Bonne année 2035 Chapitre 2

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Les années passèrent. Emma et Antoine s’habituèrent à vivre sans Marianne. Antoine exerçait toujours son métier d’ingénieur, considéré comme une profession à risque puisqu’il était parfois obligé de se déplacer et d’avoir des contacts avec des collègues. Il gagnait donc très bien sa vie et avait pu engager une nounou à domicile pour Emma jusqu’à ce qu’elle grandisse.
Emma continua ses études mais l’enseignement n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle avait connu durant le peu de temps où elle avait fréquenté l’école. Les études étaient maintenant vues uniquement comme la façon de se former à un métier permettant de relancer le pays. L’étude des sciences et des technologies était favorisée. Les enfants apprenaient à lire et écrire mais les adolescents n’étudiaient plus la littérature, considérée comme une incitation à revenir à l’ancienne vie. Le cours d’histoire était réduit à sa plus simple expression, pour étudier le début du vingt-et-unième siècle et expliquer aux élèves comment la quarantaine avait sauvé le pays. En géographie, ils apprenaient à classer les pays en fonction de leur situation sanitaire. Les élèves souhaitant acquérir un peu de culture générale avaient droit à un seul cours à option.
Au moment d’entrer dans l’enseignement supérieur, Emma avait passé le concours menant aux études de psychologie. Mais bien qu’elle soit une très bonne élève, elle l’avait raté. Sans doute parce que son test de personnalité avait démontré qu’elle n’était pas assez respectueuse de la politique gouvernementale. On l’avait alors orientée vers des études de marketing qui ne l’avaient vraiment pas passionnée, et ensuite vers un emploi dans la vente par téléphone. Son travail l’ennuyait à mourir.
C’est pourquoi elle décida de s’octroyer un peu de distraction à la fin de son premier jour de reprise après le Nouvel An. Elle discuta un peu sur Internet avec sa cousine Loredana, qui habitait le sud de l’Italie.
Emma avait choisi l’italien comme cours à option durant sa scolarité en souvenir de sa mère et de ses grands-parents, originaires de ce pays. L’Italie était pour elle synonyme de bonheur et de vacances en famille. Elle y avait passé son dernier été de liberté avec ses parents, l’année précédant l’épidémie. Et ils y étaient retournés en février 2020. Quelques mois plus tard, une voisine à la langue bien pendue avait traité Antoine et Marianne de criminels ayant ramené le virus dans leur pays. Tout ça parce qu’ils avaient passé quelques jours à Bergame chez des membres de leur famille pour qui ils éprouvaient une sincère affection. Ils en avaient aussi profité pour aller skier trois jours en famille dans les Dolomites. Emma avait adoré ses premières leçons de ski, qui avaient malheureusement aussi été les dernières.
La jeune femme eut une longue discussion avec sa cousine. Loredana était adolescente la dernière fois qu’elles s’étaient vues, et elle avait été adorable avec Emma. A la fin de la communication, Emma poussa un long soupir. Elle aurait tellement voulu pouvoir vivre comme sa cousine.
Au moment de la seconde vague, chaque pays européen avait choisi sa façon d’aborder l’épidémie. La plupart d’entre eux, à l’exception de celui d’Emma, avaient opté pour des confinements localisés et plus ou moins stricts suivant la situation de la région. Aucun n’avait duré plus de six semaines. La Suède et les Pays-Bas avaient laissé davantage de liberté à leurs citoyens, misant avant tout sur les gestes barrière. Ils avaient eu un peu plus de malades et de décès mais beaucoup moins de dépressions nerveuses et de faillites. Dans cette partie du monde, le virus existait toujours mais était relativement maîtrisé depuis la création d’un vaccin. On pouvait y vivre librement à condition de respecter les gestes barrière. Certaines régions optèrent pour des mesures plus strictes que dans le reste de leur pays. Mais en fin de compte, elles durent assouplir ces mesures tellement les faillites étaient nombreuses. Les caisses de l’Etat se vidaient à une telle vitesse que bientôt, on ne pourrait plus verser d’aides sociales aux personnes empêchées de travailler ni même payer le personnel hospitalier. Les gens furent obligés de ressortir pour essayer de trouver du travail mais leurs organismes, affaiblis par des mois d’enfermement et de stress intense, n’avaient plus aucune défense contre le virus. Le taux de mortalité fut particulièrement catastrophique chez les gens plus modestes qui n’avaient pas de résidence secondaire isolée à la campagne, à la mer ou en montagne où aller se réfugier.
Les régions les plus solides économiquement finirent par se remettre de cette catastrophe après plusieurs années difficiles mais d’autres devinrent des déserts économiques et humains. On n’y trouvait plus qu’une poignée de malheureux qui n’avaient pas réussi à fuir et survivaient dans des conditions épouvantables.
Le pays d’Emma et la Chine furent les seuls à ne pas changer leur politique. Les Chinois, habitués depuis la naissance à vivre en dictature, s’étaient plus facilement résignés à leur triste sort et avaient été beaucoup moins nombreux à se donner la mort. Le virus avait surtout tué dans les grandes villes surpeuplées. Et l’économie y était suffisamment prospère avant la crise pour ne pas s’effondrer.
Quant au pays d’Emma, entre le virus, la terrible vague de suicides et les gens qui fuyaient à l’étranger, sa population avait tellement chuté que les jeunes y étaient quasiment en plein emploi. Par contre, les gens plus âgés dont le métier avait disparu et qui n’avaient pas réussi à se reconvertir dépendaient de l’aide sociale. Ils avaient les pires difficultés à s’en sortir avec l’aumône versée par le gouvernement.
L’Italie avait géré la seconde vague de façon admirable. Elle avait tiré des leçons de ce qui s’était passé au printemps et avait su freiner l’épidémie sans pour autant séquestrer sa population ni paralyser le pays. Entre les progrès scientifiques réalisés par le pays et la reprise du tourisme après la seconde vague, l’Italie n’avait jamais été aussi prospère.
Emma ne pouvait pas s’empêcher d’envier la formidable liberté de sa cousine. Elle regrettait que ses parents n’aient pas rejoint l’Italie quand c’était encore possible ni osé émigrer en zone non-sanitaire.
Son amie Olivia avait eu ce courage. L’émigration était autorisée dès l’âge de seize ans et l’immigrant était automatiquement émancipé. L’Etat préférait se débarrasser des gens qui refusaient de se laisser dominer. Et Olivia, avec sa forte personnalité, était de ceux-là. Tout comme son père. Ce dernier n’avait jamais accepté la perte de sa liberté. Il enrageait de voir sa femme et ses enfants réduits à ces conditions de vie inhumaines. Durant le confinement du printemps, sa femme avait été obligée de mettre leur fils au monde toute seule. Elle n’avait pas eu droit au soutien de son mari pendant son accouchement particulièrement long et douloureux. Ce dernier n’avait jamais accepté d’avoir raté la naissance de son fils. Et il était tout aussi révolté par la limitation des contacts physiques à un quart d’heure. Le bébé ne faisait pas ses nuits et sa femme et lui étaient obligés de le laisser hurler tout seul dans son berceau. Une nuit, n’y tenant plus, il s’enfuit avec son fils pour essayer de passer la frontière. Un policier lui tira une balle dans la gorge. Le père d’Olivia réussit miraculeusement à poser son fils sur le sol sans le blesser avant de mourir. Le policier prétendit qu’à cause de l’obscurité, il n’avait pas vu qu’il portait un bébé. Il s’en tira sans même un blâme.
Ses collègues annoncèrent froidement à la mère d’Olivia que son mari était mort et que son bébé de sept mois lui serait enlevé pendant quatre semaines pour être placé en confinement dans une pouponnière. Le seul responsable de cette triste situation était le père de l’enfant, qui l’avait exposé à la contagion.
Depuis, la jeune femme ne tenait le coup qu’à l’aide de tranquillisants et d’antidépresseurs. Les gens en avaient tellement besoin qu’ils pouvaient en acheter sans prescription. La grand-mère d’Olivia, qui vivait seule depuis son divorce, s’était installée chez sa fille pour prendre soin de toute la famille.
Olivia vouait une haine farouche au gouvernement. A l’adolescence, sa rébellion ne fit que s’accentuer. Quelques mois avant son départ, elle rencontra sur Internet un certain Arthur âgé de dix-sept ans. Ils tombèrent follement amoureux et Olivia lui proposa une vraie rencontre. Exceptionnellement douée en technologie et en informatique, elle avait trouvé le moyen de brouiller l’alarme de sa puce. Arthur, terrorisé mais mort d’envie de la voir en chair et en os, accepta de tenter le coup. Mais il n’était pas aussi bon technicien qu’Olivia et malgré les explications de la jeune fille, son alarme se mit à sonner dès qu’il sortit de chez ses parents. Complètement paniqué, Arthur se mit à courir, suivi par Olivia qui venait d’arriver devant chez lui. Des policiers en patrouille les arrêtèrent quelques rues plus loin.
Malheureusement pour le jeune couple, un nouveau virologue en chef plein de zèle venait d’entrer en fonction. Le professeur De Stran, un homme austère totalement dépourvu d’humanité et de psychologie, venait d’instaurer le système de confinement disciplinaire. Jusque-là, les personnes risquant d’avoir été infectées par le virus étaient confinées un mois dans des cliniques spécialisées où on leur autorisait certaines distractions comme la lecture et la télévision. Elles avaient aussi droit aux contacts avec leurs proches par téléphone et sur Internet. Les patients reconnus coupables d’une infraction aux règles sanitaires se voyaient infliger une forte amende et les récidivistes purgeaient une peine de six mois de prison.
Mais De Stran estimait que ce n’était pas assez dissuasif. Il exigea la création d’une aile spéciale dans les cliniques de confinement où les contrevenants devaient passer trois mois avant d’être condamnés à plusieurs années de prison. Les trois mois en question se passaient dans une sorte de mitard, à l’isolement total, dans une quasi-obscurité, sans aucun loisir ni contact extérieur. Et cette sanction pouvait être infligée aux enfants à partir de dix ans. Du moins pendant quelques mois. Jusqu’à ce que des infirmiers écœurés préviennent les médias qu’une fillette de onze ans se laissait littéralement mourir dans une de ces cliniques. Cela provoqua un tel scandale que pour une fois, le gouvernement s’opposa au virologue et remonta l’âge légal du confinement disciplinaire à seize ans.
Malheureusement pour Olivia, elle venait de fêter son seizième anniversaire et ni elle ni Arthur n’échappèrent à la sanction. Olivia choisit alors la seule échappatoire possible : l’émigration en zone non-sanitaire.
La Suède et les Pays-Bas avaient fait de leur mieux pour aider les gens fuyant la dictature mais l’afflux de réfugiés avait été si important qu’ils ne pouvaient plus les accepter. Maintenant, l’émigration se faisait vers les Etats-Unis. Olivia avait gardé un souvenir émerveillé de ce pays. L’année de ses six ans, ses parents l’avaient emmenée faire un tour de Californie. Olivia avait fêté ses six ans à Disneyland et ses parents avaient célébré leurs dix ans de mariage à Los Angeles.
Depuis son départ, ni sa famille ni Emma n’avaient de nouvelles d’Olivia. Les contacts avec les zones non-sanitaires étaient totalement interdits. Arthur n’avait pas osé s’aventurer seul à l’autre bout du monde et refusait d’abandonner sa famille. Il avait donc accepté sa sanction. Mais au bout de trois semaines de confinement, l’isolement et la perspective de passer encore trois ans en prison l’avaient rendu fou. On le retrouva pendu à la poignée de la porte de sa chambre à l’aide de son pantalon.
Emma préféra chasser de son esprit ces tristes souvenirs en se replongeant dans son travail. La semaine suivante, elle dut se rendre à sa visite médicale mensuelle obligatoire. Le médecin qui la soignait depuis des années remarqua immédiatement qu’elle était enrhumée.
- Tu ne m’as pas dit que tu avais des symptômes inquiétants, remarqua-t-il sévèrement.
- Mais c’est parce que ce n’est vraiment pas grand-chose, docteur. J’ai juste le nez qui coule un peu. Vous savez bien que ça m’arrive tout le temps l’hiver.
- Et ta gorge est un peu enflée.
- Mais je ne tousse pas, je n’ai pas eu de fièvre et je me sens très bien.
- Tu sais que ça ne prouve rien. Je vais te mettre en quatorzaine.
- On non ! S’il vous plaît, docteur ! Papa et moi avons enfin eu un créneau pour nous promener au parc. Vous savez comme c’est difficile d’y réserver une place, tout le monde veut se promener là-bas.
- Vous pourrez reporter votre réservation. Ton père ne voudrait certainement pas te mettre en danger pour une simple balade. N’oublie jamais, Emma : la Santé avant tout.
Emma dut se forcer à acquiescer à cette phrase qu’elle avait prise en horreur. Quand elle parla de sa déception à Thomas, il ne fut pas très compréhensif.
- Tu ne rates pas grand-chose. La météo annonce un temps épouvantable. Pourquoi tu veux toujours absolument te précipiter dans ce parc alors que tu as un jardin ? C’est beaucoup moins risqué de prendre l’air là où tu ne risques de ne croiser personne. Fais plus attention à ta Santé. Fais-le pour moi. Je m’inquiète, tu sais.
- Il n’y a vraiment pas de quoi, c’est un simple rhume.
- On n’est jamais trop prudent. Je deviendrais dingue si tu tombais malade.
Emma se contenta donc du petit jardin de son père. Mais il n’y avait pas grand-chose à y voir l’hiver. A la belle saison, Emma aimait contempler la nature, les insectes et les oiseaux. Les occasions de croiser des animaux étaient si rares. Les gens n’avaient plus eu droit aux animaux domestiques quand on avait découvert qu’ils pouvaient être porteurs du virus. Emma se souvenait encore du chagrin d’Olivia et de ses parents quand ils avaient dû faire euthanasier leur adorable labrador. Le pauvre chien n’avait que deux ans. Depuis, Emma n’avait plus vu que des chiens policiers, les seuls autorisés. Et elle n’avait plus jamais croisé de chat. Elle se souvenait avoir adoré celui de ses grands-parents mais il était mort de vieillesse avant que ces derniers n’entrent en maison de retraite.
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