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Azuré

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19 h 57
Soirée ordinaire. Calme. Solitude.
Il y avait toujours ce gros nuage au-dessus de moi. Ou plutôt tout autour de moi, qui m’enveloppait de chagrin. Et il y avait ce verre sur la table basse que je n’arrivais définitivement pas à me convaincre de boire.

— Oscar, essayez ! C’est juste une autre manière de vous faire renoncer à elle. Il n’y a pas de honte à cela. 

Ma thérapeute me poussait à expérimenter de nouvelles méthodes pour oublier ma femme ; libre association, thérapie psychocorporelle, hypnose… et maintenant, un protocole bien plus original, une sorte de traitement appelée le « Vin bleu ».

— Tous les soirs, avant d’aller vous coucher, buvez-en un verre ! Il vous fera remonter des souvenirs à la mémoire. Le principe est de reconstituer votre histoire pour progressivement accepter la perte et, logiquement, la douleur qui lui est associée.

Étrange mécanisme auquel je n’avais eu aucunement envie d’adhérer, du moins, au départ. Il avait été soi-disant conçu par des neuropsychiatres anglais, approuvé dans quelques pays d’Europe pour finalement arriver dans les mains des spécialistes français les plus renommés, tels que ma propre thérapeute. Je trouvais l’idée malsaine : boire pour se souvenir… Mais j’étais vulnérable et influençable, certainement trop ; j’en avais donc, après quelques semaines, acheté une bouteille. Je l’avais ensuite posée sur une des étagères de la cuisine, écartée de ma vue, contemplée avec intrigue, curiosité puis désir. Tout cela avait eu raison de moi ; la bouteille ouverte, le liquide délicat versé dans un grand verre à pied. Juste un fond. Disposé sur la table. Sous mes yeux.

20 h 03
Le programme télévisé n’annonçait rien de bon : télé-réalité, émissions abrutissantes, téléfilms surjoués… Le monde me paraissait absurde, étroit. Je n’y étais plus à ma place depuis qu’elle n’était plus là. Même le tic-tac de l’horloge m’irritait, comme un vieillard aigri et grincheux.

20 h 22
Résigné, je n’avais plus que deux alternatives : me coucher. Tôt. Si tôt que je me réveillerais assurément les deux yeux écarquillés vers deux heures du matin et passerais le restant de la nuit à cogiter. Ou alors : goûter à ce vin. C’était la dernière chose que j’avais envie de faire, mais après tout… c’était ma thérapeute qui me l’avait prescrit.

20 h 26
Mes lèvres sur le verre. Humides. Trempées. Il n’avait pas le goût que j’avais imaginé. Il était tiède, timidement fruité, mais pas assez pour qu’il soit appréciable. Le vin me réchauffa la gorge puis le corps tout entier. Au deuxième essai, j’eus l’impression de l’avoir déjà goûté autrefois, mais j’étais rationnel et conscient que l’esprit était manipulable. C’était évidemment impossible. Il devait ressembler à une des bouteilles bas de gamme de ma cave, bouteilles que je n’avais jamais réouvertes depuis son départ. Je pris deux autres gorgées et décidai, raisonnement, d’en rester là. Je ne pouvais pas savoir comment j’allais réagir, mieux valait être prudent la première fois.

21 h 07
Rien. Un film venait de commencer ; l’histoire d’un flic devenu alcoolique à la mort de sa fille. C’était tellement ironique : mes espoirs vains, ce grand verre vide, devant un de ces polars cyniques.

23 h 01
La soirée termina comme elle avait commencé. Misérablement monotone. Sans intrigue ni retournement. J’allai me coucher, le cœur lourd, un peu agacé. Je m’étendis sur le lit. Les draps froids, comme s’il y manquait une âme. Mon regard s’arrêta sur le plafond blanc. Pas une pensée. Pas un souvenir. Rien que la nuit et moi. Les paupières lourdes, je m’endormis, épuisé par la vie sans rythme et sans souffle.

3 h 45
Je me réveillai soudainement. Mes yeux entrouverts, je la vis apparaître. Debout, plantée devant moi, dans une longue robe turquoise qui me sembla familière. Elle avait une boîte de chocolat dans les mains et un sourire innocent, comme pour me dire « Bonjour, me revoilà, je suis désolée ».
Mais c’est moi qui parlai le premier :
— Mais où étais-tu passée, tout ce temps ? 
Elle ne répondit pas. Par fierté ou par pudeur, ou peut-être les deux. Mais son visage s’assombrit d’un seul coup.
Au bout du compte, nous fîmes comme s’il ne s’était jamais rien passé. Malgré l’heure, je décidai d’aller faire un tour. Elle monta dans ma voiture, changea la station de radio, avec insolence, pour chanter à tue-tête. Et avec tout le culot que je lui connaissais, elle ouvrit la fenêtre pour y laisser passer son joli minois et respirer l’univers, l’air de dire : « La vie est belle, n’est-ce pas ? ». Sans m’en rendre compte, je pris le chemin du lac, là où j’avais l’habitude de l’emmener quand je sentais que l’on s’éloignait. Elle ne dit rien, consentit implicitement. Me laissant croire que tout cela était vrai et qu’elle ne m’échapperait plus jamais. Finalement arrivés à destination, je ne sus plus quoi faire. Troublé. Intimidé. Je me retrouvai comme un adolescent, sans aucune idée de comment agir. Elle était belle et trop peut-être pour que j’ose la retoucher, lui dire ce que j’avais eu dans la tête tout ce temps. Et elle le savait. Elle me regarda avec insistance comme pour m’inciter à faire un pas, puis baissa la tête pour me faire douter de ses attentes. Je retrouvai ses yeux bleus mer et je pus distinguer des vagues y déferler, m’entraînant au plus profond d’elle. Je tanguai légèrement. Ce fut doux et brisant, à la fois : la sentir à nouveau avec moi, mais comprendre à quel point elle avait pu me manquer. Je me risquai maladroitement à glisser ma main dans ses cheveux, mais, à cet instant précis, je sentis, du bout de mes doigts, une longue cicatrice sur son crâne. Rugueuse et mal refermée.
Que s’était-il passé en mon absence ?

7 h 34
Je sortis du sommeil brusquement, incapable d’affirmer si j’avais rêvé ou si le Vin bleu avait fait effet… Il fallait donc que je m’en assure.

14 h 25
Le téléphone sonna. Quatre fois pour être exact. Je me refusai à décrocher et me contentai d’écouter ma messagerie :
— Oscar, Doctoresse Norton. Écoutez, je sais que vous êtes là. Pourriez-vous me rappeler ? C’est important. 
Ma thérapeute semblait un peu inquiète. Peut-être que le traitement n’était pas une bonne idée, finalement. Peut-être qu’ils s’étaient tous trompés. Peu importe, c’était déjà trop tard.

15 h 13
Je ne pus même pas attendre le soir. Je me servis un verre. Cette fois, le goût me parut bien moins aigre, certainement car je n’étais plus sur la défensive. Je m’abandonnai pour de bon, une gorgée après l’autre, les laissant m’hydrater le cœur. Dans mon grand fauteuil noir, je m’allumai un cigare et je me surpris à apprécier l’instant, ce qui n’était pas arrivé depuis qu’elle était partie.

16 h 31
Je me resservis. Assez de fois pour arrêter de compter. J’eus cette drôle impression de déjà vu, comme si cet après-midi s’était déjà déroulé.

16 h 41
Et enfin, elle réapparut. Toujours dans cette longue robe turquoise, elle s’assit sur le rebord du canapé, juste en face de moi. La lumière tamisée de la pièce m’empêchait de voir clairement son visage, mais je le connaissais par cœur, assez pour en deviner chaque trait. Je lui pris la main, la guidant pour qu’elle puisse s’assoir sur mes genoux. Je l’enlaçai tendrement.

20 h 29
Je me réveillai en sursaut, la tête qui cognait et les yeux brûlants. Allongé sur le sol. J’avais beaucoup trop bu et mon corps semblait à présent en subir les conséquences. Mais j’y étais absolument indifférent… J’avais pu la revoir, la serrer contre moi, tout recommencer.
Le traitement fonctionnait. Vingt-sept jours passèrent, identiquement idylliques. Je pus la voir quelques heures à chaque fois, dans mon salon, dans la rue, dans les cafés, les musées, et puis dans toute la ville. Ma thérapeute m’avait rappelé de nombreuses fois, mais pour rien au monde, je ne voulus évoquer avec elle ce que j’étais en train de vivre, certainement par peur qu’elle y mette un terme. Il me fallait des doses plus élevées, chaque fois, pour faire perdurer l’instant et je savais pertinemment qu’elle me le défendrait.
Mais le vingt-huitième jour fut différent.

11 h 23
Je décidai de l’emmener au lac, dès la fin de la matinée. Nous profitâmes du soleil et de la vue, en déjeunant sur le rocher. Cet endroit était le nôtre, un peu isolé du reste du monde. Rien ne pouvait nous déranger. Je la retrouvais pour de bon… Mais, soudain, sans que je sache déterminer pourquoi, l’instant prit une tournure chaotique et nous nous disputâmes violemment. Elle se mit à hurler des mots, plus forts que les autres. Je restai sans réagir, inerte.

17 h 36
Une nouvelle fois, le réveil fut brutal. Il m’était impossible de me souvenir comment tout cela s’était terminé, comme si l’on m’avait assommé avant la fin.
Après cela, cinq jours passèrent sans qu’elle revienne. Mes émotions se confondaient, entre colère, peur, tristesse… Convaincu qu’il s’agissait d’une erreur dans le traitement, je décidai de joindre ma thérapeute. Je composai son numéro.
Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.
J’insistai.
Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.
Je n’y comprenais rien. C’était pourtant bien son numéro. J’eus l’idée de réécouter mes messages vocaux.
Vous n’avez aucun message.
J’avais dû le supprimer la dernière fois. Mes mains se mirent à trembler. J’attrapai mon ordinateur portable dans l’espoir de trouver son nouveau numéro sur internet. Aucune Dr Norton. En tous cas, pas celle que je connaissais. Mon pouls s’accéléra. Ma gorge se serra. L’ordinateur sur les genoux, je me mis à chercher des informations sur le traitement…
Rien.
Je pris le Vin bleu dans mes mains, pour en lire les inscriptions. Mais à ma grande surprise, ce n’était qu’une des vieilles bouteilles de ma cave.
Mon cœur s’arrêta de battre un instant. Et ce fut comme si tous mes souvenirs remontaient à la surface, en une seule vague, puissante et incontrôlable. Elle renversa tout sur son passage, mes idées, mes perceptions, mes croyances.
Et dans l’écume qu’elle y laissa, je pus enfin apercevoir la vérité.
Il n’y avait jamais eu de Dr Norton.
Pas de traitement.
Pas de Vin bleu.
Je levai les yeux et constatai l’état de mon salon ; tout ce désordre… toutes ces bouteilles qui recouvraient le sol. Je me levai péniblement, essayant de ne pas tomber à la renverse puis, je me rapprochai du couloir à peine éclairé et j’examinai mon visage dans le miroir ; j’étais creusé, pâle, cerné de violet et de noir, englouti sous une peau qui n’était pas la mienne.
Qu’étais-je devenu ?
Et finalement, je me souvins.
Je revins tout d’un coup au beau milieu de cet après-midi-là.
Nous étions au bord du lac, et comme toujours, j’avais encore trop bu. Elle essayait de me convaincre d’arrêter, hurlait que je me détruisais.
— Oscar, je n’en peux plus ! Tu m’avais promis de tout arrêter. Regarde-toi ! Tu n’es plus toi. Tu t’inventes même des histoires… 
Elle continua. Une dispute éclata, faisant résonner nos voix tout autour de nous. Je restai indifférent à ces plaintes, sourd face à ces reproches… jusqu’à ce qu’elle me dise :
— C’est fini. 
J’aurais pu réagir comme un homme....
Et la retenir.
Au lieu de cela, je l’attrapai impulsivement et la poussai de toutes mes forces. Elle se brisa la nuque contre le rocher, n’y résista pas, immobile sur le sol, dans sa longue robe turquoise.
Paniqué, je la portai et déposai son corps dans le lac. Je contemplai son corps s’enfoncer dans l’eau bleue puis, détournai le regard.

20 h 01
Soirée ordinaire. Calme. Solitude.
La vie reprit son cours.
Je me servis un verre.
Et je bus…
Pour oublier.

PRIX

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El bathoul · il y a
Ces heures égrenées, sont une très belle entrée en matière jusqu'au fond du gouffre. Tres beau texte, juste une description de l'enfer. Merci.
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Azuré · il y a
Merci à vous, c'est très gentil
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Zouzou · il y a
une potion qui n'est ...pas toujours magique, mes voix !
en lice, Le cri du feu et Au bon ressort...

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Azuré · il y a
Merci pour votre soutien!
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Samia.mbodong · il y a
Un bon texte qui nous tient en haleine avec une chute inattendue
Bravo et merci je soutiens.

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Azuré · il y a
Merci beaucoup !
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Dranem · il y a
L'oublie... est-ce possible ? peut être avec ce vin bleu ... mes voix pour texte à la frontière du réel... comme dans un film de David Lynch... peut être viendrez-vous lire cette légende qui hante les pentes du volcan ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-de-madame-desbassyns
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Azuré · il y a
Merci pour ce commentaire, c'est gentil !
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Marie Kléber · il y a
Quelle intensité dans ce texte!
On en sort hors d'haleine.
Superbe! Et efficace

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Azuré · il y a
Merci, ça me fait plaisir ! C'est très gentil :)
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Eisas · il y a
Une tension croissante de l'intrigue soutenue par une écriture et un style efficace !
Heureuse découverte. Je vote et je m'abonne.
+5

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" en compétition dans la catégorie Poèmes.
Amicalement,
Eric

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Azuré · il y a
Merci à vous ! C'est très gentil et encourageant. Bien sûr, je vais lire votre poème :)
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Blin · il y a
Superbement mis en place. Un style nerveux, sec, gratté jusqu'à l'os. Ce choix d'écriture rend le texte intense, puissant, anxiogène à souhait. Mes 5 voix.
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Azuré · il y a
Merci beaucoup ! Votre commentaire me touche et me fait réellement plaisir :)
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michel jarrié · il y a
Dramatique à souhait. La chronologie est bien orchestrée et la fin, toujours verre en main...Pour oublier, mais le peut-on.
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Azuré · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire !
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Chantal Sourire · il y a
J'ai commencé à me douter lorsqu'il parle de la cicatrice, un texte en tension, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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Azuré · il y a
Merci pour vos voix :)
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OpiedesmOts JOHN BAPTISTE · il y a
Un petit mot pour l'auteur : Bravo.
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Azuré · il y a
Merci beaucoup 😊
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