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Bon voisinage

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Pecorile

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Déclaration de sinistre
Anatole TOURNICHON
10 rue des Lascars
FOUZITOU-sur-L’ESSEIN

Madame Gervasine MERMICHEL
12 rue des Lascars
FOUZITOU-sur-l’ESSEIN

Le 02 mars 2014

Madame Mermichel

Je vous écris cette lettre pour vous dire que je suis pas content du tout vu que par votre faute je me suis cassé la jambe droite et que la gauche c’est pas mieux vu que je peux pas marcher du tout et que c’est aussi par votre faute. Encore heureux qu’il me reste les deux mains pour pouvoir écrire et pouvoir faire autre chose aussi, vu que si je vous tenais là entre mes deux mains je vous en ferais voir des choses que vous vous en souviendriez toute votre vie, des choses et de toutes les couleurs que vous pourriez même emporter au Paradis, attendu que je suis pas comme ça moi à garder rancune à quelqu’un qui m’a cassé les pieds comme c’est vous ma voisine Madame Mermichel qui l’avez fait.

Maintenant que vous avez lu le préambule vous voulez peut-être savoir pourquoi que c’est à cause de vous que je peux plus guère marcher ni vagabonder et vaquer comme tout un chacun en suivant mon libre arbitre ? Eh bien je vais vous le dire moi ou plutôt je vous l’écris ici par la présente que je porte à votre connaissance avec tout mon honneur, parce que de l’honneur on en a chez nous, même si on a pas d’argent à revendre et de naissance grandiloquente. Moi mon nom il baigne dans l’honneur et la rigueur civique. Vous le croyez pas hein ? Vous dites « bah ! les Tournichon c’est vraiment des pas grand-chose c’est juste quelques vaches et un cochon ! » Mais c’est vrai que mon père il était comme ça il me disait toujours « mon fils dans la vie y’a que l’honneur et la rigueur civique qui comptent, c’est ça qui fait l’homme ». Bien sûr il y a autre chose aussi qui fait l’homme et là-dessus vous en savez quelque chose, Madame Mermichel, sûr que vous en connaissez un sacré rayon vu que les hommes chez vous quand je pense à tous ceux qui viennent faire des livraisons qu’ils disent et qu’est-ce qu’ils peuvent bien vous livrer quand ils arrivent les mains vides et qu’ils sont en costume-cravate et pas en salopette de livreur et qu’en plus ils ont pas de camionnette que c’est plutôt des grosses mercedes, même pas des peugeot ou des renault bien françaises où ils roulent les mécaniques pour bien se faire voir dedans sauf celui qui vient en scooter avec un gros casque sur la tête qui croit qu’on le reconnait pas mais tout le village ici le connait et permettez-moi de vous dire que ça fait jaser à Fouzitou-sur-l’Essein, Madame Mermichel, et qu’on dit aussi qu’il vous faut mieux surveiller vos fréquentations parce que avec certaines gens-là un mauvais scoop est bien vite arrivé. Je vous dis ça comme ça rapport à notre voisinage qu’est de qualité mais vous savez faut pas vouloir me la faire à moi qui ai de l’honneur et de la rigueur civique. Alors maintenant que je vous ai prévenue je vais vous raconter comment ça s’est passé, voilà écoutez bien ou plutôt ouvrez bien vos yeux et mettez vos lunettes si c’est nécessaire mais chez vous je crois pas jeune et bien faite comme vous êtes. Alors c’est comme ça que ça s’est passé :

Avant-hier après-midi que c’était samedi et que je voulais regarder le match de foot à la télé eh bien croyez-moi si vous voulez mais de toute façon il faut m’y croire parce que c’est comme ça eh bien ma télé est restée toute noire, enfin non pas noire entièrement parce que il y avait des zigs et des zags blancs qui couraient dans tous les sens sur l’écran et que c’était pas les footballeurs vu qu’y avait pas de ballon et que si y a pas de ballon y’a pas de foot vu qu’il peut pas y avoir de footballeur. Alors je me suis dit que c’était sans doute une panne d’image et que c’était la faute à l’antenne qui est sur le toit. Chez nous l’antenne télé elle est sur le toit et pas sur le balcon c’est mieux pour la réception à ce qu’on dit mais là hier soir la réception elle était franchement nulle et ça aurait été mieux d’avoir l’antenne sur le balcon que sur le toit vu que le toit faut pouvoir y monter tandis que le balcon y’a qu’à ouvrir la fenêtre et on y est et on répare l’antenne sans danger parce que le danger moi main-tenant je sais ce que c’est vu que je l’ai vu de près et pas seulement vu je l’ai aussi senti, bien senti.

Vous connaissez pas l’odeur du danger vous Madame Mermichel c’est une odeur qui sent pas bon et que quand on peut pas dire de quoi ça sent eh bien c’est que ça sent le danger. Alors voilà que j’ai voulu prendre mon échelle pour aller sur le toit qui est dans l’étable d’habitude et que là je l’ai pas trouvée dans l’étable vu que le Père Mangastruc qu’est toujours à emprunter quelque chose et qu’il vous la rend pas c’est lui qui l’avait chez lui et qu’alors il a fallu que j’envoie mon fiston celui qui a fait des études pour être obstétricien et qui est capable de tirer les vers du nez de n’importe qui et pas rien que les vers aussi tout ce qui peut sortir du moindre petit trou pour qu’il tire mon échelle des pattes à Mangastruc qu’a fait des difficultés pour la rendre et qu’a refusé de l’aider pour la rapporter et que mon fiston il suait sang et eau quand il est revenu avec l’échelle sur son dos. Enfin au moins y’avait ça de bien que Mangastruc il avait laissé ses pots de peinture accrochés aux barreaux et que j’ai pu les récupérer en les camouflant dans le fenil. Maintenant je me demande ce que je vais pouvoir peindre avec mais c’est une autre histoire.

J’ai donc posé l’échelle contre un mur pour monter sur le toit vu que j’avais une antenne de télé à réparer moi peut-être que vous l’avez oublié ! Je suis monté sur l’échelle, moi, en mettant un pied sur un barreau puis l’autre pied sur un autre barreau au-dessus jusqu’à ce qu’il y ait plus de barreau. Quand y’a plus eu de barreau c’était que j’étais en haut de l’échelle et que j’y voyais la cheminée où qu’était attachée l’antenne de télé et qu’y avait du chemin en pente à faire pour arriver jusque-là... Eh bien là Madame j’ai vu le danger qui me regardait même que j’ai demandé au fiston s’il le voyait lui aussi le danger mais il était plus là il était rentré dans le salon pour regarder le match de foot à la télé et il est tout de suite ressorti en disant « Papa la télé elle marche pas ». J’ai pas su quoi lui répondre tellement que le danger me guettait et que la rage m’échauffait alors j’ai enlevé une tuile du toit et je la lui ai jetée mais comme il fait du rugby il l’a attrapée en faisant un arrêt de volée et il m’a dit « Papa tu te calmes tu recommences pas et maintenant tu montes sur le toit redresser cette p.... d’antenne ! » et il m’a relancé la tuile mais moi j’ai pas pu l’attraper alors elle est retombée et lui il a encore fait un arrêt de volée et il a rerelancé la tuile qu’est repassée pas loin de ma tête et qu’a de nouveau reglissé sur le toit, qu’est reretombée dans son p.... d’arrêt de volée et ma femme est sortie et elle a dit « à quoi vous jouez tous les deux au lieu de redresser l’antenne de télé que je peux pas regarder Questions pour un Champion » « ah non qu’a dit le fiston on regarde le foot et pas question de regarder Questions pour un Champion » « et pourquoi donc ? » a répondu la Mère « si j’veux regarder Questions pour un Champion au lieu de vos minables qui se font tabasser chaque fois qu’ils jouent ! Et d’abord passe-moi le ballon » qu’elle dit en lui piquant la tuile « Voilà, confisqué plus de foot ! Et toi là-haut magne-toi un peu que Julien Lepers il va pas tarder lui, et ça va commencer ».

Bon « là-dedans qu’est-ce que j’ai à voir ? C’est juste des affaires de famille » allez-vous dire Madame Mermichel eh bien justement on y arrive, Madame, on y arrive soyez juste un peu patiente et il y a bien justement de quoi voir vu que j’ai pris mon élan et que je suis passé de l’échelle sur le toit et que je me suis accroché de justesse à la cheminée en m’aidant de l’antenne télé qu’a failli me rester dans les bras et juste à ce moment-là j’ai entendu crier d’en bas « voilà c’est bon ça marche reste comme ça ! ». Je me suis mis debout appuyé à la cheminée et là j’ai regardé autour de moi et qu’est-ce que j’ai vu ? J’ai d’abord vu tout le toit de ma maison et ça fait tout drôle de découvrir comme ça le toit de sa maison la maison où ont vécu les parents et les grands-parents et où on est né et qu’on a pas l’habitude de voir comme ça de tout en haut. Ça m’a fait comme un choc !

Et puis j’ai vu votre maison Madame Mermichel qu’elle est tout à côté avec le jardin qu’est pas très bien entretenu soit dit entre nous Madame Mermichel mais vraiment votre jardin il fait peine à voir avec des ronces partout des plates-bandes pelées, des bordures débordées, des allées pleines de mauvaises herbes et de crottes diverses avec un arrosoir renversé en plein milieu. Y’a aussi une brouette en bois sans roue qu’est renversée inutile, alors que ce serait bien plus joli avec des fleurs dedans genre géranium, vous voyez, et un Bambi au milieu ! Vous devriez y penser. Votre jardin vous devriez vous en occuper plus souvent au lieu de faire ce que vous étiez en train de faire dans votre chambre en plein après-midi que c’est un vrai scandale, Madame Mermichel, et que j’ai vu que vous faisiez par la fenêtre ouverte avec un livreur qu’avait plus ni costume ni cravate tout comme vous Madame Mermichel qui n’aviez ni costume ni cravate. Je sais bien que d’habitude vous portez ni costume ni cravate mais là que portiez-vous à part le livreur ? RIEN ! Vous ne portiez rien ! Vous étiez comme vous étiez quand vous êtes née vous aussi dans votre maison qu’était celle de vos parents et de vos grands-parents. Je vous ai pas vue quand vous êtes née alors je peux pas juger je peux pas dire si à ce moment-là on pouvait entrevoir déjà la rose épanouie qui plus tard éclorerait de ce petit bout de chou ! Mais moi là sur mon toit accroché à ma cheminée de vous regarder comme ça en pareil appareil j’en suis resté immobile, pétrifié, la bouche ouverte que je pouvais plus saliver et de vous voir vous agiter comme une cloche dans son clocher et bing et bang et bang et bing comme pour une noce et chez vous la noce y’en a plus que bien pour tout le monde j’avais jamais vu ça j’en croyais pas mes yeux. Ça m’a fait comme un choc !

Alors vous comprenez deux chocs coup sur coup moi j’ai pas pu résister, j’ai eu comme un vertige j’ai lâché la cheminée j’ai essayé de me rattraper à l’antenne j’ai juste eu le temps d’entendre crier d’en bas « Qu’est-ce que tu fous là-haut ça marche plus ! » et je suis tombé...

...Je me suis réveillé à l’hôpital avec trois côtes cassées, une jambe bien cassée et l’autre moins mais inutilisable quand même. Tout ça parce que vous ne fermez pas votre fenêtre quand vous vous envoyez en l’air au risque d’envoyer autrui par terre ! C’est ce qui s’est produit pour moi et c’est pourquoi je demande un dédommagement de votre part... un dédommagement sérieux pas un petit n’importe quoi genre bouquet de fleurs ou mot d’excuse. Ça pourrait être de l’argent mais comment apprécier le pretium doloris comme dit le Curé mais lui vaut mieux le laisser de côté puisque y’a la Sécu qu’a déjà tout remboursé.

Non ce qui serait bien et que j’aimerais mieux que tout c’est que vous m’invitiez comme ça très discrètement à venir vous livrer quelque chose, n’importe quoi mais sans rien dire à personne que ça reste entre nous... vous voyez ?

Et je signe dans l’attente
votre attentionné et attentif

Anatole Tournichon qui ne pense plus qu’à vous
et à cette prochaine livraison !

PS : Je mettrai mon costume et ma cravate

Lettre RAR valant mise en demeure
Reine Du BARROT-DELACHAISE
Avocate à la Cour Démiracle


Monsieur Anatole TOURNICHON
10 rue des Lascars
FOUZITOU-sur-l’ESSEIN

PARIS le 14 mars 2014

AFF : MERMICHEL vs TOURNICHON
N.REF : RDB-123469


LETTRE RAR VALANT MISE EN DEMEURE


Monsieur

Je suis le Conseil de Madame MERMICHEL qui est venue me consulter à réception de votre courrier du 02 mars 2014 concernant quelques fractures au niveau de la jambe droite et de quelques côtes que vous auriez subies.

Ma Cliente, Madame MERMICHEL conteste dans la plus profonde indignation les allégations que vous portez à son encontre concernant une immixtion dans sa vie privée par laquelle vous prétendez l’avoir surprise en posture scabreuse et l’accusez de « s’envoyer en l’air » suivant votre propre expression que j’utilise sciemment mais avec la plus grande réprobation pour être bien sûre, en utilisant votre ‘propre’ (!?!) langage, que nous nous comprenions.
De même conteste-t-elle avec la plus grande véhémence l’éventuel lien entre ladite posture et les blessures que vous déplorez.

Pour le surplus vous prétendez avoir fait une chute de votre toit d’où vous déclarez avoir eu la vision ci-dessus mentionnée de Madame MERMICHEL en commerce avec un livreur venu en Mercedes ou peut-être en scooter... vous n’êtes pas très clair sur ce point. Quoi qu’il en soit scooter ou Mercedes vous dévoilez par là un flagrant esprit de caste que vous déguisez sous la notion d’Honneur dont vous vous targuez d’être hautement pourvu ! Vous exprimez là, Monsieur TOURNICHON, un incontestable mépris du peuple laborieux, ici représenté par la respectable corporation des Livreurs, à qui vous refusez le droit de livrer en Mercedes, comme vous accablez un valeureux scootériste vaquant à ses plaisirs sans qu’il soit nécessaire d’en faire tout un cirque.

Quoi qu’il en soit vous avez de votre propre chef escaladé votre maison pour grimper sur son toit et, de là, surprendre ma Cliente, Madame MERMICHEL, dans ses exercices quotidiens. Si ce commerce privé avait eu – ce qui est hautement improbable – le moindre caractère scandaleux il vous appartenait, Monsieur TOURNICHON, d’en détourner les yeux. Or ma Cliente, Madame MERMICHEL, est rigoureusement péremptoire en déclarant vous avoir vu plonger longuement votre regard dans sa chambre à coucher signant ici un viol manifeste de son intimité. Vous prétextez un ‘vertige’ qui vous aurait fait choir causant ainsi vos déboires. Le vertige est une sensation impromptue autant qu’individuelle ; en quoi ma Cliente, Madame MERMICHEL, pourrait-elle s’en sentir responsable... vous aurait-elle poussé ? Comment eut-ce été possible elle dans sa chambre, occupée comme vous l’avez constaté et vous sur votre toit à faire le voyeur ? Quelle preuve apportez-vous qui puisse confondre ma Cliente, Madame MERMICHEL ? Il est donc hors de question que ma Cliente, Madame MERMICHEL vous règle une quelconque somme au titre des dommages subis du fait de votre chute du toit où vous étiez grimpé de votre propre chef.

Par ailleurs vous accusez ma Cliente, Madame MERMICHEL, de négliger son jardin notamment ses allées envahies d’herbes folles et vous lui enjoignez de s’en occuper plus souvent plutôt que de se livrer, seule ou en compagnie, à des occupations que rien ne vous autorise à critiquer.
En conséquence, conformément à l’article 673 du Code Civil, je vous mets par la présente en demeure de procéder à l’éradication de tous les édicules, campanules, renoncules, fascicules, follicules, opercules, réticules, majuscules, ridicules et autres particules dont la prolifération hors de votre jardin envahit les allées de ma Cliente, Madame MERMICHEL, dans le mois de sa réception.

Je vous rappelle les plates-bandes pelées que vous lui reprochez alors que c’est l’ombre de vos propres arbres qui y empêche toute croissance de végétaux.
En conséquence je vous mets par la présente en demeure d’élaguer le cyprès dont les branches s’étalant bien loin de leur tronc débordent profondément sur lesdites plates-bandes qui s’en trouvent irrémédiablement ombragées, dans le mois de sa réception.

Enfin je vous rappelle également les crottes diverses que vous déplorez qui, en fait, n’ont qu’une seule et même provenance : les entrailles de votre propre chat dont la propreté n’est ici nullement avérée et qui, lors de ses fréquents vagabondages, signale son passage par ces rejets inesthétiques autant que malodorants.
En conséquence je vous mets par la présente en demeure de neutraliser ce corpus-delicti par tout moyen à votre convenance, l’essentiel étant le respect de l’aspect visuel et olfactif du jardin de votre voisine ma Cliente, Madame MERMICHEL, dans le mois de sa réception.

Passé ce délai correspondant au retour périodique d’un événement particulièrement douloureux pour ma Cliente, celle-ci m’a donné pour instruction de vous inviter à lui confectionner un bouquet personnalisé composé de trente-six roses de douze pétales chacune, pétales constitués chacun d’un billet de 50€ (cinquante euro) que vous lui livrerez vous-même, en personne et en substance.

Je vous prie d’agréer, Cher Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

Reine Du BARROT-DELACHAISE
Avocate à la Cour Démiracle

PS : Ma Cliente exige que vous fassiez la livraison en redingote et panama.
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Extrait de : Juste tirés du puits... Éditions Persée - « Prix 2015 du Recueil de Nouvelles » de la Sté des Poètes et Artistes de France, Section de Bourgogne.
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Thierryc · il y a
Beaucoup d'humour
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Fred Panassac · il y a
Deux missives satiriques qui valent leur pesant ! Bravo pour la syntaxe échevelée et le fleuve impétueux des mots !
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Adriana · il y a
Que dire de ces deux textes !!!!de l ' humour à foison quand le voisinage devient un "poison"si la justice est même obligée d ' intervenir . Le 1er texte est un peu long mais mon vote pour le tout . Pecorile vous avez beaucoup de cordes dans votre univers
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