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Brendan et Moïra

Brendan observe Moïra endormit au creux des racines brunes. Sa chevelure d’or pâle sur son oreiller d’herbe, ses vêtements blancs sur ses fougères sombres... Une goutte de rosée se détache et lui roule sur la joue. Un corbeau s’envole d’une branche en croassant. Le soleil affleure à l’horizon.

Sur les montagnes lointaines la lune se voile des brumes de l’aurore.

I. La Mer des Guivres

Les pics noirs se détachent en dents crénelées sur le ciel gris. Brides abattues, Brendan, Moïra et Lyn cavalent à toute vitesse dans la plaine. Le cheval halète. La terre noire vole sous ses pas. Ses sabots, lourds et puissants, martèlent la terre. De temps à autre les rayons des spectres sifflent à leurs oreilles. Explosant dans les tourbières, grésillant contre les roches brunes... Les monstres sont mauvais viseurs. Leurs proies leur échappent.

« Gabilei ! » hurle Moïra.

Un spectre s’approche. Le chef, au casque cornu sur sa capuche sombre. Le maître. Il est arrivé en un éclair, se plaçant à leur niveau avec aisance sur sa monture d’ombre. Tendant la main à travers ses robes noires, il tourne son visage creux vers Moïra. Elle étouffe un cri. Brendan fait un moulinet de son épée. La lame vibre, chante et mord. Un sang blanc jaillit. La main du spectre vole dans une arabesque laiteuse, monture et cavalier chutent sans bruits.

« Gabilei, gabilei ! S’troud at matar ! »

Un autre spectre, de l’autre côté. La créature jette un filet, Brendan s’empêtre dans les cordages, Moïra dégaine et plonge sa dague dans le flanc du monstre. Le spectre se fige, chute lentement au sol, disparaît dans la tourbe grasse et la mousse verte. Moïra débarrasse Brendan du filet et il reprend les rênes.

Ils arrivent à un vieux pont de pierre traversant un torrent. Un trapèze noir flotte au-dessus des pierres, à quelques mètres du pont. Ils le franchissent à toute allure. De l’autre côté, Brendan tire les brides et Lyn ralentit, puis s’arrête, le long de la berge. De l’autre côté du pont, les spectres se sont arrêtés. La terre ondule et leur chef au casque à corne réapparait, jaillissant à travers le sol sur sa monture silencieuse. Derrière eux on distingue encore à l’horizon les contours monolithiques du Lieu. Le maître observe en silence le garçon et la jeune fille, lève le bras, sa main repousse devant l’abysse de son visage. Puis ils tirent sur ses brides et tous font demi-tour. Silencieusement, ils disparaissent à travers la plaine.

« Golon si ? Golon si sera, Gabilei-kai ? interroge Moïra.

- Peut-être. Je ne sais pas, continuons la route. » Brendan tire sur les brides et ils s’enfoncent dans la forêt noire.

§

Brendan observe Moïra dormir dans l’ombre de la masure. Elle dort beaucoup depuis leur départ. Et lui veille sur elle, dans son sommeil. Sa respiration lente soulève sa poitrine. Ses tatouages bleus luisent faiblement. Ils ont passé la forêt, et ses ombres inquiétantes, et sont maintenant à l’orée des bois, en bordure de plaine, dans une vieille maison déserte de bûcheron. Brendan se lève. Tout est en ruine, envahie par les ronces. Dans l’arrière-cour, une hache attend, plantée dans un billot. Brendan essaie de la soulever. Il n’y arrive pas. Le jeune garçon s’acharne, tirant de ses bras maigres sur la lourde hache qui ne bouge pas.

« Aïe ! »

Son pied glisse sur le bois humide. Il chute contre la lame et s’entaille le bras.

« Hahaha ! Gabilei-kai issou na kido ! rit Moïra dans l’entrebâillement de la porte. La jeune femme observe le garçon, moqueuse.

Brendan porte la main à son bras. Il saigne. Incrédule, il observe le sang qui macule sa main. Rouge. Carmin, comme un rubis. Moïra s’approche et lui prend le bras.

- Gabilei-kai ! dit-elle inquiète, Ossa iknou ?

Elle regarde la couleur du sang. Rouge, la jeune femme soupire, un sourire illumine son visage.

- Gabilei-kai... Ossa vai vai ! dit-elle en lui mettant une grande claque dans le dos.

- Moque-toi... Mais cette hache est très lourde !

Moïra hausse les épaules et déchire une bande de tissus de sa veste. Elle entoure le bras de Brendan avec, et appuie sur la blessure.

- Oppla kan ! Aki oni Moïra !

Son habit scintille et une nouvelle bande de tissus réapparait à l’endroit déchiré. Moïra s’approche de la hache, l’arrache du billot, et la pose contre son épaule, le tout d’une seule main.

- Aki oni ? dit-elle tout sourire.

- Mouais, c’est ça, fais la maligne... Bref, mieux vaut ne pas trainer... Et garde la hache : elle est trop lourde de toutes façons... »

Brendan siffle Lyn, le cheval quitte son bosquet, et tous trois reprennent la route.

§

Le chemin de terre des plaines gibbeuses devient sablonneux à mesure qu’il serpente jusqu’à une vaste étendue plane balayée par les vents, aux bosquets gris et solitaires. Une mangrove morte parsème l’endroit. De petites coquillages, au nacre bleu, craquent sous les pas des voyageurs.

« Sommes-nous sur la bonne voie ?

Moïra sort son étrange appareil qui s’allume d’arc électrique. L’écran tremblote, des glyphes intraduisibles illuminent le verre bombé.

- Ek, oron oni. »

Brendan hoche la tête et ils continuent la route.

Ils atteignent assez tôt les ruines d’un ancien village dressé face au désert. Un phare de pierre, des maisons en bois blanc, habitées par les vents, des rues désertes et silencieuses. Des nefs des sables sont accrochées aux pontons déserts. Moïra tapote l’épaule de Brendan. De grands panneaux de bois sont plantés face aux étendues. Des glyphes noirs sur fond jaune y sont dessinés. Ni Brendan, ni Moïra, ne savent les lire. Un dessin y figure aussi. On y voit une nef des sables, attaquée par ce qui semble être un monstre géant. Dressés face aux pontons, les panneaux en bloquent l’accès.

« Nous n’allons pas pouvoir continuer, Moïra, il faut... »

Une déflagration fait voler en gerbe le sable à leurs pieds, une seconde touche Lyn au flanc. Le cheval se cabre, jette ses cavaliers au sol et s’enfuit, le long de la digue. Derrière eux, jaillissants au centre du village, les spectres apparaissent, le cornu à leur tête.

« Lyn ! sonné, Brendan sent la poigne de Moïra le relever.

- Gabilei ! Oron oni subatar ! Tchuk tchuk ! crie-t’elle en montrant les bateaux.

- Non ! Nous ne pouvons pas...

Un spectre sort du sable, Moïra le décapite d’un mouvement de hache.

- Subatar ! Ao ! »

Soulevant Brendan d’une main, elle se rue vers la jetée où elle saute à bord d’une nef, coupant les amarres pendant que Brendan monte les voiles. Le vent prend vite, les voiles se gonflent, claquent, la nef glisse sur les sables. Quelques déflagrations zèbrent encore l’air autour d’eux mais ils sont trop loin maintenant, et les spectres replongent sous terre.

§

« Tu sais comment marchent ces choses ? »

Le vent roule dans les voiles, l’étrave du bateau fend le sable et la nef glisse sur l’étendue nacrée. D’immenses coquillages blancs jaillissent du sol, par endroits. Des conques, des nautiles, des oursins, des tellines... Le vent chante dans leurs carcasses creuses, entre les vieilles mangroves aux huitres des palétuviers.

« Ao shun, Gabilei ako oron ! répond Moïra en désignant une manivelle sur le pont.

Brendan s’approche et commence à manœuvrer, une corde se tend, la voile se tire, le bateau prend de la vitesse sur le sable. Brendan porte son regard vers la poupe. Le port est loin maintenant, guère plus qu’un petit point sur l’horizon ondoyant des mirages.

- Lyn...

La jument n’est pas réapparue, ils sont partis trop vite pour qu’elle puisse les suivre, et les spectres... Brendan croise les bras et se serre la poitrine. Moïra pose la main sur son épaule.

- Aki Lyn, no orin, Gabilei...

- Oui... Merci, Moïra... »

La nef continue sa route sur l’étendue pâle. Moïra s’assoit, fouille dans leur sacoche et en sort deux fruits, aux épines rouges. Ils les épluchent, les mangent... Leur chair a un parfum musqué.

« Nous sommes toujours sur la bonne route ? »

D’un geste de la tête, Moïra indique la poupe de la nef. Au-delà, après la mer de sable, s’étendent de hautes montagnes, aux sommets mordorés dans le couchant. C’est là qu’ils se rendent, là que doit aller Moïra.

La nef continue son chemin dans les dernières lueurs du jour. Au cours de la nuit ils seront réveillés par le chant modulé d’immenses créatures jaillies des sables. De grands poissons chats, aux longues moustaches phosphorescentes fouissant le sable, qui les accompagneront quelques instants avant de replonger dans leurs profondeurs sablonneuses. Au matin, ils atteindront la côte.

II. Les Troglodytes

La côte se découpe en dentelle le long de la mer de sable, mélange de forêts rivulaires, des bras de fleuve alanguis et d’estuaires tranquilles aux sables mouvants traitres. D’élégants échassiers et des colonies de crabes violonistes les regardent passer, tandis ce qu’ils arriment leur nef face à une esplanade aux statues délabrées.

« Vous avez eu de la chance ! » leur crie une voix.

Moïra porte la main à sa hache et Brendan à son épée. Une statue a bougé. C’est un vieil homme, presque nu, habillé d’un tonneau, un casque aux diodes clignotantes sur la tête... Il vient à leur rencontre.

« Peu nombreux sont ceux qui traversent la mer des guivres sans se faire croquer... De grands poissons, une grande gueule, de grandes dents... Clac, clac ! mime-t’il devant leur air méfiant. Ha, excusez-moi, je brûle les étapes : je ne me suis même pas présenté, Diode, ermite ! Et lui c’est Gène ! dit le vieillard en désignant un escargot de monte attaché un peu plus loin. Et vous êtes ?

Diode tend la main, un grand sourire édenté au visage. Moïra donne un coup de coude à Brendan.

- Brendan, dit ce dernier en lui serrant la main. Moïra, ma compagne. Elle est muette.

Moïra fait un signe de tête. La main du vieillard est sèche, anguleuse, squelettique. Son contact, désagréable.

- Sacré poigne que vous avez là, mon garçon, dit le vieillard l’œil brillant. Et vous venez de loin ?

- Oui, nous sommes...

- Des voyageurs, hein ? J’en étais sûr ! Ce monde mort en compte peu, mais on les reconnait toujours quand on les voit... Le vieillard regarde derrière eux, au-delà de la mer des guivres. Brendan déglutit. Le vieillard tient encore sa main. Ses yeux bleus, presque blancs, se posent sur ce du garçon.

- Vous avez fait un long voyage, vous venez du Lieu ?

- Non, nous...

- Eh bien c’est votre jour de chance ! dit le vieillard soudain tout sourire, oubliant sa question, j’adore les voyageurs, donc je vous adore, vous ! Vous devez avoir faim, non ?

- C’est-à-dire, que... commence Brendan en jetant un coup d’œil à Moïra.

- Allez, ne vous faites pas prier ! Je vous invite chez moi ! La nourriture est abondante, les grottes sèches et la compagnie, agréable ! Détendez-vous, faîtes une pause sur votre route : vous êtes mes invités !

Le vieillard lâche la main de Brendan, et part devant en sautillant sur ses grandes jambes maigres. Brendan et Moïra se regardent, Moïra hausse les épaules, désigne sa hache, et tous deux emboîtent le pas au vieillard.

§

Après la mer des guivres, les étendues marécageuses à travers lesquelles ils voyagent sont désertiques, seulement habitées par les moustiques, et une race de sangsues rouges qui se tortillent sur le sol spongieux dès qu’on y pose le pied. Gène, l’énorme escargot du vieillard, les porte eux, ainsi que de nombreux sacs au contenu hétéroclite.

« Des présents, pour mes petits amis des montagnes ! » a dit le vieillard en tapotant les sacs. Entrouverts, ils laissent apercevoir des babioles, de toutes les couleurs. Brendan et Moïra ne posent pas de questions.

À midi, ils se seront arrêtés sur le toit d’un édifice englouti, dans les marais. Chassant les moustiques innombrables volant autour d’eux en essaim, Moïra et Brendan mangeront les racines, le poisson séché et le pain dur du vieillard. Tout le long du repas, ce dernier n’aura cessé d’observer le corps de Moïra, l’œil brillant. Cette dernière cache ses tatouages. Croisant son regard, il détourne les yeux.

« Je n’ai aucune confiance en lui, dit Brendan en s’approchant de Moïra, peu avant qu’ils ne reprennent la route. Allons-nous toujours dans la bonne direction ?

Moïra consulte son appareil. La couleur des signaux est plus vive, elle opine de la tête.

- Bien, traversons les marais avec lui, nous lui fausserons compagnie dès notre arrivée au pied des montagnes...

- On peut reprendre la route, les amoureux ? » demande Diode l’œil brillant, sourire au coin.

§

La traversée des marais aura duré une poignée d’heures. Le gastéropode de Diode s’immobilise face à pont, fine arche de pierre blanche et lisse qui traverse le gouffre au pied des montagnes. Le chemin s’arrête là mais longe le gouffre de part et d’autre. En travers du pont est planté un panneau : la route est barrée.

« Merci pour la route, dit Brendan en aidant Moïra à descendre. Nous allons continuer à pied désormais.

- Où vous rendez-vous ? demande le vieillard.

Brendan croise le regard de Moïra. Elle fronce les sourcils et secoue la tête.

- Non nous allons... Longer les montagnes jusqu’à notre village, un peu plus loin. Vers l’océan.

- Ah, je vois... dit le vieillard en souriant légèrement. ‘ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne route alors ! Oh, et, désolé pour ça... dit-il en levant les mains.

- Ça ?

- La bave, de Gène. Il a tendance à en mettre partout...

Brendan et Moïra regarde leurs mains, leurs cuisses. Elles sont couvertes d’une bave transparente, à l’odeur piquante.

- Vous ne risquez rien, évidemment. Enfin, à part son côté narcotique bien sûr...

- Enfoiré... commence Brendan. Sa vision se trouble, il titube.

- Gabilei ! Oran ich... Moïra s’élance vers le vieillard, mais elle s’écroule, à son tour.

- Vous n’auriez pas dû vous enfuir, dit le vieillard dans un sourire mauvais. Les gardiens paieront chers pour vous deux ! Personne ne quitte le Lieu aussi facilement ! Dormez, mes petits, dormez... Diode et Gène s’occupent de tout, hahaha... Attends, que fais-tu ? Non ! »

Dans un dernier soubresaut, Brendan attrape la jambe de Moïra et roule vers le précipice. Le vieillard les rattrape, sa main glisse sur leurs corps couvert de bave, et il les voit chuter tous deux dans les ténèbres.

§

La chute est longue, leurs corps ricochent sur les rochers, Moïra et Brendan s’évanouissent avalés par les ombres.

§

Moïra émerge. Son corps est endolori, elle grogne. À ses pieds, sa boussole est brisée en mille morceaux. Elle observe ses bras, sa peau... Ses électro-tatouages brillent maintenant. Ils doivent être tout près ! Ils... Brendan ! Elle fouille dans les ténèbres et sa main rencontre son corps : il est là, un peu plus loin, au fond de cette grotte où ils ont atterri. Brendan. Elle s’approche, il respire. Le jeune homme, à la peau grise, au sang rouge. Aux deux petits cornes sur la tête. Brendan. Elle recoiffe une mèche de ses cheveux blancs. Le rayon de lumière tombé du plafond se déplace, elle sursaute. Non, il n’a pas bougé, pourtant c’est comme si... Le rayon bouge à nouveau. Mais ce n’est pas le rayon qui bouge, se rend compte Moïra : ce sont les ombres autour qui se déplacent !

Moïra récupère Brendan, se recule dans le fond de la grotte, mais le rayon ondule, bouge toujours, les ombres se rapprochent, fondent sur elle comme une grande vague, et des dizaines de paires d’yeux immenses et blancs se mettent à y briller !

§

« Moïra ! Moïra ! »

Brendan se tortille prisonnier de ses liens. Ils sont dans une vaste grotte ténébreuse, suspendus par des chaines à quelques mètres du sol, au-dessus d’un immense chaudron où tourbillonne un liquide multicolore.

« Moïra !

La guerrière se réveille. Elle observe Brendan, le chaudron, la grotte, les ténèbres.

- Gabilei ! dit-elle paniquée. Asta ibris ! Erebum !

- Quoi ! Qu’est-ce-que tu racontes ? Les ténèbres ne peuvent pas être vivantes ! »

Mais à ces mots, les ténèbres à leurs pieds forment une vague, une déferlante d’ombre liquide qui monte vers eux, grandiose tsunami de ténèbres où brillent milles yeux haineux. Au cœur de l’ombre se trouve la silhouette d’un jeune garçon, une silhouette de lumière blanche et sans couleurs. Elle pointe un doigt vers eux et parle dans une langue qui sonne comme du verre qui se brise. Les chaines où ils sont attachés commencent à descendre lentement vers le chaudron.

« Moïra, balance-toi ! » hurle Brendan.

Moïra regarde les chaines, le chaudron, elle a compris. Tous deux se mettent à se balancer, en cadence. Les chaines grincent, se tordent, l’ombre a un rire cristallin. Le chaudron s’approche, Brendan et Moïra se balance de plus en plus, l’ombre sursaute, le garçon tend le bras, l’ombre s’approche pour les arrêter mais il est trop tard !

« Mets tes pieds en avant, maintenant ! »

Brendan et Moïra arrivent sur le chaudron, le percutent. Le chaudron tangue, bascule... se renverse ! Son contenu de couleur arc-en-ciel est vomi au sol, se déverse, coule et éclabousse les murs, les parois, l’ombre et l’enfant, rendant au lieu couleurs et textures. L’ombre s’écroule, se désagrège en une centaine d’humains évanouis, sales, en tenues de mineurs. L’enfant est nu comme un vers et rejoint les autres sur le sol de pierre. Une lampe de mineur attachée à son front, une corde, à sa cheville.

La chaine se détache et se brise en mille morceaux. Moïra et Brendan roulent au sol.

« Eakn, dit Moïra en se relevant. Ne blai ek aka no plu ! »

Tous deux quittent la mine, et ont tôt fait de rejoindre la sortie, un village mineur sous un ciel de plomb.

§

« Tes tatouages... Ils brillent de plus en plus !

Suivant une ligne de chemin de fer envahis d’hautes herbes, Moïra et Brendan marchent une forêt clairsemée aux couleurs automnales, le village de mineur loin derrière eux. Le chemin monte, enserré de part et d’autre par les flancs gris de la montagne.

- Ek ! Apu orin, Gabilei !

- Tu penses que nous approchons ? Nous sommes bientôt... »

Moïra l’arrête d’un geste. Le chemin qu’ils empruntaient vient de s’arrêter net au détour d’un bosquet. Le chemin de fer plonge dans le vide et s’arrête. Devant eux se trouve le miroir limpide et cristallin d’un lac immense, enchâssé comme une gemme au creux des montagnes. Les tatouages de Moïra brillent comme des étoiles et son visage s’illumine. Ils sont arrivés.

III. Le Vaisseau

Un chemin de terre caillouteux serpente jusqu’au lac. Moïra l’emprunte en courant, soulevant des vagues de poussières.

« Moïra, attends-moi !

- Shoda, Gabilei ! Shoda Moïra, Moïra ! Elle resplendit. L’air des sommets lui teinte le nez et les joues de rose. Elle court vers lui, lui prend les bras, danse une gigue, l’embrasse. Shoda, Gabilei...

- Oui, nous sommes arrivés, Moïra... Il sourit. Elle sent la roche, la mousse et la forêt. Elle sent l’air libre, la nature sauvage, et la liberté. Un peu la sueur et la crasse aussi. Brendan a le cœur qui se sert. Il veut dire quelque chose mais, autour d’eux le sol se met à onduler. Il se dégage de son étreinte, la pousse en avant.

- Moïra, cours !

Moïra l’observe, les yeux écarquillés, le sol ondule, les spectres jaillissent.

- Je vais les retenir, cours ! »

Des mains sortent du sol, les spectres se matérialisent, foncent sur Moïra. Brendan leur saute dessus. Moïra s’enfuit.

Moïra court dans la forêt, vers le lac, à toute vitesse, derrière elle, elle voit les spectres fondre sur Brendan, l’attirer dans le sol, elle voit leur visage creux, leur peau grise, elle voit leurs cornes, leurs petites cornes sur leur crâne se mettre à luire... Elle voit leur chef se lever devant Brendan, et les cornes de Brendan luisent à l’unisson.

Un détour, un arbre au tronc blanc, ses tatouages la brûlent presque, devant elle le lac, immense, calme. Dans les profondeurs des eaux quelque chose brille.

Moïra y plonge.

§

Brendan rejette le corps sans vie d’un nouveau spectre. La créature disparaît avalé par le sol de la planète prison. Brendan respire avec difficulté, sa vision se trouble, sa tête saigne, d’un sang toujours rouge. À son crâne, une corne est brisée. Le maître aux cornes incandescentes tend le bras vers lui.

« Ne t’approche pas !

Dans ses robes le maître s’immobilise. Il est incapable de comprendre la langue que parle le Nommé. Mais il comprend la douleur. Le Nommé doit rentrer, parmi eux. Chez lui. Au seul Lieu qui existe et qui n’ait jamais existé. Et la femme aussi, la Captive. Il avance à nouveau, un faible sifflement naissant de ses robes.

- Non !

Brendan reprend la pierre sanglante, et frappe, frappe, contre la corne qui lui reste sur le crâne. Le maître jaillit, lui arrache la pierre des mains et la jette au loin. À chaque coup, il se faisait moins tangible, à chaque coup, il perdait de son emprise. Il faut que le Nommé arrête. Maintenant. Rentre à la maison, pense-t’il face au Nommé.

- Jamais ! » hurle Brendan.

Il plante sa corne dans le casque du maître remonte d’un coup sec la tête. Et la corne se brise. Le maître hurle, lâche Brendan.

Le Nommé tombe au sol, mais le Maître est toujours là. Triomphant, il s’approche du Nommé. Brendan rampe faiblement, la vision troublée par son sang rouge. Le maître tend la main. Si l’estropié ne veut pas être du côté des gardiens, alors il sera de celui des captifs !

Un hurlement mécanique, le déchirement des moteurs, l’eau du lac explose en geysers sous les turbines et le vaisseau jaillit. L’immense vaisseau, tout de verre et d’acier, à l’immatriculation BRENDAN inscrite sur le flanc.

« Brendan ! » hurle Moïra en allumant le rayon porteur et les canons.

Le maître lève les bras, Brendan sent un champ apaisant le tirer vers les cieux et forêt, spectres et Maître disparaissent dans un déluge de feu.

Epilogue

Le chant des calculateurs et des cogitateurs éveillent Brendan en sursaut. Il se lève dans la valse des voyants, témoins, indicateurs, et autre diodes qui illuminent la nuit astrale.

« Tu t’y feras, tu verras, dit Moïra en s’approchant, sourire aux lèvres.

Elle porte une tenue légère d’apesanteur, et les électro-tatouages de son vaisseau ont retrouvé leur couleur normale.

- Fin du cycle de rodage, annonce la voix de l’assistant. Arrivée à Versal dans quatre cycles.

Brendan se redresse sur le lit de convalescence dans la baie médicale du vaisseau. Son regard parcourt la pièce, et les immenses baies vitrées du vaisseau de l’exploratrice donnant sur l’espace sans fin.

- Tu vois ça tous les jours ?

- Oui, dit Moïra en souriant. C’est mon boulot.

- Ce n’est pas... déboussolant ?

- On s’y fait. Sauf quand on tombe sur une planète de psychopathes à la religion étrange... Mais heureusement on trouve toujours des gens avec qui s’entendre, dans tous les coins de la galaxie... dit Moïra en souriant.

Une comète passe. Le cogitateur balbutie. Les trajectoires se planifient sur la console de bord.

- Je crois que je préférai avant.

- Avant quoi ?

- Quand tu parlais une langue étrange et que je ne comprenais pas tout ce que tu disais.

- C’est ton omni-implant. Il traduit et harmonise toutes les langues. Mais, on peut le désactiver si tu veux...

- Vraiment ?

- Oui.

L’exploratrice fait un geste de la main et s’assied à ses côté sur le lit.

- Adelai-kan, Gabilei... dit-elle en se penchant sur lui. Adelai-kan... »

Elle l’allonge sur le lit, ils sourient et le vaisseau entre en exospace.

Car tout l’espace t’appartient, Gabilei, tout l’espace t’appartient.
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