je les conserve pieusement...
— Et les sabots près du foyer ? Aux pieds menus d'une grand-mère, je suppose ?
— Non, à une jeune voisine. Elle est venue l'autre soir brûler un paquet de lettres... Elle n'avait pas eu le courage de les brûler dans sa cheminée.
— Des lettres d'amour, je présume, soupira Brindille...
— Il faut croire, dit Brindail en prolongeant le soupir... C'est que le passé lui aussi peut avoir la tentation d'en finir avec la vie... Si je devais écrire une thèse, moi, ce ne serait pas sur les confitures, je ne suis pas assez qualifié pour ça, mais sur le suicide des souvenirs.
— Un beau sujet qui nous concerne tous, conclut Brindille... Puis elle en revint aux sabots :
— Votre voisine les aura oubliés en partant ?
— Oui... Elle était si bouleversée !
— Vous ne lui avez pas fait remarquer qu'elle repartait pieds nus ?
— Je n'ai pas osé... Par discrétion... Je faisais semblant d'être occupé à autre chose...

Brindille et Brindail murmuraient de plus en plus bas et de plus en plus près. Chaque alternance de ce bouche à oreille mettait sa complaisance à croiser leur souffle. Celui de Brindille répandait une bonne odeur de confiture et celui de Brindail diffusait un parfum de lavande comme en exhalent nos vieilles armoires de linge blanc dès qu'on les ouvre. Brindille demanda :
— Et ce sourire au-dessus de la cheminée, à qui est-ce ?
— À une demoiselle de calendrier... Un ancien cadeau des Postes Télégraphes et Téléphones que je garde au fil des ans.
— Elle tient une grappe de raisins noirs contre sa joue ?
— Oui, c'était pour attirer les garçons du village... Les approches amoureuses imposaient beaucoup de ruses autrefois !

J'aimerais tant qu'il en fût encore ainsi, pensa Brindille. Puis elle se demanda si les garçons du village l'auraient trouvée assez belle... On est toujours poursuivi par des idées à fuir. Elles vous suspendent et vous font redouter la question toujours surgie du silence : « À quoi penses-tu ? »
Par bonheur, Brindille et Brindail ne se tutoyaient pas et le silence pactisait avec l'ombre.
Brindille porta son regard sur des étagères au fond de la pièce. Des formes s'y laissaient deviner sans qu'elle pût les nommer. Elles étaient là, tapies dans un reliquat de jour qui filtrait par l'étroite fenêtre. Par la croisée, comme disait Brindail.
Au terme de cette pause il se pencha vers elle et déclara la nuit ouverte. Une journée intense prenait fin.
— Pouvons-nous espérer du commissaire qu'il retrouve bientôt nos vies, s'inquiéta Brindille ?
— Sans-doute. Faisons-lui confiance... Il a déjà eu cette heureuse idée de nous mettre à dormir dans le même dossier. Voilà bien une mesure qui va dans le bon sens !

Brindille voulut entendre qu'ils allaient dormir sous le même toit. Pourquoi pas ? se dit-elle. Nous ne sommes qu'en début de Toussaint, mes cours ne reprennent pas avant une semaine, ça me laisse même le temps de faire des confitures avec les deniers fruits de l'automne...

Elle pensa encore : Il ne faudra pas oublier d'en apporter quelques pots en allant rendre ses sabots à la jeune fille aux pieds nus et au cœur cendres...

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