Boomerang

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En compétition

Originaire de Dijon, je viens de franchir les cinquantièmes hurlants dans un silence assourdissant… Alpiniste et aventurier, j’aime les grands espaces, là où le regard porte loin. J’aime la  [+]

Image de Automne 2020
Cela avait commencé en Malaisie.
Un groupe de fanatiques avait créé une page sur les réseaux sociaux qui enjoignait au massacre du Pangolin. On voyait en lui le malin, celui par lequel le chaos était arrivé. Le symbole incarné de la malédiction qui frappait la planète.

Pareil au Covid-19, la bêtise s’était propagée dans le monde entier et bientôt des millions de personnes infectés par la folie meurtrière avaient rejoint le groupe.
Le pangolin, dont l’absence totale d’agressivité tranchait avec cette haine féroce soudaine qu’on lui vouait, était devenu la cible d’hystériques en soif de vengeance. Une forme d’exutoire pour conjurer le sort.
L’animal jadis sacré était devenu méprisable. Pour autant, déjà en voie d’extinction, cela ne changea guère sa destinée si ce n’est que cela l’accéléra.
Le statut d’idole ou de banni préludait finalement à la même fin tragique.

Partout, en Asie et en Afrique, une traque à grande échelle avait été lancée.
Le pangolin fut massacré, souvent avec une barbarie sans nom, au grand dam des organismes de protection de la nature. Les gouvernements des pays concernés étaient impuissants à stopper cette folie. Dépassés, ils ne pouvaient plus faire face aux nombres croissants de problèmes qu’ils devaient gérer.
Les massacres étaient filmés et partagés sur les réseaux sociaux, le pangolin sacrifié sur l’autel de la bêtise humaine. Une vidéo récente circulait où l’on voyait deux individus découper et brûler le pauvre animal. Les barbares se targuaient d’avoir tué le dernier de l’espèce.

Le WWF ne put malheureusement que constater le terrible constat. L’espèce avait bel et bien disparu.

***

Libreville, Gabon le : 01/02/2022 22 heures

Dolorès était exténuée. Elle s’assit dans son canapé et pressa sur le bouton de sa télécommande. Elle chercha la chaîne de France Monde qui diffusait les programmes de France Télévision. La chaîne s’afficha enfin et François Busnel apparut à l’écran.
« Mon cher Sylvain, dit aimablement François en s’adressant à son invité, vous qui courriez le monde dans les grands espaces, les plus hautes falaises de la planète, les déserts les plus arides, quel est votre sentiment sur l’époque que nous vivons depuis maintenant deux ans ? »
Sylvain tesson marqua un long silence. Avant de répondre avec la faconde et le génie qui le caractérise :
« Il aura suffi d’un germe pathogène d’une taille inférieure au demi-micron, pour mettre l’humanité à genoux. Démiurge de pacotille, victime de son hubris démesurée, de son mépris pour les autres êtres vivants, le Roi a été terrassé par l’infiniment petit. Depuis, il se terre comme un rat dans ses quartiers et fulmine. »
Et Sylvain de conclure : « La terre a contracté le virus “Homme”, mais elle a enfin trouvé l’antidote pour s’en débarrasser : Le Covid-19. »

Dolorès ne pouvait qu’acquiescer ses propos, elle avait toujours adoré Sylvain Tesson et son sens de la formule. Elle regarda l’émission jusqu’à son terme et alla se coucher tant la fatigue la tenaillait. Seul Tesson avait pu la maintenir éveillée.
Le lendemain, le réveil se mit à sonner à 5 heures. Comme tous les matins, Dolorès se leva, prit un café à la hâte et sortit de chez elle.
Elle arriva à 6 heures au labo. Le Centre International de recherches médicales de Franceville (CIRMF) comptait environ 150 employés, dont une cinquantaine de chercheurs. Dolorès y effectuait sa thèse en doctorat de biologie sur les Corona Virus. Gabonaise par sa mère et Chilienne par son père, elle avait vécu son enfance entre ces deux pays. Elle avait choisi de venir en Afrique pour finir sa thèse, l’Amérique du Sud ne disposant pas de laboratoire classé P4. Celui de Libreville était l’un des deux seuls sur le continent africain. Un lieu sous haute surveillance où l’on manipulait les plus dangereux virus au monde.
Elle croisa quelques collègues dans les vestiaires qui en avaient terminé de leur labeur. Ils avaient tous des mines déconfites, l’air hagard et la mine renfrognée.

Le rituel de l’habillement comme chaque jour lui prenait au moins 30 minutes. D’abord prendre une douche, puis revêtir le scaphandre ainsi qu’une tenue gonflée à l’air sous pression.
Une lassitude certaine transparaissait dans les gestes de chacun.
Deux ans maintenant que tous s’activaient nuit et jour pour trouver ce vaccin. L’enjeu était colossal. Non seulement au point de vue humain, mais aussi au point de vue économique. Depuis un an, l’épidémie avait pris une tout autre tournure. Le virus avait muté et désormais les jeunes n’étaient plus épargnés. Nous en étions à la septième vague.
Le premier déconfinement avait été un tel fiasco que la deuxième vague avait été redoutable. Plus d’un million de morts à l’échelle de la planète rien que pour le mois de juin 2020.
Nombre de pays avaient donc décidé de confiner à nouveau. On évoluait depuis maintenant deux ans entre enfermement et semi-liberté. Le stop-and-go, comme ils disaient dans les médias. La vie avait radicalement changé. On vivait en pointillé !
Des centaines de labos dans le monde s’étaient lancés dans une course frénétique pour trouver un vaccin. Tous n’étaient pas animés par des intentions philanthropiques : conscients que celui qui trouverait le remède, serait non seulement, le messie de l’humanité, mais aussi le grand gagnant du jackpot ! Des milliards de vaccins à commercialiser, c’était le coup du siècle.
Dolorès se dirigea machinalement vers son poste de travail. Ce matin, elle devait, comme chaque matin, examiner des centaines de boites de pétri qui avaient été mise en culture pour en vérifier le génotypage. Depuis presque deux ans, elle multipliait les essais avec des molécules différentes dans des atmosphères et températures différentes. Autant d’essais qui jusqu’alors s’avéraient infructueux.
Mais ce matin-là, alors qu’elle examinait une des boites au microscope, elle manqua de tomber de sa chaise.

***

La pandémie du Covid-19 avait accéléré les inégalités sociales et l’on mourrait maintenant plus de faim, de soif, des rixes quotidiennes, ou de problèmes de santé divers, que du virus.
Aux États-Unis, la criminalité avait explosé : « Le nouveau Far West » avait titré le New York Times devant l’hécatombe. On usait du revolver à chaque fois que l’on pensait être dans son bon droit. Et les pénuries alimentaires dans les magasins se réglaient à coup de Glock ou de fusil à pompe.
Partout dans le monde, on assistait à bon nombre de réactions virulentes.
D’aucuns y voyaient là un signe du divin, et les religions de toutes obédiences avaient vu leurs adeptes croître presque aussi rapidement que le virus.
D’autres prônaient pour un changement radical du fonctionnement des sociétés et tentaient d’organiser le monde d’après. Dans leurs rangs on trouvait entre autres des écologistes, des humanistes, des altermondialistes, des écrivains...
Une centaine d’intellectuels, philosophes, artistes et quelques politiciens opportunistes étaient à l’origine d’un manifeste publié dans les colonnes du Monde sous le titre de « Manifeste des Enragés » il reprenait un paragraphe entier du manifeste de Jacques Roux de 1793, prônant pour une meilleure distribution des richesses et une amélioration de la condition sociale pour tous.
« La liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’Hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre-révolution opère, de jour en jour, par le prix des denrées, auquel les trois-quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. »
D’autres encore, colapsologues de la première heure, se réjouissaient de la véracité de leurs prédictions et on eût dit qu’ils attendaient l’effondrement total avec une jubilation à peine dissimulée.
Une frange extrême prônait l’apocalypse et agissait comme si elle était une évidence. Des hordes de rebelles déambulaient dans les rues désertes et pillaient le peu de commerces qui restaient ouverts, parfois pour se nourrir et parfois juste pour y semer le chaos. La police et l’armée avaient fort à faire, et des combats de rues étaient fréquents.
La plupart des gouvernements étaient totalement dépassés et une année avait suffi à faire perdre toute leur crédibilité. Hormis quelques pays scandinaves où la crise avait été gérée de façon exemplaire, les pouvoirs en place n’attiraient que défiance. Les décisions qui avaient été prises, parfois dénuées de bon sens, paradoxales, injustes, dictées par des intérêts douteux, avaient fini par mettre à mal la confiance entre le peuple et sa gouvernance.
Si bien que les mesures prises par les chefs d’État étaient de moins en moins respectées et la répression et la coercition avaient remplacé la pseudo-pédagogie (qui au début avaient viré à l’infantilisation). Partout des couvre-feux étaient de mise, et l’armée quadrillait les rues pour faire respecter les consignes.
Certains chefs d’État radicaux prenaient des mesures folles. Dans certains pays, on allait jusqu’à abattre les gens, après somations, s’ils ne respectaient pas les mesures de confinement.
Le monde entier enrageait.

***

Dolorès réajusta son œil sur l’œilleton du microscope, elle n’arrivait pas à le croire. Plus de traces d’agent pathogène dans le cytoplasme des cellules préalablement infectées. Elle contrôla d’autres échantillons dans d’autres boites qui étaient similaires. Toujours rien.

Elle ne put s’empêcher de pousser un cri qui resta étouffé dans son scaphandre. Ses collègues, eux aussi affairés à leurs recherches, ne détournèrent la tête dans sa direction que quand ils la virent sauter en l’air. Elle agitait les bras en l’air à l’instar d’un footballeur – accoutré pour jouer sur la lune – qui venait de marquer le but du siècle !
Elle sortit du coffre-fort comme ils appelaient le P4, passa le labo en dépression puis le sas de décontamination avec la douche au phénol, pour arriver enfin au double sas des vestiaires. Elle se déshabilla entièrement, pris à nouveau une douche cette fois sans combinaison avant de pénétrer dans le deuxième vestiaire où se trouvait ses habits ville.
Elle se dirigea à grands pas dans son bureau et alluma son ordinateur. Elle tapa le code pour retrouver le protocole PG 2222 qui correspondait à l’échantillon qu’elle avait observé.
L’essai avait été conduit sur les cellules d’un macaque auquel on avait inoculé le virus, et prélevé des cellules infectées. On y avait ensuite introduit une protéine.
Cette protéine avait non seulement détecté la présence de l’agent pathogène, mais elle avait également déclenché la production de molécules visant à l’éradication du gène pathogène.
L’humanité était enfin sauvée
Dolorès courut vers la directrice du service virologie pour lui annoncer la nouvelle.
Elle la trouva dans son bureau et commença à lui raconter ce qu’elle avait trouvé.
Séréna l’écoutait avec intérêt, mais le débit de paroles de Dolorès était pareil à un torrent impétueux. Séréna lui demanda de se calmer et Dolorès reprit plus lentement son discours.
— Une protéine, dites-vous ?
— Oui, elle agit comme un élément d’alerte. Lorsqu’elle détecte l’ADN étranger dans le cytoplasme, elle produit un interféron sous forme de molécules qui attaquent le virus pathogène.
— Et de quelle source provient cette protéine ? rétorqua Serena.
— Elle a été prélevée sur un tissu cellulaire de la rate d’un pangolin.
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Nelson Monge · il y a
Une aventure moderne, remarquablement documentée, au tempo qui emmène le lecteur à l'issue finale sans faiblir. Bravo !
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire d'actualité bien menée, captivante et à méditer!
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Thierry Zahl · il y a
merci à vous .
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BertoX · il y a
Bien fait!
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Nicolas Auvergnat · il y a
Ah quelle chute ! C'est très pro, très astucieux. J'ai aimé, bonne chance.
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Thierry Zahl · il y a
merci à vous.
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Paul Jomon · il y a
C'est très réfléchi et documenté. Cette projection fait froid dans le dos, mais n'est pas à exclure. Ce Sylvain Tesson du futur a le mot assassin mais véridique : « La terre a contracté le virus “Homme”, mais elle a enfin trouvé l’antidote pour s’en débarrasser : Le Covid-19. ». Ou tout virus à venir qui pourrait passer à l'homme à la faveur des déforestations et du recul de l'habitat animal.
A moins que l'homme n'apprenne de cette crise et la surmonte. Encore une option possible, moins noire que la vôtre.

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Thierry Zahl · il y a
Merci pour votre commentaire. J'aimerai être aussi optimiste que vous mais j'ai peur de ne pas y arriver !
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BertoX · il y a
Mais qui demande réflexion et humilité à l'Homme. Mission impossible amha 🙂
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Yannick Pagnoux · il y a
Je pensais avoir un texte pseudo-écolo à deux balles, non c'est très bien écrit, c'est très "scientifique" dans son approche, et honnêtement j'ai aimé cette part d'imaginatif.
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Ginette Flora Amouma · il y a
La chute agit comme un véritable coup de poing . La solution à la pandémie viendra de son origine incriminée !!
Une narration bien menée et captivante. Une réflexion originale .

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Eva Dayer · il y a
Circuit court . Le pire et le meilleur . Une image de l'humanité ?
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Thierry Zahl · il y a
oui image de l'humanité décadente qui se tire elle même une balle dans le pied ! ou qui scie la branche sur laquelle elle est assise ... Merci pour votre vote.

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