Brelan d'ennuis

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A cette heure, le casino était presque vide. Les seuls individus présents avaient des cernes noirs sous les yeux et un verre de whisky entamé posé devant eux. Cela faisait plus de trente-six heures que Pauline n’avait pas quitté la table de poker. Le tas de jetons devant elle avait un peu diminué durant la dernière heure mais elle pensait pouvoir se refaire.
Quand les deux cartes lui furent distribuées, elle les souleva doucement en jetant un regard en coin sur ses voisins de droite et de gauche et immédiatement elle poussa la moitié de son tapis au milieu de la table. En face, Jürgen la fixait en essayant de lire une émotion dans son regard, dans ses gestes. Lui aussi avait un besoin vital de ces jetons. Il ne jouait qu’une main sur dix environ, seulement quand il avait des grosses cartes. Mais cette tactique ne lui avait pas été favorable ce soir. Il lui restait moins de dix grosses blinds. Il fixa Pauline pendant une très longue minute puis jeta son jeu.
Derrière lui, une musique retentit. Quelqu’un venait de faire cracher le gros lot à un bandit-manchot.
Ça avait toujours un effet de masse quand ça arrivait. Tout le monde se retournait, voire allait vérifier et féliciter le vainqueur en l’applaudissant. Sauf que là, la plupart des clients étant partis, il n’y avait pas foule. Et puis, soyons honnêtes, les vrais joueurs de Casinos étaient habitués à tous ces bruits. Rien ne se passait en dehors de leur table, ils étaient dans une bulle.
Jürgen ne se retourna donc pas. Pauline ne fit rien d’autre que de continuer à le regarder dans les yeux. Comme pour le sonder. Rien ne transparaissait. Et pourtant...
Depuis petite elle avait comme une faculté. Elle arrivait à sonder l’esprit des gens rien qu’avec le regard. On peut appeler ça l’intuition, ou l’intuition féminine peut-être. Mais chez Pauline il y avait comme quelque chose en plus. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle gagnait souvent au Poker. Alors pas à chaque fois ni à chaque tournoi, il fallait savoir donner le change. Mais en regardant les autres joueurs dans les yeux, y compris à travers des lunettes de soleil comme peuvent en mettre certains, elle arrivait à savoir ce que vous aviez en tête à l’instant même où les regards se croisaient. Jürgen allait-il bluffer ? Pauline venait d’avoir sa réponse. Elle avait « vu ».
Le problème de Pauline finalement, c’est qu’elle avait un don certes, mais elle ne savait pas jouer au poker et n’avait aucune mémoire pour toutes les règles quelles qu’elles soient. Elle avait sans doute « vu » ce que pensait Jürgen, mais elle avait oublié que Jürgen venait de jouer en jetant ses cartes...
Elle ne put donc pas cacher sa surprise quand le croupier poussa le tas de jetons dans sa direction et elle mit quelques secondes avant de les ramasser en souriant. Jürgen perçut son trouble et se dit qu’elle devait avoir bluffé et était surprise que son subterfuge ait fonctionné. Pauline, elle pensait à tout autre chose. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait ce type d’absence. Elle se dit que la fatigue n’arrangeait rien et ramassa ses jetons, salua les personnes présentes autour de la table et alla au comptoir échanger ses jetons contre des dollars.
Devant le Casino, une rangée de taxis jaunes s’étendait à perte de vue sur le Strip. Elle jeta un coup d’œil au Caesar Palace et au Bellagio de l’autre côté de l’avenue et prit le trottoir sur sa droite. Elle n’aimait pas trop se balader avec autant de billets verts sur elle en général, mais ici, dans la ville du péché, elle se sentait tranquille, légère. Arrivée au Treasure Island, elle hésita en arrivant devant l’ascenseur qui devait la mener à sa chambre, alluma une cigarette et fit demi-tour vers les tables de craps. A peine assise, une serveuse vint lui servir son cocktail habituel, un Blue-and-red-and-yellow Russian dans lequel elle trempa à peine les lèvres avant d’attraper les dés qui venaient d’apparaitre devant elle. Elle ferma les yeux quelques secondes et lança...
Quand elle entendit le service d’étage ouvrir la porte elle se leva d’un bond. Elle était encore tout habillée, le soleil éclairait la chambre et une migraine lui compressait le crâne. Comment était-elle arrivée là ? Encore une de ses pertes de mémoires, une de ses absences ? Elle se rappela être rentrée à l’hôtel. Et il lui semblait bien qu’elle avait bien entamé une partie de craps. Pris un cocktail puis...
Un bruit, une lumière dans la salle de bain. Pauline se leva d’un bond. Elle chercha son sac à main pour récupérer ce qu’il s’y trouvait. Son Beretta 9mm. Elle l’appelait souvent son « porte-bonheur ». Elle ne s’en était jusqu’à présent jamais servi, mais de l’avoir avec elle et de le sortir à certaines occasions, en effet cela lui avait permis de se sortir de pas mal de situations compliquées.
Armée, elle s’approcha doucement de la salle de bain, la porte était entrouverte, elle la poussa un peu, jeta un regard. Il y avait quelqu’un sous la douche. Pauline commença à se dire que ses absences commençaient à devenir sacrément embarrassantes pour ne pas dire pire. Manifestement hier soir elle était rentrée avec quelqu’un. Pour ne pas passer à nouveau pour une folle, elle décida d’attendre à la porte que la personne sorte. Après tout c’était plutôt rare qu’un voleur ou un agresseur ne prenne tranquillement une douche le matin pendant que vous dormiez...
Elle restait debout, en attente. Le bruit de l’eau s’arrêta. La porte s’ouvrit en grand, et là, de la salle de bain, habillé d’un des peignoirs de l’hôtel, Boris en sorti. Boris était un de ses ex avec qui elle avait fait quelques casses du côté de Los Angeles et ses environs. Seulement elle ne se souvenait pas lui avoir dit qu’elle était à Vegas en ce moment, surtout après ce qu’il s’était passé.
— Boris ? Mais que fais-tu là dans ma chambre ? Et comment m’as-tu retrouvée ?
— Hey Pauline, encore une de tes absences hein ? Alors déjà, ce serait bien si tu rangeais ce flingue s’il te plaît ? Et pour le reste tu le sais très bien, tu m’as appelé hier soir en pleurs. Tu m’as dit que tu avais cru apercevoir « tu sais qui » à nouveau. J’ai fait la route de nuit, je suis arrivé au petit matin c’est toi-même qui m’a ouvert. C’est de pire en pire ton truc.
— Et je t’ai demandé quoi quand je t’ai appelé ? Désolé mais pour moi, après la partie de craps, tout est flou dans mes souvenirs... Merde, mon fric !
Pauline se jeta sous le lit :
— Il est là ! Figure toi qu’hier soir, aussi bien au poker qu’au craps, j’ai fait des merveilles. Mon bas de laine s’est alourdi de quelques milliers de dollars supplémentaires pendant la soirée. Sauf qu’à un moment j’ai perdu mon calme, j’ai joué de plus grosses sommes et ça a attiré l’attention de la milice du casino et de types louches, genre sales gueules louches. Bref, je me suis réveillée dans mon lit sans savoir à quel moment je t’avais appelé et, plus grave, il me manque un chargeur... et je ne sais pas si je l’ai égaré, ou tout simplement vidé... Mais bon si je t’ai appelé, tu te doutes bien que... ben oui sans vouloir te vexer, j’avais sûrement plus besoin de ta protection que de ta... tes... bref... il faut que je me concentre !
— Mais t’es encore plus tarée que ce que je pensais ma vieille ! Tu es en train de me dire que tu as peut-être flingué deux ou trois mafiosos et des employés de casinos pour protéger...protéger quoi d’ailleurs, tu sais combien tu as gagné ?
Elle avait déjà la main dans le sac et sortait les liasses de billets verts... et une clé de coffre... et une clé de bagnole... et des cartes d’identité...
— Putain mais c’est quoi ce bordel Pauline ? Va falloir te concentrer et te rappeler où tu as trouvé tout ça ma grande ! Je ne vais pas aller en taule pour ton beau... tes beaux yeux ! Allez on s’assied et tu réfléchis : il faut absolument qu’on ait le déroulé de la soirée avant de sortir de cette chambre. Il faut qu’on puisse évaluer combien de mètres on va pouvoir faire quand on aura passé la porte, sans se prendre du plomb dans l’aile, ou ailleurs !
Pauline respira un grand coup et s’assis sur le lit à coté de Boris. Elle se concentra et essaya de se refaire le film avec les quelques éléments qui venaient de tomber. Elle était rentrée à son hôtel et elle prenait un cocktail en jouant au craps. Ensuite, et là elle ne savait pas dans quel ordre ni comment c’était déroulé les évènements, elle avait aperçu...son frère...
Le « tu sais qui » était un code qu’elle avait avec Boris pour parler de son frère jumeau. Elle ne pouvait plus prononcer son nom et elle avait même peur de l’évoquer. Pour expliquer cela il y a deux choses à savoir. Si Pauline avait un don pour « voir » les pensées dans le regard des gens, son frère avait le don lui de voir dans les pensées de Pauline, tout le temps. Il savait ce qu’elle pensait, voire même où elle se trouvait, quel que soit l’endroit ou le moment. C’était déjà un 1er point qui posait problème. Car dans la branche choisie par Pauline et Boris, lorsque quelqu’un sait à quoi vous pensez et où vous vous trouvez, cela pouvait poser bien des inconvénients, comme celui de se faire doubler par exemple. Ce qui était malheureusement arrivé plus d’une fois. La seconde chose à savoir qui appuyait la peur de Pauline pour son frère, et bien, c’était qu’il était mort depuis trois ans.
Boris l’avait tué devant elle. Et cependant, elle continuait de le voir régulièrement. Parfois furtivement, dans un angle, derrière elle, caché dans une ombre, observateur, comme s’il continuait à la poursuivre. Et malgré le fait qu’elle ait voulu quitter Boris, le fait de revoir son frère décédé, pouvait largement expliquer pourquoi elle avait rappelé son ex à la rescousse !
Pour le reste elle s’était aussi servi de son Beretta. Sur qui ? Pourquoi ? Elle ne le savait pas encore.
En tout cas, il était plus que temps de se casser d’ici. Elle prit son sac, mit son flingue dedans après avoir vérifié qu’il était chargé et elle sortit de la chambre, Boris sur ses talons.
— On va où là ? demanda-t-il.
— Suis-moi, vite.
Ils prirent les escaliers pour descendre dans le hall, le traversèrent en courant et sortirent sur l’avenue.
— Il va falloir trouver une voiture, mec ! lui dit-elle.
— Tu crois que je suis venu à pied dans le Nevada, chérie ?, lui répondit-il en lui adressant un clin d’œil et en accélérant l’allure et en traversant l’avenue.
Devant le Venitian Casino, il sauta au volant d’une vieille Chevrolet et démarra. Pauline eu juste le temps de claquer la portière en tombant sur le siège passager que la voiture s’était déjà insérée dans la circulation. Dix minutes plus tard, ils étaient sortis des embouteillages et filaient vers le désert.
— Tu sais où on va là, mec, ou tu roules à l’aveugle ?
— San Francisco.
— On va à San Francisco là ? Mais tu ne vas pas me dire qu’on va traverser... avec cette chaleur c’est de la folie... faut contourner...
— Justement, c’est de la folie et personne ne nous cherchera par là. On traverse la vallée de la mort, on file vers le Yosemite, j’ai déjà repéré le Bridgeport Inn dans lequel on va dormir ce soir, et puis cap sur San Francisco.
— Tu crois qu’on est en train de faire un weekend de tourisme en amoureux ? T’es con ou quoi, tu crois qu’on a le temps de flâner ?
— Tu sais que je déteste la grossièreté... Fais-moi confiance, il ne faut pas se précipiter. Ce qu’il nous faut c’est un plan, et il se dessine en temps réel dans mon crâne de génie.
— Hum... Allez roule, je vais en profiter pour faire une petite sieste.
Malgré l’énervement et la montée de stress, Pauline n’eut aucun mal à s’endormir. Normal après tout elle n’avait pas dormi autant qu’elle le pensait la nuit précédente. Elle ne vit rien de la Vallée de la Mort. Ni rien de la majorité du voyage. Elle se réveilla juste avant d’arriver, après avoir passé le Mono Lake puis Mono City. Ils arrivèrent au Bridgeport Inn en fin de journée. C’était un petit motel situé sur la rue principale de la ville de Bridgeport.
Boris paraissait plutôt serein. Malgré leur séparation, il restait toujours le meneur dans leur duo. Ils prirent une chambre puis allèrent prendre un verre au Rhino’s Bar, il était situé juste à côté à deux rues du motel. On n’y servait pas de Blue-and-red-and-yellow Russian. Elle se décida donc pour une bière toute simple. Ils servaient de la Brooklyn Lager et c’était parfait. Boris pris un verre de Jack comme d’habitude.
— Bon alors ? Pourquoi San Francisco, Boris ?
— J’ai un plan là-bas qui peut rapporter un max. Un casse mais ce n’est pas une banque. C’est une société qui vend des puces électroniques. Oui je sais, tu ne veux plus bosser avec moi je m’en souviens très bien. Mais là tu n’as rien à faire. Je n’ai même pas besoin de ton « super pouvoir ». Tu pourras m’attendre bien sagement.
— AAaaaaah Boris ! Encore un de tes plans galères. Mais tu ne vois pas que si je t’ai appelé c’était pour que tu m’aides, pas pour que tu rajoutes une ligne au CV pourrie de ma vie !
— Attends y’a vraiment un paquet à se faire. Ces puces électroniques, enfin celles que je vais volées, elles sont destinées au Pentagone à la base. Or, le mec qui veut me les racheter est un gars de la Triade, et il est prêt à me donner trois cents milles Dollars pour ces petites puces ! Elle n’est pas belle la vie ?
— Et c’est quoi l’embrouille du coup ?
— Bah en fait, c’est au moment de la vente que j’aurai peut-être besoin d’un petit coup de pouce du destin. De ton don quoi. Pour te la faire courte, ce n’est pas à moi qu’il a passé commande. Du coup quand je vais me présenter avec les puces, faudra que t’arrives à lire ses pensées et à faire en sorte qu’on le persuade que c’est toujours tout bénéf pour lui !
— Boris ! Mais ce n’est pas possible... Admettons... Et on fait quoi pour les mecs sur qui j’ai tirés ? Sans parler de « tu sais qui » ?
— Bah on fera comme d’hab...On improvisera !
Et en effet, ils improvisèrent, en commençant par les mélanges d’alcools... Ils sortirent du bar vers six heures du matin, incapables de retrouver leur motel. Ils s’assirent sur un banc au bord de la route 395 et s’endormirent.
Pauline fut réveillée par une main gantée qui se posa sur son épaule.
— Vos papiers madame s’il vous plait, et pareil pour le monsieur à côté.
Par un mauvais réflexe, Pauline sursauta en ouvrant les yeux sortit son arme de son sac à main en la pointant vers l’homme qui lui faisait face. Elle fut aussitôt braquée par les quatre policiers qui étaient debout autour de leur voiture. Boris, aperçu les armes dans son angle de vue au moment où il ouvrait un œil, et se jeta sur l’homme armé le plus proche de lui. Un coup de feu parti, un des agents s’effondra en hurlant quand sa rotule explosa, les autres se jetèrent sur Pauline et Boris.
La scène fut brève mais d’une violence intense. Les deux comparses se retrouvèrent menottés allongés au sol, avec quelques côtes et l’arcade sourcilière cassées pour Boris et une balle dans le mollet et le nez brisé pour son ex-compagne.
Les dix grammes de crack retrouvés dans la chaussette de Boris allez surement aggraver leur cas, mais les policiers magnanimes les amenèrent d’abord à l’hôpital le plus proche pour être soignés, avant de les jeter dans une cellule du commissariat, pour la première de leurs futures nombreuses nuits derrière les barreaux.
Le procès eu lieu six mois plus tard, quand le procureur eu rassemblé l’ensemble des preuves accumulées par les différents shérifs de Californie et du Nevada, dont les villes avaient vu les exploits des deux tourtereaux, ainsi que par le FBI concernant les meurtres avec préméditation commis avec l’arme qui avait servi à braquer la police lors de leur arrestation.
Le verdict fut très rapide et l’exécution également. L’état n’ayant pas retrouvé de famille connue, les deux corps furent incinérés au frais du contribuable américain et les cendres dispersées par le croque mort lui-même, sur la terre sèche du jardin devant son établissement.
Seulement, ce que la Californie et le Nevada ne savaient pas, tout comme moi le narrateur, jusqu’à ce paragraphe, c’était que ce n’étaient pas eux qui furent exécutés puis incinérés. Depuis le début tout était prévu. Se pensant traqué et espionné, Boris le cerveau de la bande avait émis la fausse hypothèse du casse des puces électroniques de San Francisco. Or en fait depuis le départ il avait prévu de se faire arrêter à Bridgeport.
Une fois en prison ils avaient pu retrouver des complices légèrement sosies pour pouvoir prendre leurs places et eux s’échapper. Certes la peine de mort n’était pas prévue hélas pour eux, Et Boris trouva ça triste. Puis après réflexion il se dit aussi que ça lui permettait quand même de faire quelques économies. Et ce n’était pas totalement faux.
Boris et Pauline sont donc toujours bien en vie et sur la route.
Mais il reste d’autres questions en suspens. Quel était ce mystère autour du frère de Pauline ? Etait-ce un fantôme ? Cherchait-il à se venger ? Etait-il en train d’écrire les pages que vous lisez ? Etait-ce moi ? Et qui allait acheter les puces électroniques ? Qui avait tué Kennedy ? Autant de questions auxquelles nous ne répondrons pas dans cette épisode. Mais dans le prochain, sortie prévue 7 février 2026 ! En cours d’écriture
To Be Continued...
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