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Brin de lavande

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Mathéo Feray

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(à la mémoire d'Allan Edwall)

Des plaisirs simples... Voilà ce qu’il faut dans la vie, avant que toute la rhétorique vous croule dessus, vous assomme, vous rappelle ce dont l’homme est capable en matière de boniments et vacheries.... J’y suis retourné, à ma chère petite église de Sortosville-en-Beaumont, comme ça, histoire du prendre du recul. J’ai revu la plaine majestueuse, les prairies, les arbres, les bois, la maison du Biscuit... J’ai savouré à nouveau la si singulière ambiance, tout en nostalgie et processions poussiéreuses. La petite église, son infime donjon, ses vitraux chargés de mystère sur la petite butte... Tout ça... le cimetière aussi, les tombes, leur douce sérénité... Dormir là, ce doit être la récompense d’un voyage désordonné, cahoteux, chaotique, chargée de petites joies bien éphémères et d’insurpassables crasses. J’ai songé à nouveau aux déconfitures du siècle dernier, aux saloperies des hommes, plus amères que jamais. J’ai cueilli, au hasard, un brin de lavande. Cela vous étonne ? En plein questionnement existentiel ? Que je vous explique... J’étais là, je me promenais. Tout à coup, j’aperçois une très vieille tombe, grisâtre, presque abandonnée avec, dessus, un éclatant buisson de lavande, rayonnant de fraîcheur. Plus fort que moi... Hop, j’en prélève un fragment ! Le goût des senteurs... le besoin de méditer par l’odorat... J’épingle mon morceau de lavande à la poitrine. Fièrement. Subit, je songe au commentaire d’une lectrice... sur mon dernier texte... Madame Vijaya... qui me reprochait doucement d’omettre la désintégration des souvenirs du magnifique rayon des fins humaines possibles et imaginables... Merde... j’y repense, comme ça. Je me dis, presque hébété : ‘’ Mathéo, tu as été con ‘’. Comme ça, planté au milieu des sépultures ! Le point important qu’il convient absolument d’aborder... l’Alzheimer... Facile de partir d’un cancer , de ressasser la beauté des corps sous une armada de tuyaux... mais quand tout s’en va vraiment ? Que la mémoire s’évapore en jets maladroits ? Je veux dire, en jets puants d’oubli ? Que le néant se présente avant l’heure, en ultime affront ? J’y songe, là, dans une allée étroite du petit cimetière. Certes, j’ai pas l’âge de me préoccuper de sénilité, en tout cas en ce qui me concerne, mais les autres ? Qu’ils se fassent piller les rares plaisirs de l’esprit et qu’on reste, nous autres, sans réagir, impuissants ? J’y pense, là... Combien de gens sont revenus dans ce cimetière, complètement gagas, démolis, suprêmement indifférents au plaisir qu’ils pouvaient ressentir jadis à contempler ces collines, humer l’encens ? Sous ces dalles, combien de déments, vieux corps rabougris... On voudrait se figurer avec assurance l’éternité rationnelle de cette petite église qu’on ne le pourrait pas ! Bien vite, on réalise, à force de désolants constats, qu’il n’est rien de tout cela, que nos sens disjonctent et démolissent un jour ce miraculeux petit édifice, comme ça, en un souffle, en un pet de cellules, pour n’en plus laisser qu’une ombre imperceptible, vague, au milieu de centaines d’églises qui, elles-mêmes, se désintègrent progressivement et ne laissent, après l’incendie finale, qu’un corps vide sur une chaise roulante. Au milieu d’une maison de retraite. D’un asile. J’imagine ça, perdu au milieu du petit cimetière, l’immense plaine en face... que de tout ça, un beau jour, il finisse par ne plus rien exister... que tout s’efface, s’atomise net... je réalise... C’est merveilleux, vous en conviendrait, comme la cervelle, après nous avoir envoyé des pulsions regrettables toute la jeunesse, finit par bégayer lamentablement en atteignant toujours, malgré l’indéniable agonie générale, des degrés incalculables de cruauté, au point d’ôter au dernier des hommes ce qu’il a de plus précieux ; son petit paradis terrestre. Parfois un charmant bout de prairie, parfois une petite place guillerette... Les visages aussi. Le malheur est complet quand les êtres, après les choses, s’effacent... Pas à dire. Vacherie complète jusqu’au supplice Alzheimer.

J’en étais là de mes réflexions, juché devant l’immensité normande. Les visages qui se désintègrent, tôt ou tard, comme les corps dans cette solide terre manchoise... les églises qui s’évaporent... les paradis qui se perdent... Je pensais à ceux qui ne pouvaient plus. Tôt ou tard. Vaguement, j’admirais les champs. Fichu sort ! Qu’il me rappellerait bien vite à la réalité... Tas de merde ! Sac à foutre ! Analphabète ! Inapte à l’élite ! Marmelade de monde extérieur ! En attendant, j’étais là. Que m’évoque le paysage ? Des rêves. Oui, j’ose. Pas des rêves d’avenir. Des rêves de passé ! Je me mets à songer au blondinet. J’ai encore rêvé de lui la nuit dernière. Oh, pas des coucheries enflammées... loin de là. Juste une désillusion. Une promesse pas tenue. Qu’il voulait pas dormir avec moi. Un caprice sans suite. Je le voyais, bien, là, dans ce paysage, apparaître, disparaître, reparaître encore... qu’il me touchait l’épaule, me chuchotait quelque chose... C’est fou comme la sérénité peut être abyssale dans ces instants là. Le bien ne vient que de l’imagination, au fond. Le reste n’est que froideur et mensonges... J’y resterais bien mille ans, au pied de cette petite église ! Avec tous mes fantômes... loin des villes infernales... je crèverais ici s’il le fallait ! Là, au pied du petit donjon ! Pas de romantisme, pourtant, qui tienne... Juste l’amour d’un petit paradis. Je le dis. Je le clame. J’aime l’écrire, même si je m’y prends mal. Tout ce qui me reste finalement... avec une ou deux photos que je prends moi-même. Des clichés, comme ça, pour me souvenir... Mon petit monde à moi. Je vois soudainement Oscar Eckdahl surgir du néant ! Il m’interpelle, dans son complet blanc ! Il est mort alors qu’il répétait Hamlet. Il me le dit. Hiver 1908 ! Redit. Le blondinet fait irruption juste derrière, me tend une main. Aussi loin que mènent les frêles sentiers de ma mémoire, il m’a souvent tendu la main. Une fois, un jour de l’an, alors que je grimpais trop lentement des escaliers pour venir le rejoindre. Lestement ! Il m’attire contre lui ! Une autre fois pour que je l’aide à se redresser d’un canapé où il était lascivement avachi. Une fois encore pour me saluer. Une main tendue comme une offrande, un gage furtif d’amitié... Je demanderais pas mieux que de pouvoir tenir encore cette main. Juste une fois. Quelques secondes. Pas la mer à boire ! Ici aussi, il me tend la main. Juste derrière Oscar. Une main vaporeuse, évanescente... pas saisissable pour un sou... Pourtant, je distingue bien ses traits... le type suédois... les yeux comme deux reflets intenses d’un ciel d’été... la bouche, délectable, parfois curieusement entrouverte... Il me regarde, là, maintenant. C’est bien lui. Ce sourire, ce petit rire espiègle... Je voudrais sentir sa joue, à nouveau, comme autrefois, les grandes étreintes amicales. Je tends la main... il s’évapore net... Oscar, pendant ce temps, se promène dans la prairie attenante, longe le muret de pierre, fait des zigzags nonchalants... Il enjambe la clôture, en contrebas, déambule entre les funestes rangées, jette un coup d’œil aux vitraux. Il croit reconnaître, me dit-il, dans la blancheur des murs, la tendre vieillesse des bannières, la beauté décrépite des larges rideaux de velours à pompons, quelque jolie tenture d’une demeure cossue d’Uppsala... ‘’ C’est propice au rêve, n’est-ce-pas ? ‘’... J’acquiesce... Je questionne... Pourquoi ne pas jouer Shakespeare ici ? Hamlet ? Dans ce décor champêtre ? Il refuse ! Catégoriquement ! Mais il veut bien un piano ! Là, dans ce champ ! Un piano ! Je tente de comprendre...
- Monsieur Oscar, pourquoi un piano ? Pourquoi ici ?
- Mon petit, la tradition... Chaque soir, dans chaque maison d’Uppsala, on joue à quatre mains la valse de la Veuve Joyeuse... Je veux te faire découvrir !
- A la maison du Biscuit, il y a un piano, Monsieur Oscar... avec un pianiste en carton-pâte... C’est coloré, c’est féerique... c’est un peu comme chez vous... C’est tout là-bas, derrière les arbres... suivez-moi si vous voulez...
- Non ! Pas là-bas ! Il y a trop de monde ! Ici, le piano ! Dans ce champ ! Sinon, la magie... détruite...
- Vous savez, Sortosville n’est pas Uppsala Monsieur Oscar ! Ici, tout est beau mais morne ! Un piano dans cette prairie, allons...
- Mon petit ! A l’esprit, rien d’impossible ! Observes comme tes sens divaguent, transcendent ! Ici, le temps n’est rien ! La mort même s’oublie ! Rien d’impossible aux fantômes ! Observes ! Façonnes ! Tout repose en toi ! Moi compris...
Dare-dare, il fait apparaître un piano, dans la prairie adjacente, se jette dessus, entame un air que je crois être celui de la Veuve Joyeuse... une espèce de valse viennoise... Il appelle brusquement... ‘’ Garçon, ici ! ‘’... Immédiatement, le blondinet, que je croyais disparu, se reforme, vaporeux comme un spectre et, rejoignant mon hurluberlu musicien, se mets à jouer avec lui... à quatre mains... et qu’ils rient tout deux ! Et qu’ils fredonnent ! Comme une irrémédiable vision de passé, les frères Llewelyn-Davies entrent surnaturellement dans la danse... et les enfants Brown... et Tadzio... et le prince Albert... tous... J’aurais encore pu vous décrire mille couples s’agitant simultanément dans l’immensité du paysage, au rythme d’Oscar et du blondinet ! Tous, émergeant des broussailles, bavardant, ricanant, s’extasiant, dansant à leur tour... Campagnette mouvante... tout ce que la sénilité détricote, assomme, anéantit...

Je sens qu’on me tapote le dos. Je me retourne. Un vieillard... Je lui demande ce qu’il veut ? Il s’inquiétait, m’explique-t-il ! La tombe de son épouse est près du portail, entre deux rangées de pensées jaunes et pourpres. Il vient arroser une fois par semaine depuis huit ans. Sa balade... son pèlerinage hebdomadaire... Il s’inquiétait de me voir comme ça, figé face au vide, totalement immobile. Un malaise ? Une absence ? Une insolation ? Peut-être le joint de trop ? Je lui explique comme je peux... les fantômes dans la prairie... le piano... Il ne comprend rien ! Il m’exaspère ! Il guette sauvagement mon brin de lavande ! Il maugrée, se détourne, enfin, et retourne arroser les os de sa femme. Merde... j’aurais pas du le vexer... Je le rattrape, l’interpelle, m’excuse sincèrement... Et si il me parlait un peu de l’occupation ? Du débarquement ? Je suis intéressé ! C’est presque pour ça que je suis là ! Il hausse les épaules, pivote, et me désigne les hauteurs de Sortosville... ‘’ Vous voyez, tout là-haut, au dessus de la biscuiterie ? Les boches avaient installé un gigantesque radar par là... mais il n’en reste plus rien... un radar style Knickebein, pour la Luftwaffe... il y a un gros bunker juste à côté... on peut encore voir la croix gammée fracassée sur l’aigle du Reich à l’entrée... pourquoi ce radar ? Oh, c’est très simple... ça leur a bien servi, pendant la bataille des faisceaux, aux Fritz... ils voulaient contrer Londres et son émetteur archi puissant... installé à Alexandra Palace paraît-il... vous savez, le siège de la BBC ? Pom, pom, pom, pom ! M’enfin, toujours-est-il que les Allemands étaient très corrects avec nous... presque autant que les Américains, je dois dire... alors vous savez... ce radar... Londres ‘’... Il fait de grands gestes pour désigner la direction de Londres, à l’exact opposée des hauteurs de Sortosville, tout là-bas, dans le lointain, par-delà la mer de la Manche... Il reprend, plus mélancolique que jamais... ‘’ Plus tard, les Américains sont arrivés et ont installé leur QG juste ici, hameau Costard... c’était encore une autre affaire... moins rigides quand même que les officiers schleus... sympathiques disons... ‘’... il continue à faire de grands gestes... il a totalement oublié notre brouille de tout à l’heure ! Ces vieilles histoires, ça le revigore, presque à l’émotion ! Il revoit les officiers allemands, là-haut, se relayant à la station de radio-guidage pendant la bataille des faisceaux, contre Londres, Alexandra Palace, les rumeurs d’une visite éclair du Führer, l’arrivée en fanfare des Yankees dans le hameau en 44... peut-être qu’Oscar s’est arrangé pour brouiller les ondes allemandes ? Je me souviens tout à coup d’un joli corps de ferme que j’ai aperçu non loin de l’église. Il paraissait vide. Je demande au vieil homme si il connaît ? Oui ! Et que c’est en vente depuis des années ! Personne pour racheter ! Trop isolé ! Je me vois bien y vivre, avec mon blondinet. Une existence champêtre, idyllique, dans une espèce de passé présent, bien loin de l’infernal capharnaüm... je me perds en rêveries... le vieux tique... ‘’ Vous rêvez encore, jeune homme ? ‘’... oui, je crois bien... j’ai jamais fait que ça...
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Loodmer · il y a
Une église, un cimetière, l'Alzheimer, un piano, le débarquement. J'ai bien tout vu ?
Je vais me coucher. Gavé d'alinéas manquants.

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