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BombОО à retardement

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Aruna

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60

FINALISTE
Sélection Jury

Et dire que cette pitoyable défaite avait été à l’origine de la catastrophe ! Défaite n’était pas le mot exact. Ce soir-là, Alice, trente-trois ans, avait été battue par Suzanne, soixante-dix-huit ans. À plate couture ! Et pourtant ce n’était qu’un jeu, un jeu qu’Alice trouvait plaisant d’habitude.

Alice aimait jouer c’était l’important pour elle. Mais Suzanne ne songeait qu’à gagner. C’était plus fort qu’elle ! Suzanne avait appris par cœur des listes entières de petits mots compliqués, avec des « w », des « x » et des « y ». Elle n’avait pas sa pareille pour dénicher, sur le plateau, l’endroit qui ferait bondir son score. Alice elle se contentait d’aimer les mots...

Alice avait annoncé : « vertige », très fière d’avoir réussi à placer autant de lettres et un mot si séduisant.
Mais, aussitôt après, Suzanne avait posé « bombyx » avec un petit air jubilatoire. Alice, anesthésiée, avait contemplé le jeu tandis que Suzanne annonçait son score mirobolant : « mot compte triple, quatre-vingt-sept ! »

Alice était mortifiée : ce mot était magnifique mais elle en ignorait jusqu’à la signification. Pour se donner bonne contenance elle avait demandé le dictionnaire. Elle trouvait toujours un prétexte pour y vérifier un mot inconnu et en découvrir d’autres pendant que Suzanne, trop concentrée sur le coup suivant, ne faisait déjà plus attention à elle.

— Bombyx : nom masculin, papillon nocturne aux ailes duveteuses dont une espèce, le bombyx du mûrier, a pour chenille le ver à soie (famille des bombycidés).
— Ah oui ? avait murmuré Alice, « bombyx, le ver à soie... ».
La partie s’était terminée, comme d’habitude, par le triomphe (modeste) de Suzanne qui lui avait offert royalement une tasse de son précieux thé à la bergamote.

***

De retour chez elle, Alice avait rallumé son ordinateur. Un nouveau message de Cyril l’attendait sur sa messagerie. Ce garçon commençait à devenir un peu envahissant. Alice n’était pas habituée à voir ainsi son petit univers dérangé par une présence masculine.

Célibataire, elle continuait à espérer rencontrer l’âme sœur, mais ne faisait pas beaucoup d’efforts pour forcer le destin, intimement convaincue qu’elle était très bien comme cela dans son petit studio, entre son job de secrétaire médical et ses parties quotidiennes de Scrabble avec Suzanne. Elle ne s’imaginait nullement encombrée d’enfants et c’était uniquement pour faire plaisir à sa mère qu’elle avait accepté de passer une petite annonce sur le Net.

Mais ce Cyril semblait assez accroché. Dans ses premiers courriers il avait soigneusement choisi ses mots, avait raconté des choses originales... Cela avait bien plu à Alice et, depuis six mois, elle venait régulièrement retrouver l’informaticien chez lui. Cyril était accaparé par son boulot, voyageait fréquemment et cela convenait parfaitement à Alice.

***

Plusieurs semaines avaient passé depuis la fameuse partie de Scrabble (celle du Bombyx à quatre-vingt-sept points). Depuis, jamais Suzanne n’avait égalé ce score. Pour corser un peu les parties, Alice avait décidé d’apprendre, elle aussi, quelques mots courts et compliqués. En feuilletant le dictionnaire elle était à nouveau tombée sur le mot « bombyx ».

Délaissant alors son ouvrage favori (ce Petit Larousse édition 2000 déjà passablement abîmé), elle avait lancé une recherche sur Internet et découvert un très long article sur l’élevage des vers à soie. Elle en était restée totalement fascinée. Et si elle essayait ?... Tout était expliqué, jusqu’aux plus infimes détails avec de multiples photographies à l’appui : comment obtenir des « graines », les faire éclore, nourrir les chenilles, installer les cocons, défiler la soie... Alice avait lu cela des dizaines de fois avant de se décider. Finalement elle avait acheté tout le matériel nécessaire sur Internet et, un beau matin de printemps, avait reçu par la poste ses précieuses « graines ».

***

À partir de là Alice avait commencé à devenir un peu bizarre. Au début cela ne s’était pas forcément remarqué. Le premier week-end, elle avait juste pris sa voiture pour aller chercher des feuilles de mûrier dans un village proche d’Alès. De retour à son studio elle était restée immobile devant son incubateur, attendant l’éclosion des précieuses « graines ». Il faisait beau, Cyril l’avait appelée pour aller faire une promenade. Elle avait prétexté une migraine.

En rentrant du travail le lundi soir les premières larves, minuscules et toutes poilues, avaient fait leur apparition. Alice était surexcitée. Elle avait vérifié l’état des feuilles conservées au réfrigérateur et décidé qu’elles n’étaient plus assez fraîches pour les petites chenilles. Alice avait fait une heure de route pour revenir avec des feuilles plus tendres.

Les jours suivants Alice avait annulé par deux fois la partie vespérale de Scrabble avec Suzanne et, surtout, décliné l’invitation de Cyril à venir passer la nuit chez lui. Comment faire ? Les petites bêtes voraces devaient être nourries quatre fois par jour avec des feuilles découpées en lamelles fines.
Il fallait aussi les changer régulièrement pour les débarrasser de leurs déjections, sinon des maladies aux noms barbares : « muscardine », « pébrine », « flacherie », risquaient d’être au rendez-vous...

Alice s’était aussi sentie obligée de rentrer du boulot à la pause de midi, juste pour vérifier que tout allait bien, que les chenilles avaient assez à manger. Elle était maintenant obnubilée par une phrase qu’elle avait lue à maintes reprises : « Il faut donner à manger aux vers peu à la fois et souvent, soit quatre fois par jour. Les repas doivent être donnés à heures régulières. Pour vingt-cinq à trente grammes de graines on estime qu'il faut distribuer, pendant les trente deux jours que dure en moyenne l'élevage, environ 1 300 kg de feuilles ».

Heureusement qu’elle n’avait acheté que cinq grammes de « graines » sur Internet... Elle avait toutefois posé la division. Où trouverait-elle 260 kg de feuilles de mûrier pour nourrir ses protégés pendant les trente-deux jours à venir ?

Et quand, le mardi suivant, elle avait appris que le moindre rayon de soleil, le moindre courant d’air était susceptible de réduire à néant tous ses efforts, Alice avait appelé son travail et demandé un congé exceptionnel, prétextant que sa mère était gravement malade.

Tous ses collègues avaient cru à son mensonge : jamais Alice n’avait causé le moindre problème à la clinique. Elle s’y sentait à l’aise, aimait beaucoup tous ces mots compliqués qu’elle devait retranscrire quotidiennement dans les comptes-rendus d’examens et dont elle ne comprenait qu’une partie du sens : dysplasique, carcinomateux... La fréquence des « x » et des « y » (des lettres à dix points !) y était étonnante. Mais aucun de ces mots ne pouvait servir à battre Suzanne : ils étaient beaucoup trop longs. C’était souvent ce qu’Alice s’était dit en tapant ses comptes-rendus.

« Bombyx » était vraiment un mot formidable, encore plus exceptionnel que « soyeux » dans le même genre d’idées... C’était maintenant le genre de réflexion qu’Alice se faisait en contemplant ses grosses chenilles blanches. Elle restait enfermée dans son studio, sauf pour aller chercher des feuilles et descendre jouer au Scrabble avec Suzanne à 18h30.

Elle s’inquiétait en permanence pour son stock de feuilles fraîches à couper en lamelles et ses feuilles de confettis à préparer. Car le système le plus pratique pour assurer la litière des chenilles consistait à trouer des feuilles de papier avec une perforette. Les vers, attirés par l’odeur des feuilles fraîches de mûrier qu’elle déposait sur les feuilles perforées, agrandissaient les trous, remontaient à travers et abandonnaient ainsi leur litière souillée.

Alice passait des heures à préparer ses feuilles trouées tout en encourageant les larves à manger : « C’est très bien mes petites... maman va vous recouper un peu de feuilles fraîches ». Elle poinçonnait fébrilement des feuilles de brouillon récupérées à la clinique, les lisant en diagonale, tentant de viser les « x », les « y » avec sa perforette : « carcinomateuO », « dOsplasique ».

« Je deviens un peu fêlée », s’était dit Alice le dixième jour. C’était le jour de la deuxième mue. Ce jour-là, les chenilles dormaient et ne mangeaient pas. Alice, épuisée, avait passé une grande partie de la journée à dormir elle aussi.

Cinq jours plus tard (pour la troisième mue) elle avait accepté de passer la soirée et la nuit chez Cyril. Alice avait l’esprit ailleurs : elle craignait que les bestioles ne se réveillent plus vite que prévu, elle n’était pas encore habituée à leurs métamorphoses. Elle avait quitté Cyril précipitamment au petit matin. Il semblait fâché.

Lors de la quatrième mue Alice était retournée passer la nuit chez Cyril. Il devait partir en voyage toute la semaine et l’appellerait le vendredi soir. Il lui avait confié une enveloppe, lui demandant de ne l’ouvrir que quand elle recevrait son coup de fil. Alice avait promis et était vite rentrée s’occuper des chenilles qui entraient maintenant dans leur cinquième et dernier âge.

Alice avait passé toute la semaine dans un état de fatigue avancé : les chenilles avaient atteint plus de cinq centimètres de long, elle étaient d’une voracité incroyable. C’était maintenant qu’il fallait inlassablement ramener des kilos de feuilles, les découper, changer les litières, espacer les bestioles et surtout éviter qu’elles ne s’échappent partout dans le studio.

Le vendredi suivant, partie en expédition récupérer des feuilles de mûrier, Alice avait été ralentie par des embouteillages. Le téléphone avait sonné alors qu’elle poussait la porte, encombrée par son gros sac de feuilles. Apparemment joyeux et excité au bout du fil, Cyril lui avait demandé d’ouvrir l’enveloppe.

L’enveloppe ?

C’était alors qu’Alice avait découvert l’ampleur des dégâts. Ses bestioles, affamées, avaient déferlé sur son bureau pendant son absence et fait un sort au billet de train que contenait l’enveloppe. Maintes fois poinçonné, l’horaire en était devenu totalement illisible.

Il serait impossible de rejoindre COril à Venise...

PRIX

Image de Eté 2016
60

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Fred Panassac · il y a
Une passion... dévorante ! À quoi mène le goût du Scrabble tout de même ! C'est pourquoi j'ai vite abandonné cette occupation ;-) plaisanterie mise à part, une fascinante plongée dans l'univers du ver à soie et l'attention de tous les instants que nécessite son élevage ! Mon vote vous est acquis.
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Marie Dietrich · il y a
Très belle histoire, une obsession originale et une plus agréable. Je vote.

Si vous voulez faire un tour du côté de ma nouvelle : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/l-orphelin-aux-cheveux-bleus

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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonne chance, Aruna, pour la finale ! A bientot au travers de nos écrits. Marie.
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Jean · il y a
Une histoire...Je ne crois pas que se soit le bon mot, plutôt quelque chose racontée comme le ferait un conteur. On lit, on écoute, on invente une fin probable, un peu goguenard d'être si inspiré, puis des fins, on se demande où l'on va et paf, on tombe sur un bête billet de train perforé par des poinçonneuses voraces. Beau récit. Merci
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Dominique Hilloulin · il y a
J'étais déjà passé sans voter, voilà qui est réparé ! Quelle histoire Ce bombyx ! Très captivant à lire.Je vote ! À votre lecture, si cela vous dit, mon poème " la pomme au compotier", merci
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Marie No · il y a
Un texte plaisant à lire, j'aime beaucoup votre style très fluide. Et on ne s'attend pas à ce que la découverte du mot bombyx mène l'héroïne si loin (enfin, loin dans l'élevage du ver à soie, mais pas loin de chez elle, dommage pour Venise) !
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Pascal · il y a
Original, élever des chenilles poinçonneuses n'est pas sans risque, mais cela aurait pu être pire. Mon vote.
Si le cœur vous en dit, Le vagabond des nuages (catégorie poèmes) continue son vagabondage dans l'espace infini de la finale du prix d'été...

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Olivier Vetter · il y a
Se faire bouffer la vie par des bestioles voraces
A chacun ses lubies
Celle-ci ne manque pas d'originalité
Mais que fera-t-elle après?

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DANY 14 · il y a
j'ai aimé et j'ai voté pour cette nouvelle sympatique
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