Bonne fête Tina !

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J'aime sentir mes doigts s'agiter sur le clavier de mon ordi. C'est eux qui dictent les mots et les histoires que short édition me donne l'occasion de partager avec vous. Merci  [+]

Il faisait froid en ce matin d’automne. Le jour venait de poindre et le soleil naissant luttait avec la brume environnante dans un combat perdu d’avance : la météo avait été formelle, la grisaille dominerait aujourd’hui. La ville toute proche dormait encore, pelotonnée dans la vallée de la Scarpe. A cette heure matinale, seule l’Eglise du Sacré-Cœur s’éveillait au son de sa cloche du 16ème siècle.
Je garai ma voiture sur le parking provisoire du golf en travaux. Avant de quitter l’habitacle, je pris soin d’ajuster l’écharpe tricotée par Tina, de boutonner mon blouson et d’enfiler mes gants. Je fis le tour de la voiture, comme pour vérifier que tout était en ordre et me postai à l’arrière du véhicule. J’ouvris le coffre, en sortis sac et chariot que je posai délicatement sur le sol gelé. Je fixai le sac sur le support roulant, puis, une main dans la poche, l’autre sur le chariot, je me mis en route. Ainsi armé, j’empruntai l’allée goudronnée qui menait au golf. Pour rejoindre l’aire de départ, il me fallait traverser le terrain de part en part : avec les travaux, tout était chamboulé.

Il avait plu la veille. Quelques flaques, recouvertes d’une fine pellicule de verglas, encombraient le chemin légèrement boueux, m’obligeant à mordre le green étoilé de givre. On pouvait voir au loin, l’Hôtel du Golf où j’avais réservé une chambre. J’avais l’intention de m’offrir une bonne nuit de sommeil pour me récompenser de cette journée qui s’annonçait chargée. Malgré le froid et l’heure, j’allais faire un parcours. J’en avais besoin.
Né à Anzin-Saint Aubin, j’avais vécu toute ma vie dans cette petite ville au charme discret. J’avais gagné à la force du poignet, mes gallons de chef à la Préfecture d’Arras toute proche. C’est avec ténacité et honnêteté que j’avais gravi tous les échelons qui m’avaient permis d’occuper cet emploi de fonctionnaire. Mes parents, modestes ouvriers, m’avaient transmis ces valeurs qui me collaient à la peau. J’avais épousé Tina à dix-neuf ans, sans enthousiasme, contraint par mon devoir d’honnête homme. Deux enfants étaient nés de notre union et cela faisait bientôt trente ans que nous nous supportions.
Les saules et les peupliers qui ombrageaient le green l’été, se dressaient nus et décharnés, donnant au golf un aspect de fin du monde. Je frissonnai à cette pensée, et accélérai le pas, pressé de débuter mon parcours. Plus vite je commencerais, plus tôt je finirais et pourrais me relaxer dans un bain bouillonnant à l’hôtel. J’avais eu une nuit très difficile. Tina m’avait encore fait subir l’une de ses nombreuses scènes nocturnes. Insomniaque, elle ne supportait pas que je ne le fusse pas. Elle avait pris l’habitude de me réveiller pour me chercher querelle. Tantôt elle exigeait que je me pousse car, disait-elle, j’occupais toute la place dans notre lit, tantôt elle m’envoyait dormir sur le canapé du salon : elle ne supportait pas le contact de ma peau glacée. La nuit dernière, elle me réveilla vers minuit d’un coup de coude rageur, prétextant que mes ronflements l’empêchaient de dormir !... Lors de ces crises, elle m’insultait, ressassant ses vieilles rancunes : qu’elle n’aurait pas dû m’épouser, même enceinte de notre premier enfant, que je lui avais volé sa jeunesse etc. Dans sa rage, elle ajoutait que j’étais un moins que rien, que ses parents le lui avaient bien dit, car ses ancêtres, issus d’Anzin valaient beaucoup mieux que les miens, originaires de Saint Aubin... Au 18ème siècle, Anzin, fief seigneurial, se croyait supérieur à son voisin, galvaudant ainsi son nom de « Commune des Frères Unis ». A l’époque, les deux villages étaient séparés et leurs habitants ne s’entendaient guère. Ils ne furent réunis qu’au milieu du 19ème siècle par un décret impérial. Longtemps, certaines familles, dont celle de ma femme, persistèrent à se croire supérieures. Elles avaient fait fortune dans l’agriculture et méprisaient les ouvriers que nous étions. C’est pour cela que je n’avais pas voulu suivre les traces de mes parents et étais devenu employé de préfecture. Très jeune, j’avais essuyé le dédain de ma belle-famille. Aussi avais-je tenu à leur montrer de quoi j’étais capable ; j’avais réussi à bien faire vivre les miens, leur assurant confort et bien-être. Tina n’avait jamais travaillé et s’était occupée de la maison et de l’éducation de nos enfants. Devenus grands, ils avaient quitté le nid, ou plutôt l’aire, car nous ressemblions plus à des rapaces qu’à d’innocents oiseaux. Tina et moi nous disputions souvent, défendant bec et ongle nos positions ; mais nous étions trop lâches pour nous séparer. Au fil du temps, les enfants partis, un statu quo s’était installé entre nous et, dans l’ensemble, nous parvenions à nous supporter.
J’occupais mon temps libre à jouer au golf, Tina à tricoter des écharpes.
A cette heure, le golf était silencieux, ce qui me donnait tout loisir de me plonger dans mes pensées. J’y venais seul, deux fois par semaine, jouer et me ressourcer. Le dimanche, j’avais pour habitude de commencer mon parcours à l’aube. J’aimais voir le jour se lever. Suivant les saisons, la lumière changeait. La brume, percée par les vols de passereaux, se dissipait avec plus ou moins de lenteur. Depuis les travaux, je garais ma voiture au parking provisoire, suivais l’allée goudronnée, et traversais le terrain de golf pour m’installer au trou n°1, tout comme je le faisais aujourd’hui. Arrivé à l’aire de départ, je sélectionnais avec soin mon premier club. J’en emportais toujours une dizaine, méticuleusement choisis, que je glissais dans mon sac fermement arrimé au chariot que je tirais. Certains joueurs utilisent une golfette pour se déplacer d’un trou à l’autre, moi j’ai mon chariot. Je ne comprends pas que l’on préfère s’asseoir dans une voiturette plutôt que marcher et faire de l’exercice.
Ce jour-là, la brume s’attardait. A mesure que j’avançais, le chemin, fendant le green, dévoilait le parcours et ses obstacles. Un frisson me parcourut qui me fit relever le col de mon blouson et resserrer l’écharpe de Tina autour de mon cou. Un vol de moineaux traversa le ciel gris en piaillant. Je levai la tête et m’arrêtai pour le suivre des yeux. Dans un soupir, je repris mon chariot, plus lourd que d’ordinaire et me remis en route vers l’aire de départ, située au pied de l’hôtel. J’avais laissé mes clubs dans la chambre, la veille. Avant de récupérer mon équipement et de débuter mon parcours, j’avais une tâche à accomplir : me débarrasser de mon fardeau. Les obstacles d’eau alentour feraient l’affaire.
L’endroit était désert. Je savais que je ne rencontrerais âme qui vive. Je ne croisais jamais personne à cette heure le dimanche.
Dans la quiétude du terrain de golf, pour une fois, je n’étais pas seul : ma femme m’accompagnait.
Elle était là, découpée, ficelée, empaquetée et logée dans ce sac que je tirais et que j’avais vidé de tous ses clubs pour lui faire de la place...

La cloche de l’église troua le silence. Soudain, je me souvins que nous étions le 1er novembre. Bonne fête Tina !

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