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Brasier (coécrit avec Marion Grenaille)

Image de Romain Angellier

Romain Angellier

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L’impact des gouttes sur le métal est assourdissant. Ses yeux vont de la ligne de mire du flingue aux explosions liquides sur le canon. Son souffle est court et saccadé. Les mâchoires crispées. Ses molaires semblent sur le point de se fissurer. Tout dans son être n’est que soubresaut. Le coup pourrait partir. Seulement sa main ne tremble pas. Il ne se l’explique pas. Sa cible est là, figée, elle à l’air de ne pas y croire, elle ne réalise pas vraiment ce qui se joue. Sa vie. Là, juste au bout d’un index tendu sur une arme lourde et métallisée.

Tout est parfait dans cette chose. Cet objet. Cet outil. Les lignes, la forme, les angles. Le flingue déclenche comme une aspiration étrange entre la cible et le tireur. Une interaction où tout se joue. La vie. La mort. Là est le moment le plus intense de l’entre deux. Pourtant, moins de cinq mètres les séparent. Et aussi peu de temps. L’enjeu de toute une vie en une distance réduite. Tout est dans le moment. Dans le va et vient des regards et des expressions des deux acteurs du duel qui se tient. Les mots sont de trop. L’affrontement psychique silencieux est finalement le plus grand vecteur dans cette suite d’instants suspendus.

Seule la pluie sous la lumière semi sélénique vient déréaliser ce présent suant, poisseux, où deux vies peuvent prendre fin. Le mort meurt, entame sa route vers l’épreuve des bardos, le tueur s’auto bannie. De lui même. Du commun des vivants. Là, il n’y pas de témoins. Le tueur sait qu’il s’en sortira, dans ce genre se samsarma exacerbé qu’est l’occident. Seulement, et il le sait très bien, même alors qu’il est prêt à appuyer sur la détente, que le fléau qui s’abattra sur lui viendra de lui, et uniquement de lui. Et pourtant, l’absolu sait lui même qu’il mérite sa vengeance. Alors, tirera tirera pas, et tout revient à ce non instant, cette interaction ultra puissante qui le lie à sa victime, l’éternité se pointe sous une forme étrange d’aube crépusculaire, il n’a jamais autant plu que cette nuit là.

Sa vue fait le point, l’alignement est parfait, pleine tête. Mais toujours cette hésitation due à la gravité, à l’explosion sans fin des projectiles venus du ciel, qui éclatent, qui se désagrègent au contact de l’arme. Le visage de sa cible se floute, et c’est tout ce qu’il ne veut pas. Il souhaite le détail, la perception parfaite, enregistrer les moindres fluctuations, les moindres variations d’expressions de ce visage qu’il a tant voulu annihiler, en rêves, assoupis, dormant ou éveillés.

Il a ses raisons et il sait que ça n’est pas, ou plus important, là, maintenant. Dans la chute des instants présents, ce qui le remue, c’est ce lien mutique avec sa proie. Il perd ses moyens alors qu’il y a trente secondes même pas sa détermination lui paraissait inhumaine, odieuse.

Sa respiration lui paraît maintenant beaucoup trop posée, trop calme pour tout ce qui est en cours. La pluie lui paraît glaciale, et il s’imagine qu’elle se vaporise à l’instant ou elle touche son front fiévreux.

La cible est devenue un fantôme. Pas pour le tireur mais pour elle même. Elle ne peut rien faire, pas un mouvement, peut être est elle même déjà morte intérieurement. Que seule l’enveloppe du corps reste, là, bras ballant, les yeux ne cillant plus, le thorax ne se soulevant plus, la bouche et le nez ne cherchant plus ni l’inspiration ni l’expiration. Peut être que la situation a déjà eu raison d’elle. La cible est devenue une ombre. Elle n’a plus rien d’humain. La situation, la menace, l’arme braquée sur elle l’a liquéfiée, anéantie.

Dans la tête du tireur se joue un théâtre macabre. Il ne le comprend pas. Il n’a jamais eu l’imagination nécessaire à de telles visions. L’index exerce une pression suffisante, explosion, étincelles, fumées, nuage de cordite obstruant la vue, la balle part, traverse l’être spectral qui ne s’affaisse pas, mais qui se fond doucement à la nuit. Lourde. Épaisse.

Un battement de cil et la cible est de nouveau là. Rien n’a changé. La même pluie. La même non attitude.

Second scénario.

Le pouce arme le chien et c’est encore là le processus de l’éternité, le rouage divin qui se met en marche. Le chien se bloque dans un déclic difficilement supportable. Le barillet a suivi comme une roue de prière noire. Sans appel. Une balle sur deux est à blanc se dit le tireur. C’est la nouvelle configuration mentale. Il relève le canon du revolver en signe d’apaisement temporaire. Réenclenche le chien dans sa position initiale. Et maintenant l’idée que la roue sacrée du karma va décider. Une balle sur deux est à blanc, répétition mentale et nouvelle litanie, la prière de l’assassin qui se dédouane.

La main libre du tireur s’élève doucement, évitant tous mouvements brusques, trois doigts s’appliquent sur le barillet et le font tourner. Une spirale mystique faite de pluie et de nuit apparaît entre eux. Personne ne bouge. Le barillet s’immobilise. La spirale s’atténue puis disparaît. Il est temps de faire feu. Le revolver explose. Les débris de métaux fusent des deux cotés. La cible et le tireur sont mortellement touchés.

Troisième scénario.

Le tireur est envahi par la haine, sa courbe d’humeur négative grimpe en flèche, tout son être se tend, et la rage contamine son esprit et son corps, et des tremblements apparaissent et le coup part. La détonation aspire tout et le calme revient. Le tireur accuse le coup, sa cible est toujours là, debout, (sur) vivante. Le tir est parti bien au dessus de sa tête.

La surprise est sur les deux visages, bientôt relayée par un vrombissement énorme venant du ciel, accompagné par une fumée épaisse masquant une présence inhumaine, monstrueuse, se rapprochant.

Un hélicoptère en détresse apparaît, il appartient à la police, son vol est chaotique, il semble qu’il ait été touché par un projectile à la trajectoire aléatoire, un tête à queue incontrôlable l’anime et il fonce droit sur le couple bourreau-victime. Il s’écrase et personne n’en réchappe. Balle perdue chargée de karma.

Scenario final.

La vue du tireur focalise/dé-focalise. La mise au point ne se fait pas. Il n’est plus très sûr de ce qu’il voit. Une alarme aiguë retentit en fond, il ne sait pas comment il fait pour la supporter. Il semble se trouver dans une galerie de miroir, un coup d’œil au dessus et les multiples réclames lui indiquent qu’il se trouve dans le rayon d’un complexe dédié à la vente de meubles. Plus particulièrement au rayon des saints reflets. Une chaleur incandescente est dans son dos. Tout est en feu derrière lui. Il dégage lui même une forte odeur d’essence et un bidon vide est présent à ses pieds. Une immense interrogation est présente dans son esprit. Non compréhension de sa condition. Il braque avec son arme une silhouette qui lui fait face. Il ne la reconnaît pas. Ça ne correspond pas à son idée d’une forme humaine et pourtant son intuition lui dit qu’il l’habite.

Les flammes commencent a arrivé dans les angles de son champ de vision. Elles dévorent tout, aveugles et affamées. L’encre des réclames commencent à fondre, dégouline en des lignes parfaitement parallèles pour enfin s’unir en une mer noire.

Il dévisage toujours la silhouette qui l’imite. Un vide se crée dans son esprit. Toutes les matières à percevoir se désagrègent, il sent l’eau sur la totalité de son corps, la pluie, le système anti incendie crache sa bile translucide pour sauver le monde matériel.

Il revient lentement à lui et sourit sans explication.

La silhouette, c’est lui, bien qu’il doute de son apparence. Elle ne correspond pas à la représentation qu’il se fait de son esprit.

Apaisé, le moment est venu, il appuie sur la détente, le miroir qui lui fait face part en éclat tout en s’embrasant, l’information de la douleur est là mais lointaine, des fragments de lui même le perfore de partout mais ça n’a aucune importance, la galerie des glaces infinie subit la morsure du feu. Brasier.

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