Boutez, Yannick Boutez

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Écrire, c'est comme courir. C'est bon pour le coeu  [+]

Le téléphone avait sonné très tôt ce matin-là.
- Bonjour Monsieur Boutez
Je me présente : Albert Duschnock, de la maison Friley.
Je me suis permis de mener une petite enquête à votre sujet. Vous me semblez juste être la personne qu’il me faut ! Indépendant, pointilleux et incorruptible. Intransigeant et même pinailleur.
- Merci. Au vu de tous ces beaux compliments, je ne peux que vous être agréable. Tout à votre service, Monsieur.
- Mais je vous en prie. Ce ne sont que des qualités indispensables pour un bon comptable. J’ai une mission pour vous, si vous l’acceptez.
- Je suis tout ouïe.
- J’ai sous mes ordres une armada de demoiselles extrêmement bavardes. Et ce n’est que le prénom. Mais ce n’est pas la raison de mon appel.
Des ingrédients se volatilisent régulièrement ; la caisse ne correspond pas au stock de la marchandise et je ne comprends pas le pourquoi du comment. J’aimerais beaucoup vous engager et que vous veniez dans mes bureaux. Faites en sorte de vous fondre dans le paysage. J’ai cru comprendre que vous étiez un peu détective à vos heures perdues. Aidez-moi ! Je vous en prie, vous êtes ma dernière chance.
Suite à ce coup de fil matinal et désespéré, Yannick Boutez se retrouve à neuf heures tapantes devant la porte de service du secteur des chocolats super-sucrés. Il se tient droit comme un I. Cela ne lui demande aucun effort. C’est une de ses nombreuses habitudes.
Lorsque la réceptionniste le fait entrer dans les locaux de la société, une dizaine de têtes se relèvent et deux fois plus d’yeux le dévisagent. Un peu saboté, question discrétion... Mais qu’à cela ne tienne ; notre comptable maison possède d’autres tours dans son sac. Avec son plus beau sourire, son mèche folle qu’il tente, en vain, chaque matin de discipliner à l’aide de spay et de gel et son regard rétréci de fouine, Yannick se dirige vers la table d’Agathe. (Il suppute fort que c’est la meneuse des filles, en voyant sa longue chevelure couleur aile de corbeau, le bleu perçant de ses yeux et surtout le fait que toutes les filles surveillent sa réaction.)
- Bonjour Mesdames ! lance-t-il à la cantonade. Mon nom est Yannick De Boutez, mais vous pouvez m’appeler Monsieur Boutez. Ce sera suffisant. Je suis expert comptable diplômé indépendant. Votre supérieur m’a chargé de vous inculquer quelques notions de ma belle profession.
Une fois sa tirade terminée, toutes les filles le saluent et babillent en même temps. Ses oreilles ont été instantanément envahies. Il se serait cru dans une volière. Au-dessus de son seuil de tolérance phonique. Il lui fallait rapidement trouver un moyen d’arriver à remplir son objectif, mais dans le silence.
- Pour commencer, sachez Mesdames, que ma spécialité a besoin de calme, de tranquillité . C’est pourquoi je vous prierai de venir, à tour de rôle, me rejoindre dans le bureau d’à côté. Je vais commencer par... Madame, dit-il en désignant Rose qui se trouvait dans le fond de la pièce.
Fin de la cinquantaine, petite, le regard fuyant et une permanente tirant sur le mauve. Son flair légendaire lui avait désigné le maillon faible du secrétariat. Il le sentait et allait en profiter.
- On va déjà faire les présentations. Nom... prénom... matricule...
Excusez-moi, je m’égare. Comment vous appelez-vous donc ? se radoucît-il en la voyant paniquer.
- Rose... Poffet...
- Bon, Madame Poffet. Mettons les choses au point. Je ne suis pas comptable comme annoncé, je fais partie de la répression des fraudes et je veux tout savoir. Vous allez me dire la totalité de ce que vous savez. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?
- Je ne sais rien...
- Qui est-ce qui tire les ficelles dans cette société ? Laquelle de vous fraude ? Ne me dites rien. Je sais. C’est la grande noiraude ! Celle qui a le bureau tout près de la porte.
- Je ne sais vraiment rien, Monsieur l’agent. Je vous le jure. Je n’ai rien fait de mal.
- Bien sûr que ce n’est pas vous. C’est plus qu’évident, mais je suis certain que vous connaissez la coupable.
Retournez à votre place. Et envoyez-moi la criminelle !
Comme il lui a fallut tourner le dos à la porte, pour apprécier la vue que l’on a depuis la fenêtre, il ne savait pas quelle femme s’était assise sur le siège du coupable ; et fût tout étonné d’y voir une petite brune insignifiante que jamais personne ne remarquerait dans une foule.
- Déclinez votre identité.
- Je m’appelle Astrid Duschnock. Je suis la fille du directeur. Je vais vous raconter ce que vous cherchez. Travail que vous faites en effrayant toutes mes collègues. Je devrais vous dénoncer à la police pour ça, mais j’ai besoin de vous.
J’ai bien essayé d’en parler à mon père, mais il est tellement dévasté par le chagrin d’avoir perdu sa femme qu’il ne veut pas m’écouter.
Nous fabriquons du chocolat. C’est ma mère qui avait élaboré la recette. La maison Friley était renommée, sa ganache était excellente.
Ma maman est malheureusement décédée au début de l’année passée. Elle avait écrit sa formule sur une simple feuille de papier.
Après son décès, mon père s’est vu dans l’obligation d’engager un nouveau chimiste, qui soit dit en passant est plutôt minable dans son job. Ce dernier en voulant recopier la formule de maman, a tâché la liste avec du gras. Pile sur les proportions du sucre.
Ne voulant pas passer pour un nullard, il s’est débrouillé pour adapter la recette originale. Mais comme il n’a pas la moindre idée à quoi doit ressembler un bon chocolat, c’est sans remord aucun qu’il a simplement doublé la cassonade. Nous utilisons donc deux fois plus de sucre que ce qui se commande depuis toujours. Mon père compte beaucoup sur vous, Monsieur. Sauvez donc l’entreprise. Je vous implore du fond du cœur de lui expliquer et surtout de lui faire comprendre le problème. Apportez-lui la solution qui est de corriger la recette. Vous, il vous écoutera, j’en suis certaine.
Devant tant de conviction, et s’étant perdu dans les yeux noisette de son interlocutrice, Yannick se donnera corps et âme pour mener à bien sa croisade. Son cœur ayant été attrapé sans échappatoire possible...
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