Boudiou !

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Les mains dans la terre, Par delà les mers, Je laisse mon esprit s'évader, Et les histoires s'invitent dans mon cerveau libéré. ShortEdition publie, en juin 2013, son premier recueil de  [+]

Image de Printemps 2016
Le tracteur déchire l’aube silencieuse. Mathias s’en veut de détruire ainsi la tranquillité de la campagne, il se sent intrus et bien qu’il se tasse sur son siège pour se faire tout petit, il sait qu’il n’est pas bienvenu dans ce temps qui n’appartient pas encore à l’homme. Le jour commence à peine, les arbres s’étirent, un halo de sommeil couvre encore la terre noire des labours, mélange de vapeur tiède et de la rosée nocturne qui s’y était déposée. Avant que Mathias n’arrive l’air était frais, vif, neuf, aucun bruit encore, aucune souillure. Le bruit et la fumée du tracteur sont les premières blessures du jour. Mais Mathias est pressé. Il a commencé bien plus tôt que d’habitude. Il est pressé, excité, il n’est pas lui-même. Il a entamé sa journée en inversant tout dès le pied sorti du lit. Il a versé son café dans un verre, le jus de fruits dans le bol. Il a coupé la toile cirée de la table en coupant le pain, a chaussé la botte droite au pied gauche, a allumé sa première cigarette par le bout filtre. « Boudiou ! », a-t-il crié, « Mais qu’est-ce que j’ai c’matin ! ». Déjà, il n’a pas fermé l’œil de la nuit, jamais ça ne lui arrive, ça, il dort toujours de plomb. Quand il a nourri ses bêtes, il a fait très attention, d’ici qu’il donne la pâtée des cochons aux vaches et l’aliment des vaches aux cochons... Balthazar, son percheron, réclamant toujours son avoine d’un hennissement impérieux, il ne risquait pas de l’oublier.
Aujourd’hui, Mathias veut aller vite. Il veut passer le croskill pour briser les mottes du labour, et après il aura juste le temps de finir la clôture des cochons commencée depuis trois jours.
Juste le temps avant qu’elle arrive. Boudiou... D’y penser, il en a un frémissement dans tout le corps.
Il a intérêt de rouler droit sur les raies, s’il commence à zigzaguer, il sera bon pour recommencer. Le ciel est très bleu, le froid l’a nettoyé. Comme il regrette Mathias, d’avoir dû prendre le tracteur. Il aime par-dessus tout être là, dans ses champs, dès la première heure, à voir le matin se lever, finir de s’éveiller avec lui, un goût de café encore dans la bouche, un reste de chaleur de ses draps encore au creux des reins. Dès l’aube avec Balthazar. C’est avec son percheron qu’il travaille sa terre d’ordinaire, et le ciel n’a à se plaindre que du souffle puissant du cheval et des mots d’encouragement de son meneur. Derrière son cheval bientôt auréolé de sueur, tractant qui la charrue, qui la herse, le semoir, Mathias a la sensation épanouissante de faire partie d’un tout, d’être en harmonie avec son environnement. Les pieds dans la terre généreuse, le regard accroché à l’encolure et aux oreilles de Balthazar, au fouet de sa queue, à la puissance de ses jarrets, Mathias, un demi-sourire aux lèvres, plisse les yeux de satisfaction. La parcelle n’est pas très grande, elle est en pente, légèrement, le cheval travaille droit et sûr, la terre creusée, roulée, moulée, en rien n’est blessée. Le travail terminé, lui, son casse-croûte à la main, Balthazar, dételé, plongé dans son avoine, dégustent en silence, complices, au bord du champ justement retourné, partenaires privilégiés des oiseaux, des arbres, du ciel tout entier.
A 35 ans, Mathias le poète se réjouit de ces petits riens, ces petits bonheurs, qui éclairent et soulagent la monotonie de sa vie. Il vit seul dans sa ferme isolée en semi-montagne, il descend en ville pour les marchés, les foires. Le voisin le plus proche, un autre agriculteur, est à sept km. Une femme, une fois, est restée trois mois avec lui. Mais il avait encore sa mère, et sa mère était odieuse. Avec tout le monde. Mathias, lui, en avait pris son parti depuis longtemps, n’écoutant plus ses acrimonies, s’en amusant même, passant le plus clair de son temps dehors, dans les champs, au pas, au pied, au cul de son cher Balthazar. Pour une autre femme, la présence de l’aïeule était insupportable. Mathias eut beau faire tout ce qu’il pouvait pour améliorer le quotidien, la belle s’en alla. Depuis que sa mère est en terre, Mathias cherche vaguement, paresseusement, une compagne. Il n’est pas trop mal fait, il est grand, fin, bien qu’avec l’âge apparaisse une bedaine molle qu’il tente de coincer dans son pantalon de grosse toile. Il est propre, il aime les belles chemises, c’est son petit luxe à lui. Il fait ses lessives, son repassage, ce n’est pas pour ça qu’il cherche une femme, c’est vraiment pour l’amour, une voix féminine, douce si possible et si elle pouvait chanter en plus, un corps à admirer, à caresser, même s’il n’est pas parfait. Sur internet, dans les petites annonces des revues agricoles il regarde, il épluche. Il a eu quelques contacts, il a rencontré deux femmes déjà, une jeune au cours d’un déjeuner qui est partie avant la fin du repas, une quadra qui est venue à la ferme, mais les cochons, non, vraiment, ça n’était pas possible. Alors il a laissé les affaires de cœur de côté, s’en remettant à la providence.
Ce matin Mathias a laissé Balthazar au paddock. Il est trop pressé et le percheron commençant à se faire vieux, il aurait mis trop de temps. De plus, Balthazar est un tantinet susceptible. Il n’aime pas qu’on lui dise ce qu’il a à faire, il connaît son boulot, il a ses petites manies, ses automatismes, et il pourrait faire le travail tout seul sans Mathias. Inquiet de l’heure qui avance, dominé par ses émotions, fébrile, Mathias se serait énervé, s’agaçant sur son cheval qui n’aurait pas compris, qui sans doute se serait rebellé en le plantant, d’un galop lourd et puissant, l’engin derrière lui brinquebalant sur les mottes, au milieu du champ. Il s’en serait voulu Mathias, d’avoir malmené son compagnon, ruinant le travail et le temps précieux.
Car elle arrive à midi. Il doit être prêt.
Mathias roule trop vite, le tracteur crache, tousse, il saccage le travail, si Balthazar voyait ça ! Non décidément il n’a pas la tête à ce qu’il fait. Il pense à elle. Suzie. Croisée à la foire. Le coup de cœur qu’il a eu en la voyant. La chaleur dans la tête, bien pire qu’un coup de gnôle en trop. « Boudiou ! », qu’il a sifflé entre les dents, renversant sa casquette pour gratter son crâne qui picotait d’émotion. Comme elle est belle. Après la clôture, quand il aura tout fini, il rangera le barda qui traîne dans la cour, il nettoiera l’étable de la paille, du foin, éparpillés dans l’allée, il passera un coup de brosse sur le poil gris pommelé de Balthazar. A son tour il se mettra tout beau, tout propre et c’est fier de lui, de son petit monde, qu’il accueillera sa Suzie.
Sa Suzie oui, car elle vient pour rester, elle vient vivre ici.
Le tracteur fait des embardées, Mathias le pousse, le brusque, il veut en finir de ces sillons, de cette fumée noire qu’il envoie dans le ciel, pauvre de lui, demain promis, demain il laissera l’engin au placard, car demain commence une autre histoire.
Il est midi. Mathias se tient droit dans la cour, propre, coiffé, ému. Le véhicule arrive bientôt, fait demi-tour lentement dans la cour. Un homme en sort, salue Mathias, et ouvre la porte à l’arrière.
Elle descend, gracieuse, élégante dans sa robe noire, elle jette un œil timide à Mathias, qui s’approche.
Suzie, belle parmi les belles, la plus belle des juments percheronnes de la vallée.
« Boudiou ! »

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Gerard Hicés · il y a
Belle découverte Boudiou !!!
Mon vote Sylvia, lecture prenante, il y a des jours comme ça ! :o)

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Vivian Roof · il y a
Je viens vous lire, les compliments d'Alain me poussant à ce vilain défaut qu'est la curiosité... Je vous apporte petit vote, en espérant faire mentir l'adage !...
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Elisa · il y a
Boudiou, je ne l'avais pas vue arriver celle-là!
bonne chance et à très bientôt ...

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Alain de La Roche · il y a
Excellent Sylvia.
Votre plume n’a d’égale que votre charme que j’ai pu constater voilà 2 heures sur le stand de notre hôte « Shortédition ».

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Sylvia de Rémacle · il y a
Quelle rapidité! Merci Alain! Contente d'avoir fait votre connaissance.
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Guet6351 · il y a
toujours aussi bien écrit et j'aime cette ambiguïté qui laisse pressentir une fin inattendue..!
Continue Sylvia à nous étonner.

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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci Huguette!
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Alain Maréchal · il y a
Extra!!!
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Sylvia de Rémacle · il y a
Au poil! =)! Merci
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Alain Maréchal · il y a
J'ai suivi les conseils d'un Shortien, je ne suis pas déçu!
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JACB · il y a
Comme c'est reposant, en vous lisant de s'offrir la campagne, les oiseaux, les chevaux...En plus on se propulse avec plaisir dans le décor grâce à votre personnage et votre style: votre écriture nous dit que vous aimez la ruralité et l'on vous suit dans vos invitations à partager la poésie des descriptions et sensations. La chute en est d'autant plus réussie ! Je vote.
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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci!
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Jean Calbrix · il y a
Bravo, Sylvia, pour ce beau texte poétique parlant de communion d'un homme avec la terre et son percheron. Et boudiou, quelle chute ! Vous avez mon vote.
J'ai une pie coquine en finale printemps qui pourrait ne pas vous déplaire, ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pie-5

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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci!
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Sylvia ! Vous avez apprécié certaines de mes œuvres et je vous en remercie. Je vous invite, si vous avez le temps, à lire mon sonnet Tarak en finale été : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak merci d'avance !
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Guy Bellinger · il y a
Une écriture fluide, précise, qui installe une ambiance, un milieu, un décor, un homme... Et puis la chute, très inattendue, qui fait revoir les choses au lecteur sous un jour nouveau. J'ai beaucoup aimé.
Je suis également finaliste avec "Fatum" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/fatum-1). Je vous invite à le lire et à vous y faire surprendre à votre tour, boudiou !

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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci! Et bravo pour Fatum!
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Chris Artenzik · il y a
Merci pour ce moment, vous pouvez aussi me découvrir.
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Sylvia de Rémacle · il y a
Découvert et voté! Merci pour Boudiou!

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