8
min

Bonjour voisins

Image de Elsuggo

Elsuggo

8 lectures

0

C’est la seule solution. Je m’empêchai de réfléchir, il fallait que je le fasse, je devais empêcher mon esprit d’aller me chercher des excuses non valables, j’en profitais donc, qu’il ait le dos tourné pour agir.
Clac ! La porte vient de se refermer dans un bruit sec et tranchant. Il m’est maintenant impossible de faire marche arrière.
Mais je vous dois, je crois quelques explications. Je viens tout bonnement de claquer la porte de mon appartement, mes clés sont à l’intérieur, je ne peux donc plus rentrer. Pourquoi ? Me direz-vous. Je vis dans cet immeuble depuis bientôt cinq ans, et je ne connais même pas mes voisins de palier. Il y a peut-être, j’en suis sûr, la possibilité de rencontrer ces gens, de leurs parler. Alors, j’ai décidé d’aller vers eux, comme à la découverte de terres inconnues, je ne sais absolument pas comment ces habitants vont me recevoir. Je rencontrerai c’est sûr, quelques terres hostiles, où vivent des barbares, des cannibales, mais ces continents noirs seront vite effacés par les îles, les contrées vertes et fleuries que j’allais découvrir.
Aussi, le seul moyen que j’ai trouvé, est de me mettre dans l’obligation d’aller vers eux. Au pied du mur comme on dit. Maintenant, je suis seul sur le palier de mon appartement, la seule alternative est cette excuse : aller demander de l’aide à mes voisins.
Celui qui se trouvait le plus proche de ma porte, était un homme qui vivait seul, aux environs des 45 ans. Un gros monsieur un peu bourru, que j’avais eu quelques fois l’occasion de croiser dans les escaliers.
Sur la porte et sur la sonnette, il n’y avait aucun nom, l’anonyme parfait. Le challenge n’en sera que plus excitant. J’essayais de mettre le maximum de sympathie possible dans les deux petits coups de carillon. J’attendis les quelques secondes réglementaires avant de réitérer mon acte. Le “Dring Dring” de la sonnette était tout ce qu’il y avait de plus banal.
— Qu’est-ce que c’est ?
La voix du mâle venait de me surprendre.
— C’est moi, votre voisin de palier
Un bruit de serrure se fit entendre, “Madre Dias”, ça marche, il m’ouvre. Mais je déchantais aussitôt et confirmais son air bourru, qui atteignait maintenant des sommets, je m’aperçus de la chance que j’avais eu les peu de fois où je l’avais croisé, ce que j’avais pris pour un air renfrogné, était en fait le visage le plus sympathique qu’il pouvait me donner, parce que, ce que j’avais devant moi était à vous faire détaler aussi sec.
— Qu’est-ce que vous voulez ? me demanda-t-il
Pendant une seconde, je ne savais plus pourquoi j’étais là. Mon cerveau allait à cent à l’heure. J’avais le choix de trouver tout de suite une excuse valable, ou de mourir dans d’atroces souffrances, broyé entre ses mains de gorille. Je décidais de m’en tenir à ma première idée.
— Par erreur, je viens de claquer ma porte, et je ne peux plus rentrer chez moi. Peut être que si je pouvais passer par la fenêtre de votre cuisine, je pourrais atteindre la mienne qui est restée ouverte. Ce fut tout ce que je pus lui dire.
Il me regarda avec ce regard que seuls certains primates du nord-est de l’Inde possèdent, et que les anthropologues associent à la réflexion chez l’homme.
Sa réponse eut le mérite d’être claire, transparente même, autant que la lueur d’intelligence de son regard pré-cité.
— Je suis occupé. Je n’ai pas de temps à perdre avec vos conneries.
En effet, un bruit de match de foot se faisait entendre dans son appartement. Je ne crus pas nécessaire de faire une remarque sur le choix judicieux de la couleur de sa moquette en parfaite harmonie avec celle de son survêtement.
La porte se referma aussi vite qu’elle s’était ouverte.
Cela commençait très fort. Une pause cigarette s’imposait. il ne fallait pas que je me laisse intimider de la sorte, à l’avenir il fallait que je sois plus ferme, plus sûr de moi.
L’idée de recroiser King Kong dans les couloirs me provoquait un tremblement incontrôlable, sans oublier qu’il savait maintenant que la fenêtre de ma cuisine était ouverte et facilement abordable.
A l’étage en dessous, habitait une femme célibataire, qui ne manquait pas de me saluer de sa fenêtre chaque matin, alors que je partais travailler.
Elle était charmante. Pas très belle, avec une quarantaine bien frappée, limite talée.
“Mlle Colefa” était inscrit sur la porte, le nom était entouré d’un petit cadre de fleurs roses et bleues, une pure merveille.
Une sonnette... mon doigt... la sonnerie : elle ressemblait étrangement à un extrait d’une mélodie Beethovienne remasterisée par Bontempi.
— Voilà... voilà... on arrive.
La porte s’ouvrit. Elle était là, enveloppée dans une nuisette de mousseline vert amande, le corps contre le battant à demi ouvert. Elle était belle comme une secrétaire de direction. Elle laissait sortir de sa robe de vapeur, une cuisse tendre et rose : hameçon pour cœurs solitaires.
— Que puis-je pour vous, beau jeune homme ? me dit-elle avec une voix marylinesque digne de toutes les hôtesses de l’air réunies.
La température monta de plusieurs degrés en quelques secondes. Il semblait que d’un seul coup l’été venait d’arriver, ce qui était étonnant pour un mois de décembre.
Mais je n’avais pas encore répondu à sa première question, que ses deux tentacules m’attirèrent dans l’entrée de son nid.
— Que diriez-vous d’un bon café bien chaud, bel hidalgo ?
J’essayais tant bien que mal de m’extirper de ses ventouses, mon désir de fuite ne fit qu’accentuer sa volonté de contact, elle se colla à moi, j’eus soudain l’impression d’être envahit par un gaz paralysant, ce n’était en fait que son parfum. Il me semblait que la Convention de Genève interdisait l’utilisation d’armes bactériologiques.
Je ne comprenais plus ce qu’elle me disait, elle émettait une espèce de soupir cadencé, mélangé à un râle de satisfaction non assouvie. Je sentais le danger proche. Mes restes d’aikido, me furent d’un grand secours.
J’eus à peine le temps de fermer la porte derrière moi, avant que Mlle Laglue me harponne. J’entendis un ronronnement derrière la porte, et une petite voix qui me disait : A bientôt, grand fou.
Je l’imaginais en train de frotter son corps de guimauve contre la porte. Prenant des poses sensuelles, copiées dans tous les magazines un peu chauds.
Une autre pause cigarette était nécessaire, une pensée émue me vint à l’esprit pour les représentants en assurance-vie, pour le calvaire quotidien de leurs vies, ils venaient nous assurer notre avenir au prix du leur, et cela, sans compter le nombre de poses cigarette ? Bien heureux celui qui ne s’étant pas suicidé au bout de six mois, s’en tirait seulement avec un cancer des poumons. C’était décidé le prochain qui frapperait à ma porte, je lui souscrirais tout ce qu’il voudra.
Je montais de deux étages, c’était une petite vieille toute gentille, qui passait ses journées dans le parc, à regarder jouer les enfants, à donner du pain aux pigeons, à vivre la vie palpitante d’une petite vieille toute gentille.
Un “Mme Berthemont” était plaqué au mileu de la porte, écrasé par un “Frappez fort” en lettres grasses, qui était plus proche de l’ordre que du conseil.
Ainsi lu, ainsi fait, les trois coups de tonnerre donnés à la porte résonnèrent dans tout l’immeuble. J’attendis. J’écoutais le moindre bruit suspect : le glissement des pantoufles sur le parquet, le bruit de la canne sur le carrelage. Mais rien, n’arrivait. Trois coups de gongs s’ensuivirent. Mais le silence le plus total se faisait entendre. Peut-être était elle morte ? pensais-je ? J’avais déjà lu ça dans les journaux, le cas de personnes âgées, mortes, oubliées dans leurs appartements pendant des semaines, et qui, horreur, finissaient quelque fois dévorées par leurs chats, voir même leurs canaris, ou leurs poissons rouges.
Une question se fit entendre derrière le panneau, si incompréhensible que je crus que c’était du tchékoslovaque. Bizarre ? me dis-je. Berthemont, ça me paraît bien français. Le son recommença, mais cette fois-çi, je pus le comprendre. Les efforts d’articulations de la vieille dame me firent entendre :
— Allez vous en, ou j’appelle la police.
— Madame Berthemont, c’est moi votre voisin du dessous, je n’ai plus mes clés, avez-vous des outils pour que je puisse ouvrir ma porte ?
— Ouvir ma porte, assassin, voleur, si vous ne partez pas tout de suite, j’appelle la police.
Elle venait d’hurler avec toute la force qui lui restait dans le corps. Les “Au voleur, au voleur” résonnaient dans tout le bâtiment. Un “Au viol” se fit entendre, je crois qu’elle exagérait un peu. Je ne vis pas la nécessité de continuer l’entretien. Je m’apprêtais à redescendre, quand la porte voisine de chez Mme Berthemont s’ouvrit, un homme d’une allure svelte, sûr de lui, sortit de l’appartement.
— Que se passe t-il, ici ?
Bonjour, Monsieur, je suis votre voisin du dessous, et je viens de fermer par mégarde la porte de mon appartement, en laissant mes clés à l’interieur, aussi, je m’apprêtais à demander quelques outils à Mme Berthemont, ma voisine.
Je venais de débiter mon texte à la vitesse d’un prompteur. Il me regarda un peu surpris. Les cris s’étaient aussitôt arrêtés, on sentait que la vieille était derrière la porte, à écouter.
— Ça va Madame Berthemont ? lui demanda l’homme.
— Très bien, je vous remercie Monsieur, ce petit interméde m’a beaucoup amusé. Mais surveillez-le tout de même. Bonne soirée. A demain.
— Ne vous inquiétez pas, Madame, dormez tranquille, à demain.
J’étais cloué sur place.
— Alors jeune homme, vous disiez ?
Voilà j’ai par még...
— Ah ! oui, vous m’avez dit que vous étiez à la rue, c’est bien cela. Et bien, suivez-moi, je vais vous aider, voyez-vous entre voisins, il faut toujours s’aider. Je dois bien avoir quelques outils à vous prêter.
Il m’invita à le suivre. Je pénétrais dans son appartement.
— Asseyez-vous une petite minute, je vous trouve ça tout de suite.
Assis dans la cuisine, je l’entendais qui parlais à sa femme.
— Dis moi chérie, tu pourrais me dire où se trouve ma caisse à outils ?
— Ta caisse à outils ? Ta caisse à outils ? Et pourquoi pas ton slip pendant que tu y es ?
— Mais chérie, c’est pour aider le voisin, il a perdu ses clés.
— Je n’en ai rien à foutre du voisin, et c’est bien toi ça, aider le premier venu, vraiment, tu n’en loupes pas une !
— Chérie, calme toi, il pourrait t’entendre, il est dans la cuisine.
— Parce que en plus tu les fais rentrer chez nous, mais vasy pendant que tu y es, invite tout le quartier, tu te prends pour l’Abbé Pierre ou quoi ? Et puis je vais aller lui dire deux mots à ton voisin, moi !
— Chérie, reste ici, je te l’ordonne.
— Je t’emmerde toi et tes ordres
J’avais déjà le corps à moitié levé, prêt à quitter la chaise, la cuisine et tout l’appartement au moindre coup de “Trafalgar”. Le son sec d’une claque sur une joue fut le signal d’alarme. Je bondis à travers le couloir pour me retrouver sur le palier, à l’intérieur on entendait le final de la scène 1 de l’acte 1 qui se terminait.
— Salope, à chaque fois, c’est pareil, tu me ridiculises
— Et toi, qu’est-ce que tu crois que tu es ?
C’est sur cette dernière phrase que je décidais de quitter le théâtre du troisième étage.
Il paraît que la communication est un métier, je compris l’utilité d’agences du même nom qui s’ouvraient un peu partout.
Mais je ne désespérais pas, au quatrième étage, dans une petite chambre de bonne, il y avait mon espoir, ma lueur, une lumière y vivait, elle devait avoir dans les 25 ans. La première fois que je l’ai vue dans l’immeuble, tout en elle m’a plut, ses cheveux clairs, ses yeux bleus, son allure timide, et sa petite voix quand elle me disait bonjour, j’avais envie de la prendre dans mes bras, de la soulever, de la protéger.
Mais comment allait-elle interpréter ma demande, il faut que j’en ai le cœur net. C’était ma dernière chance.
Les marches d’escaliers pour arriver au dernier étage, étaient plus raides, plus étroites, comme un sentier de montagne qui se retrécit, et se rétrécit encore à mesure que l’on se rapproche du temple.
De la musique se faisait entendre de son studio, elle était là. Peut-être n’était-elle pas seule ? Peut-être allais-je la déranger ? J’avais peur. Mes jambes tremblaient un peu.
Je me râclais un peu la gorge. Me recoiffais d’un geste rapide. Je caressais deux fois la porte. Et le coffre s’ouvrit. Une perle prit la parole :
— Bonjour, me dit-elle. Que me vaut l’honneur de votre visite ?
Les deux pieds dans le béton. J’étais figé, une lumière qui ne pouvait qu’être divine lui éclairait le visage.
— Savez-vous que les anges habitent dans des chambres de bonnes, ainsi plus près des toits, ils prennent facilement leurs envols.
— Quoi, que me dites-vous ?
— Je... je...
— Voulez-vous une tasse de thé ?
— Non, je ne...
Je descendis les escaliers plus vite que si j’y étais tombé. Arrivé devant mon palier. Je récupérais mon souffle.
— A bientôt peut-être ? me lança-t-elle, comme une bouée pour un homme à la mer.
Je m’écroulais sur les marches, épuisé. J’aurai tout de même essayé. Face à ma porte, les clés à l’intérieur, je ne savais plus quoi faire. J’attendis encore une demi-heure.
Je plongeais ma main dans la poche de mon pantalon, et en sortis le double de mes clés, que volontairement j’avais placé là, en désespoir de cause.
Je poussais ma porte, déçu, de ne pas avoir réussi ma mission de rencontre du troisième type. La fenêtre de la cuisine grande ouverte n’avait pas servi de passage au sportif du canapé.
Il se faisait déjà tard, j’avais l’impression d’avoir gâché la soirée de mes voisins. Demain ils me regarderont tous d’un drôle d’œil, qui sait, une pétition allait sans doute courir peut-être sur moi dans les couloirs.
Je bus un grand verre d’eau avant de me coucher. Demain les choses seront différentes.
Allongé dans mon lit, je commençais déjà à partir vers des contrées oniriques, quand soudain, on sonna à ma porte.

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,