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Elle s’assied à la table pour manger. Dehors, le ciel est bleu clair, bleu de photographie, comme au jour de son 25ème anniversaire, il y a longtemps. Elle a préparé le même repas que d’habitude : salade de tomates, polenta, tofu cuit et fruit. La plupart des légumes viennent de l’appartement de Mr Bernard, qui a toujours acheté ses fruits et légumes au marché.
Elle devra bientôt quitter cet appartement et en choisir un autre. Ici, le frigo commence à être vide, il commence à y avoir une vilaine odeur de moisi qui se dégage des murs ( comme toujours au début de la deuxième semaine ici), le papier peint des WC vire au grisâtre. Bientôt cet appartement sera à nouveau malsain.
Elle ira peut-être dans celui de la voisine très sportive : elle s’y sent bien.

Tournant dans 8 appartements par nécessite au fur et à mesures de la montée du pourri ( toujours de celui du bas à celui d’en haut, le dernier à moisir), elle n’avait encore jamais osé mettre les pieds dans ceux du rez-de-chaussée et même habiter dans ceux du premier étage la rendait quelque peu nerveuse. La Peste était là, pas loin, juste aux portes.La végétation sombre, dense et rude avait poussé jusqu’aux premières marches du seuil et s’était arrêtée, mais vivre si près de cette saloperie la rendait nerveuse.Heureusement, elle n’allait jamais plus pousser plus loin que la limite du bouclier. Jamais elle n’était descendue tout en bas : elle avait cette peur irraisonnée qu’un plant passe par les portes vitrées , l’attrape par la cheville et l’emporte dans le gouffre végétal pour être dévorée.

Le champ énergétique temporel la protégeait bel et bien. Il y avait toujours cette boucle : la nourriture et les murs commençaient à sentir mauvais dans les appartements du premier étage. Puis cela remontait et il ne fallait pas rester, car alors elle pouvait tomber malade et se dégrader puis mourir.Le disjoncteur claquait soudain et elle se retrouvait dans l’obscurité. Elle montait plus haut.

Quand elle avait atteint le dernier appartement, tout en haut, celui qui n’était jamais touché, elle y restait une semaine avant de redescendre, avec des bidons d’eau car le robinet donnait un liquide jaunâtre. Tout était revenu en arrière quand elle redescendait : les murs avaient repris leur belle couleur, les frigos s’étaient re-remplis. Rien ne s’était passé. Au début, elle notait les jours. Puis elle oublia un jour de noter et le calendrier se faussa. Elle était seule : quelle importance ?

Tout ce qu’elle avait à faire, c’était de ne jamais ouvrir les fenêtres : alors l’image du parc derrière la fenêtre resterait celle du jour où le champ temporel s’était fixé- une végétation déjà malade mais sans qu’on le voit, une forêt domestique en plein printemps. Avec un peu de chance, elle y voyait le petit Thomas passer avec sa balle de foot.

Par habitude elle allait sur Internet après le repas. C’était un peu stupide , certes, parce que c’était toujours pareil,mais il n’y avait qu’elle désormais et elle n’avait plus personne avec qui discuter. Ipad ou vieux pc, selon les bureaux, elle surfait sur un internet bloqué dans le temps, où les news se renouvelaient toujours de la même façon, où les treads ajoutés sur Twitter étaient toujours les mêmes et où les photos ajoutées sur Instagram ou Facebook finissaient par se répéter. Encore une fois « Le Prince Georges vu en compagnie d’une autre femme » ou «  Avant les fêtes : comment préparer Pâques », « Une étrange épidémie dans les serres », «  La ville de Toulouse en quarantaine »etc. Tout se répétait en boucle jusqu’à que l’Internet disparaisse , se brouille, alors elle était généralement bloquée dans l’appartement du haut dont elle devait généralement barricader la porte : il y avait de drôles de bruits de pas dans le couloir.

Parfois, elle respirait l’air à travers la fente de la fenêtre : il ne sentait rien, de façon étrange, il était neutre. Comment l’air peut-il être neutre ? Chargé de froid ou de terre humide, de l’odeur ferrugineuse de la pluie ou de celle âcre de la pollution, mais jamais neutre. C’était comme s’il était aseptisé.Comme si, finalement, c’est elle qui était morte et ne respirait plus.

Certains jours, l’envie d’entrouvrir une fenêtre – très légèrement, juste assez pour jeter un coup d’œil- lui démangeait la main. A quoi ressemblait maintenant cette faune et flore malade , géante, porteuse des pires maladies ? Elle était restée enfermée tout en haut pendant l’épidémie. C’est ceux et celles d’en bas qui avaient commencé par mourir. Les services d’hygiène étaient passés et avaient délogé les habitants ; elle avait refusé. Elle n’avait pas confiance en leurs camps de regroupement.Elle pensait mourir ici : finalement, une nuit une étrange lumière verte était apparue dans la nuit et le lendemain l’air était redevenu respirable. Portes forcées,les appartements étaient vides, sauf parfois des présences holographiques , éclairs grésillantes, tels des fantômes. À part cela, tout était comme avant les débuts difficiles de la catastrophe . Finalement, elle avait observé la boucle des évènements et avait appris son fonctionnement.

Parfois des interférences sur Internet apparaissaient. Elle les guettait à longueur de journées : l’image soudain se bloquait,une pluie grisâtre et un visage apparaissaient, le visage disait : Appel aux survivants et aux survivantes. Nous sommes bloqués...ici cela s’interrompait. Parfois cela disait N’ouvrez pas les fenêtres ou alors Nous sommes en l’an...Ouvrez les fenêtres. Elle se demandait si ces messages également apparaissaient selon une temporalité en boucle. Pendant ces distorsions, les murs semblaient pencher et se tordre pendant quelques secondes, devenir gris et c’était comme si elle était soudain dans une air complètement putride. Prise de nausée, elle voyait à travers ses larmes le sol transpercé et troué, sentait un air froid sur le visage : il n’y avait plus de toit. Cela durait quelques secondes, puis tout revenait à la normale.

Le pire, c’était la répétition, l’enfermement. Il devait y avoir une autre solution. Elle connaissait par cœur tous les recoins des appartements. Elle parlait seule et maintes fois il lui avait pris l’envie de rejoindre les pas dans les couloirs au moment des derniers jours du cycle.Si elle cassait quelque chose,si elle détruisait un appartement entier méticuleusement pièce-par-pièce, cela se remettait en place : comme si cette réalité était immortelle et répétitive à jamais. Elle faisait tout tomber, elle déchirait e papier peint bande par bande, pour voir ne serait-ce qu’une preuve du passage du temps : tout revenait au même endroit.Elle avait la sensation de vivre dans une maison de poupées.Seule elle vieillissait : aujourd’hui, elle avait vu ses premiers cheveux blancs. La perspective de mourir seule et vieille ici, à demi-folle,la faisait pleurer la nuit.

« L’épidémie gagne la campagne » , « Toutes les femmes , enfants ,personnes âgées et handicapées doivent se rendre au recensement pour les camps de quarantaine », « Les scientifiques des camps ont bientôt trouvé le remède », « Des étranges apparition dans le ciel », « Les services publics migrent dans les camps », « Avis aux habitants : partez avec les groupes de sauvetages » « AVIS AUX HABITANTS : PARTEZ AVEC LES GROUPES DE SAUVETAGE » « Nous sommes bloqués » « N’ouvrez pas les fenêtres » « DERNIER APPEL »_______---

Elle s’assied à la table pour manger et prend son repas habituel. Elle se sert de l’eau dans un bidon, car c’est la dernière semaine avant le renouveau du cycle. Des grésillements et des bruits de pas dans le couloir, elle vérifie la porte d’entrée pour voir si elle est bien barricadée par la bibliothèque.
Soudain le bruit de l’ordinateur qui redémarre. Pourtant, il n’y a plus d’électricité. Elle va dans le bureau, voit le navigateur internet ouvert , alors elle tape sur la barre de recherche « il y a quelqu’un ? » et en réponse à sa recherche elle reçoit la page «  Cliquez avant que la page ne disparaisse ».
Elle clique. La page dit « Ouvrez les fenêtres ».
Alors , elle se lève pour ouvrir la fenêtre.

Dehors le ciel est bleu clair, comme le jour de son 25ème anniversaire.

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