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FINALISTE
Sélection Jury

Aujourd’hui c’est samedi. Jérôme voudrait à tout prix que ce soit un autre jour. Mais il sait. Inutile que Mélanie se risque à lui rappeler la veille : « tu te souviens que tu emmènes Charlotte à la piscine ? », ou à lui répondre, s’il fait mine de contester, que c’est elle qui tous les autres jours l’accompagne à tout. Jusque-là le samedi était un jour aimable, de transgression horaire, alimentaire et professionnelle ; un jour où il fait bon, dûment autorisé, ne rien faire, guetter l’arrivée du jour à travers les volets, et deviner si son corps, en fonction des vendredis, est un peu fatigué, ou bien ivre, ou encore amoureux, et d’adapter selon : un programme libre, sans figures imposées. Que trouble depuis septembre la leçon de natation de Charlotte. « Ce n’est pas le mercredi ? », a demandé lâchement Jérôme. Ce jour si sympathique réservé aux ac-ti-vi-tés, et surtout impossible pour un homme d’affaires. Le lundi peut allonger un week-end, un vendredi l’anticiper ; mais le mercredi est impuissant, coincé entre deux avions, deux réunions, deux conférences.
La piscine ressemble à une énorme soucoupe volante, posée sur le centre de la ville. Jérôme en aperçoit le couvercle au loin, alors qu’il se décide tout juste à partir, pressé par le « Papa, on y va » de la petite fille, à laquelle il a malencontreusement offert une montre. Il empoigne un sac informe et laid, dans lequel s’entassent maillot, serviette, gel douche, shampoing, démêlant, peigne, sandales plastique, lunettes... Jérôme est assorti au sac, pas lavé, pas rasé, comme si dans sa toute-puissance la soucoupe allait javelliser les spectateurs, comme les baigneurs. Heureusement Charlotte s’en moque, qui court comme un jeune chiot, et revient en arrière, étonnée que son père, ce marathonien, aille si lentement. Il la regarde : elle est insouciante, rigolote. Que ne ferait-on pas par amour ! Mais pourquoi tous les samedis ?
A l’embarquement de la soucoupe, il y a foule. De petits et grands terriens s’apostrophent en riant. Jérôme imagine l’engin se détacher lentement, survoler leur maison (il ferait un petit signe à Mélissa) et se diriger vers l’océan, où s’exerceraient enfin à dimension réelle, les petits nageurs. Pour l’instant, les portes tardent à ouvrir. Les enfants, privés d’eau et convertis au sable, fabriquent à mains nues des planètes éphémères. Jérôme observe les pères. Beaucoup sont souriants, disponibles. Mais il en compte quelques-uns, quatre exactement, à l’air renfrogné, qui à l’évidence partagent son ennui. Il réfléchit vite : à raison de cinq enfants par samedi, il pourrait leur proposer un roulement, organiser sur le modèle d’un pédibus pour l’école un dispositif d’accompagnement à la piscine, qu’il baptise aussitôt « Aquabus ». En urbaniste et désigner, il imagine des poteaux arrêts avec une tête de poisson, de petits gilets fluorescents, de jolis sacs piscine... « Papa tu viens ? »
Les enfants ont quitté le sable, la file d’attente s’est reconstituée, et telle un serpent à cent têtes, s’apprête à être avalée par la soucoupe, qui la débite en tronçons brefs. Parvenue à un portique, Charlotte glisse sa carte d’abonnement, mais son père, distrait par un distributeur de boules en plastique bleu, est resté de l’autre côté.
— C’est quoi ce distributeur, Charlotte ?
— Des chaussons en plastique pour les parents qui ne se baignent pas, explique la fillette avec impatience, dépêche-toi !
Il devrait acheter une petite boule et se déguiser avec les chaussons, mais il n’a pas le temps. Derrière-lui un bouchon s’est formé et les renfrognés lui lancent un regard noir. Il se dépêche de passer, conscient qu’il faut avant tout sauver son Aquabus : quatre samedis libres sur cinq, ce n’est pas rien, et rejoint Charlotte dans les vestiaires. L’alignement de cabines le panique. Lui dont la mission est souvent de penser, dans les grands aéroports ou musées internationaux, une signalétique accessible à un enfant de CM2, il a le sentiment de pénétrer dans un labyrinthe, dont il risque de sortir bien après la fin du cours. Il se demande si Charlotte ne s’est pas trompée, si les boules bleues, en réalité, ne servent pas à nourrir la soucoupe volante, qui à ce prix seulement, ouvre la porte du dédale. Heureusement sa fille a l’aisance d’une conquérante, que n’impressionne aucun nouveau monde, et tire son père par le bras vers un vestiaire collectif, réservé aux garçons.
— Tu ne prends pas une cabine ?
— Pas la peine, j’ai mon maillot sur moi.
— Mais c’est le vestiaire garçons !
— Personne ne vient ici, assure la fillette. Et de jeter à toute allure ses vêtements dans le grand sac.
La piscine est divisée en quatre espaces qui accueillent chacun une dizaine d’enfants. Le groupe de Charlotte est encadré par une maitre-nageuse autoritaire et replète, dont Jérôme doute qu’elle soit conciliante sur la moindre absence un samedi. Il a posé ses pieds nus près des pieds bleus et se sent en position d’infériorité pour parler d’Aquabus. En temps normal, soit un autre jour que le samedi, il aurait chargé un stagiaire de l’intendance de son idée : contacter les renfrognés, leur exposer le projet, en détailler les différentes phases... là il lui faudra au moins trois semaines pour entamer les négociations. Pendant ce temps la leçon démarre. Le groupe de sa fille est constitué de sept enfants malingres, dont Charlotte, et d’un petit gros. Ils plongent : le claquement sec de plusieurs plats fait se lever la tête des parents. Crânement pourtant, les enfants sortent de l’eau et prennent la pose pour la photo, envoyée en quelques secondes sur les réseaux sociaux. Jérôme ne photographie pas Charlotte, mais la félicite : elle a bien piqué, mais ses jambes ont plié, aussi fantasques que son caractère ; le petit gros a effectué un plongeon parfait. Il ressemble à un hanneton entouré de fourmis.
Bientôt Jérôme est en sueur, tandis que les petits nageurs, sitôt hors de l’eau, tremblent de froid. En bon ingénieur, il réfléchit : seuls deux circuits séparés permettraient de réchauffer ceux qui nagent et de rafraîchir ceux qui regardent. Il fait des croquis dans sa tête quand Charlotte à nouveau le rappelle à l’ordre : « Papa, tu ne m’as pas regardée ! » Ils sont plusieurs parents alors à relever la tête de leur téléphone, qui se sentent eux aussi un peu coupables. D’autant que l’adjudante maître nageuse s’amuse à leur faire peur : elle fait nager un à un sous un matelas en mousse ses petits élèves. Les parents qui n’ont pas suivi connaissent une seconde d’effroi avant de voir réapparaître leur progéniture au bout du matelas. Bien fait pour ces hypocrites, qui consultent leurs mails au lieu d’encourager leurs enfants.
La leçon se termine. Jérôme voudrait suggérer à Charlotte d’imiter le petit gros mais ne sait comment le désigner. « Le hanneton », c’est désobligeant. Il décide de l’appeler Tom.
— Charlotte, prends exemple sur Tom, tends tes jambes !
— Il ne s’appelle pas Tom ! C’est Christopher !
Enfin, l’enfant a un nom. Un jour, Jérôme en est sûr, l’eau lui fera perdre son gras, Aquabus aussi d’ailleurs, actuellement il doit venir en voiture.
La fin de la leçon a enfin sonné. Une nuée d’enfants se précipite vers les douches. Certains parents les rejoignent, pas Jérôme. Sans chaussons, il appartient aux intouchables. Si ça se trouve, la soucoupe l’avalera tout à l’heure, à la place d’une boule bleue. Charlotte pleure : un enfant vient de lancer sa serviette de bain à l’eau. « Pure discrimination », pense Jérôme en sortant du bassin le drap de plage. Il fait signe à la fillette de se dépêcher : ils doivent sortir avant les pieds bleus, échapper à l’hostilité de la soucoupe. Dans le vestiaire-garçons sans garçons, Charlotte s’exclame :
— Papa, tu as oublié ma culotte de rechange !
— Tu n’as qu’à remettre ton maillot.
— Mais il est mouillé !
— Alors mets juste ta robe, ça ne se verra pas.
La petite fille obtempère, tandis que l’œil exercé de Jérôme repère les issues de secours, qu’ils empruntent bientôt pour sortir, tels des réfugiés passant une frontière. Les voilà enfin à l’air libre. Dans le sac, les affaires sont toujours mélangées et trempées, Mélissa va faire la tête. « Charlotte, si on s’arrêtait au square pour faire sécher ta serviette ?
L’endroit est désert. La petite fille, infatigable, court de jeu en jeu. Son père a étendu la serviette sur une barre d’agrès. Elle ressemble à un drapeau coloré hissé en terre d’accueil. La soucoupe a maintenant recraché tous ses passagers réguliers. Assis sur un banc, Jérôme regarde sa fille qui fait le cochon pendu, les fesses à l’air. Il est heureux.
Demain c’est dimanche.

PRIX

Image de Automne 2018
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Romane González · il y a
Bonjour Ernestine, j'ai déjà voté pour vous, je ne peux plus que vous offrir mon soutien virtuel! J'espère que vous serez dans les lauréats demain, votre texte le mérite! Bonne chance!
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Odile Duchamp Labbé · il y a
bonnes chances
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Bonjour Ernestine , Si tu as un petit moment, dans le cadre du prix quiqui j'ai commis une petite fable rurale que tu pourras trouver en cliquant ci après : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tu-las-vue-ma-ferguson Bonne lecture!
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Ginette Vijaya · il y a
Bonne chance et bonne finale .
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Marie · il y a
Mon soutien !
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci à vous Marie !
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Chantal Sourire · il y a
Finalement les enfants ont bien des idées...simples si on ne les assomme pas de loisirs clé en mains, je vote !
Je suis en finale avec 3 textes, le trio, la maîtresse et sous les pavés la plage. Si le coeur vous en dit...

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Ernestinemontblanc · il y a
Je vais lire trois fois.
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Catherine Perrin · il y a
Bonne finale. Beaucoup de choses justes dans ce texte.
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Gali Nette · il y a
J'adore votre écriture !
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Ernestinemontblanc · il y a
Heureuse que mes mots vous touchent.
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Jusyfa · il y a
mon soutien, +5***** avec plaisir.
Si votre temps vous le permet, " À chacun sa justice " une nouvelle dans la même finale est à votre disposition, merci.

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Ernestinemontblanc · il y a
Merci ! Et le temos me permet d'aller vous lire.
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Jusyfa · il y a
Merci pour votre réponse, à bientôt.
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Isabelle Lambin · il y a
Mes votes renouvelés
Bonne finale Ernestine !

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Ernestinemontblanc · il y a
Merci à vous !
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Jean Calbrix · il y a
Sûr si les organisateurs de la soucoupe-piscine retiennent les idées de l'ingénieur qu'est de père de Charlotte, les enfants n'auront que deux secondes et demi de baignade ! Bravo, Ernestine pour cette tranche d'humour. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à une petite balade dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un poème en finale automne. Bonne soirée à vous.

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Ernestinemontblanc · il y a
Deux secondes et demi ? C'est déjà beaucoup pour des pères pressés !!! Merci pour votre soutien. A mon tour d'aller vous lire.
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Jean Calbrix · il y a
Bienvenue à vous, Ernestine !
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