Bob le fétiche

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j'écris pour être bu sans modération  [+]

Image de Hiver 2018
En passant rue Visconti devant une galerie spécialisée dans l'art africain, un objet singulier attira l'attention de Charles, un médecin habituellement peu sensible aux choses de l'art. Sous une lumière crue, une figurine particulièrement expressive trônait seule dans la vitrine où elle semblait condamnée à hurler un message muet. Charles resta un moment à observer cette sculpture en terre cuite d'une trentaine de centimètres de haut qui représentait un personnage masculin de type négroïde. Carnation en croûte de douleur, tronc en torsade de souffrance, bras en supplique de noyé, lippe en grimace de sourire, le petit bonhomme tendait crânement au ciel sa gueule cassée. Ployant sous un fardeau de malheurs mystérieux, il incarnait un psaume de glaise sombre dont chaque note bleue résonnait en silence. Mu par une pulsion irrépressible, Charles entra pour en savoir plus.

Le galeriste souligna combien il s'agissait d'une œuvre singulière, sans doute un véritable fétiche vaudou. Il avait été trouvé par un ouvrier lors de travaux, enterré avec des restes d'offrandes dans le jardin d'un pavillon de banlieue jadis occupé par des Antillais. Le terrassier l'avait conservé toute sa vie durant. À sa mort, les héritiers l'avait vendu à un brocanteur qui l'avait oublié dans son bric-à-brac. C'est à ce marchand que le galeriste avait acheté la statuette. Après nettoyage et expertise, il venait de la mettre en vitrine. Son prix était raisonnable et Charles fit affaire. En emballant le fétiche avec précaution dans du papier bulle, le vendeur lui avoua qu'il savait qu'il partirait très vite mais c'était la première fois de sa longue carrière qu'il vendait une pièce moins d'une heure après l'avoir exposée. Paquet sous le bras, Charles se rendit à son cabinet qu'il avait installé dans l'appartement d'un immeuble haussmannien du Boulevard Saint-Germain. Les premiers patients étaient annoncés dans une petite heure. Le médecin posa le paquet sur son bureau et entreprit de le déballer. Comme une évidence, il installa le fétiche en lieu et place d'une pendulette dorée sur la cheminée en marbre sculpté. Il s'en séparerait sans états d'âme, sûr d'en obtenir un bon prix chez un des antiquaires de la rue des Saints-Pères.

Immédiatement, Charles comprit qu'une prêtresse vaudou avait modelé ce fétiche dans de l'argile sacrée pour communiquer avec les esprits de ses noirs aïeux. Il imagina une belle officiante touchée par la grâce qui faisait danser la terre sous ses doigts fiévreux. La statuette n'avait rien de l'idole païenne, ni beauté à vertu miraculeuse, ni laideur à pouvoir maléfique. À l'inverse, elle semblait être l'ébauche d'un idéal, l'esquisse d'une vérité, le projet d'un absolu enfin accessible. Au plan formel, chacune de ses imperfections était trouvaille singulière et prometteuse, autant de sillons à creuser où pourraient s'épanouir des fleurs jusque là inconnues. Au plan spirituel, fils de divinités obscures et d'intuitions lumineuses, la figurine n'attendait aucune compassion car elle n'était pas advenue pour prendre mais pour donner. Elle n'avait rien d'une liberté guidant son peuple révolté mais tout son être semblait ouvrir la voie à une nouvelle génération d'artistes inspirés. Le médecin s'émut d'avoir saisi avec autant d'acuité l'intention de l'inconnue qui avait donné vie à cette sculpture. Œuvre anonyme, il revenait à son nouveau propriétaire l'honneur de l'intituler. En souvenir d'un camarade d'internat d'origine sénégalaise avec qui il avait appris à vivre, Charles la baptisa Bob.

Bob le fétiche s'imposa immédiatement comme un véritable compagnon. Charles lui parlait volontiers, parfois même devant des tiers. À ceux qui s'étonnaient de ces soliloques, il rétorquait que nul ne s'étonnait qu'on parlât à un chat, à un canari voire un poisson rouge très justement appelés animaux de compagnie. Très sérieusement, Charles ajoutait que les œuvres d'art avaient, elles aussi, une âme. Aux plus sceptiques, il confortait sa démonstration en prenant l'exemple du « sourire de l'ange » de la cathédrale de Reims, de la « piéta » de Saint-Pierre de Rome de Michel Ange ou encore du « baiser » de Rodin, autant de chefs d’œuvre dont l'âme avait traversé les siècles. Nul doute, pour Charles, cette statuette procédait du même mystère.

Rares étaient les patients que Bob laissait indifférents. La plupart y voyaient une allégorie de la douleur de l'esclavage et chacun y allait de son commentaire sentencieux. Certains lui prêtaient des pouvoirs surnaturels. Amusé, Charles laissait dire. Athée, il n'accordait aucun crédit aux histoires de sorcellerie mais il admettait volontiers que Bob avait sa part de magie. Pour preuve, depuis qu'il trônait sur la cheminée, le cabinet, pourtant soumis à rude concurrence dans un quartier qui perdait peu à peu ses habitants, ne désemplissait pas d'une clientèle aisée qui permit à Charles de renoncer à sa convention avec l'assurance maladie et de pratiquer des honoraires selon les moyens du patient. Pour se racheter de cette cupidité infantile, Charles consacrait une dizaine d'heures par semaine aux dispensaires de Médecins du Monde où, pour conjurer l'horreur la misère ambiante, il retrouvait l'humour gras des salles de garde de sa jeunesse.

Quelques années après l'achat de Bob, un couple d'inconnus vint consulter. L'homme, un grand gaillard à crinière blanche façon Joseph Kessel, achevait crânement la soixantaine. Sa compagne, que Charles prit tout d'abord pour sa fille, affichait la contenance satisfaite de ces élégantes habituées à asservir la gente masculine. Avec de longs cheveux noirs à reflets roux et de grands yeux sombres et un sourire narquois souligné de rouge vif, elle était trop jolie femme pour ne pas avoir cédé à la tentation d'un mariage d'argent. Charles sourit en lui imaginant une foule d'amants impétueux assignés à la distraire des insuffisances chroniques de son vieil époux.

Monsieur avait un peu de fièvre, un banal début de grippe. Eut égard aux traitements qu'il prenait pour soulager ses problèmes de prostate, il n'avait pas voulu prendre le risque d'une automédication. L'hôtel où ils étaient descendus lui avait recommandé le cabinet de Charles. Pendant que le médecin auscultait son mari, Madame tomba en arrêt devant Bob. Elle poussa un cri strident qui fit sursauter les deux hommes. Pâle et tremblante, elle demanda au médecin d'où lui venait cette statuette. Charles, qui en avait fini avec Monsieur, lui répondit simplement qu'il l'avait achetée à un galeriste spécialisé. L'élégante conta alors une étrange histoire.

Tout d'abord, elle révéla qu'elle était chabine, c'est-à-dire l'enfant blanche d'un père noir. Elle était la petite fille d'une prêtresse vaudou dédiée au culte d'Erzulie, la vierge noire de l'érotisme. Originaire des Antilles, sa grand-mère avait débarqué en métropole avant guerre. Elle avait suivi ses maîtres békés venus y doper le négoce familial. Les Allemands aux portes de Paris, elle avait fui avec ses patrons. Cependant, avant leur départ, elle avait enterré le fétiche dans le jardin de leur pavillon de banlieue. Quand, des années plus tard, elle revint le chercher, la maison avait été démolie pour permettre la construction d'un immeuble. Ne subsistait de la statuette qu'une petite photo noir et blanc aux bords dentelés dont elle ne séparait jamais. Sur son lit de mort, l'aïeule avait confié le cliché à sa petite fille. De fait, l'élégante sortit de son sac à main la photo d'un fétiche. Charles l'examina avec soin. Il n'y avait aucun doute, c'était bien Bob.

D'un ton impérieux, Madame lui demanda de lui revendre le fétiche dix fois le prix auquel il l'avait acheté. Habitué à ses caprices, le mari sortit son chéquier mais Charles ne voulut rien entendre. La mégère entra alors dans une rage folle. Prétextant que la statuette lui revenait de droit, elle voulut s'en emparer. On en vint aux mains et il s'en fallut de peu que Bob ne tombât sur le parquet. Hors de lui, Charles chassa ce couple d'importuns sans rédiger l'ordonnance qu'ils étaient venus chercher ni même réclamer les honoraires de la visite. Sur le palier, la femme échevelée hurla en créole une malédiction en jurant qu'elle reviendrait. Peu impressionné, Charles lui claqua la porte au nez.

Après s'être excusé du scandale auprès des patients qui attendaient, il reprit ses consultations. À la fin de sa journée, il médita sur cette mésaventure en soliloquant avec Bob, un verre de vieux rhum à la main. Charles prit alors conscience de la fragilité de la statuette dont la chute eût été fatale. Convaincu qu'une sculpture doit s'offrir au toucher, il écarta l'idée de la protéger dans une vitrine car c'eut été l'aseptiser en le privant du plaisir de la caresser. Charles décida alors d'en faire faire un tirage en bronze.

Quelques jours plus tard, Charles buvait un verre de Sancerre au bar du Chai de l'Abbaye quand il sentit, aux délicates fragrances d'un parfum, une présence féminine dans son dos. Il déchanta quand il reconnut l'hystérique qui avait failli détruire Bob. À la grimace de Charles, celle-ci répondit par un sourire enjôleur. Sans y avoir été invitée, elle se jucha sur le tabouret voisin. D'un geste étudié, elle rajusta sa jupe sur une jarretelle que Charles ne manqua pas de remarquer. Chattemite, Madame qui s'appelait Juliette, pria le médecin de l'excuser d'avoir fait scandale à son cabinet en l'assurant de la sincérité de sa contrition. Son époux reparti dans sa province, elle était restée à Paris pour régler cette affaire. Goguenard, Charles comprit l'objet de son entreprise de séduction. Avec son tailleur haute couture, les rubans et dentelles qu'elle laissait deviner, ses bas nylon et ses escarpins, Juliette était en tenue de combat. Ce qu'elle n'avait pu obtenir avec l'argent de son généreux mari, elle le gagnerait avec son anatomie. Quand elle s'offrait, la drôlesse se savait difficilement résistible. Rarement insensible aux charmes d'une jolie femme, Charles décida de jouer le jeu. Après quelques verres, ils allèrent dîner chez Vagenende, une brasserie bien tenue où le personnel les accueillit avec chaleur en les installant à une petite table du fond de la salle. Maline, Juliette n'aborda pas l'objet de sa démarche. En retour, Charles ne parla pas de Bob. À la fin du dîner, ils étaient devenus bons amis. Conformément aux plans de l'intrigante, sur le trottoir du boulevard Saint-Germain, ils échangèrent un long baiser. Complice enthousiaste de ce manège, Charles lui fit les honneurs de son alcôve. Juliette lui fit vivre une nuit d'amour qui resterait dans ses annales. Après tout, n'était-elle pas fille d'Erzulie ?

Au petit-déjeuner, Charles lui confirma sa décision irrévocable de garder Bob, mais avant que Juliette ne lui arrache les yeux de dépit, il formula une proposition. De cette pièce unique trop fragile, il était opportun de faire des tirages en bronze. Loin d'altérer la création de l'artiste, le procédé viendrait la magnifier. Pour la convaincre, il lui fit remarquer que, de Rodin à Bourdelle en passant par Maillol, les musées exposaient des bronzes au regard desquels les originaux en terre cuite ou en plâtre faisaient pâles figures. Loin de se fâcher, Juliette lui sauta au cou. À l'issue de quelques recherches, ils prirent rendez-vous dès le surlendemain chez un fondeur d'art réputé.

À heure dite, Juliette était devant la porte du cabinet médical. Elle avait troqué son tailleur pour un ensemble en jean et ses escarpins pour des baskets. Ne manquaient que les couettes pour lui donner l'image d'une adolescente attardée. Le baiser qu'elle écrasa sur ses lèvres avait un goût de jeunesse qui émut son amant. La fonderie était située en grande banlieue et Charles prit sa voiture pour les y conduire. Loin de lui faire la conversation, Juliette s'endormit avant de sortir de Paris. Charles la réveilla au moment où un panneau leur indiqua la proximité de la fonderie.

Bâti sur un vaste terre plein qui servait de parking, le bâtiment industriel maintes fois bricolé depuis sa construction à la fin du dix-neuvième siècle n'avait rien d'attirant. Ils y furent néanmoins accueillis avec bienveillance par une femme qui se présenta comme une des héritières du fondateur de l'entreprise. Après avoir écouté son argumentaire commercial, Charles défit le paquet dans lequel avait voyagé Bob et posa la statuette sur le bureau de l'hôtesse. À la vue du fétiche, celle-ci blêmit avant de se reprendre. Sourire crispé, elle s'enquit de connaître l'histoire de cette sculpture que Charles lui conta volontiers. À mesure qu'il avançait dans son récit, le visage de l'hôtesse s'éclairait. Radieuse, elle les invita alors à la suivre dans les réserves où attendaient des centaines de tirages de toutes sortes de sujets. Il y avait là un bestiaire d'espèces de toutes sortes et de toutes taille, entiers ou en pièces détachées. Ici, une demi-tête de rhinocéros clonée cinq fois, là un buste de cantatrice en trois exemplaires, ailleurs des panthères menaçantes disputaient un bout d'étagère à des morceaux de jeunes filles alanguies. Habituée à cette ambiance surréaliste, l'hôtesse prit une échelle pour fouiller un rayonnage couvert de poussière. Elle en sortit une statuette d'une trentaine de centimètres qu'elle nettoya sommairement avant de la tendre à Charles qui resta stupéfait. Lui qui ne croyait pas à la sorcellerie, il fut servi car il s'agissait d'un tirage brut de fonderie de Bob le fétiche. Il l'examina et en reconnut tous ces petits détails qui signent une œuvre originale. Il n'y avait aucun doute, c'était bien Bob !

L'hôtesse les informa que la fonderie en avait douze tirages à leur disposition. Trop émue, Juliette faillit perdre connaissance. Charles dut la soutenir en regagnant le bureau où un verre d'eau fraîche ne suffit pas à atténuer son trouble. Après avoir exhumé des archives un dossier poussiéreux, l'hôtesse leur conta le fin mot de l'histoire.

En 1940, une cliente occasionnelle leur avait commandé des tirages en bronze d'une statuette de terre cuite. Elle les avait payé d'avance mais elle n'était jamais venue les chercher. En ces temps difficiles, elle en avait sans douté été empêchée. De plus, pour ne pas tomber aux mains de l'occupant, la fonderie avait fermé, les installations sabotées et le stock de bronze enterré dans les environs. Après bien des vicissitudes, l'entreprise n'avait repris ses activités qu'à la fin des années 40. Consciencieux, son grand-père avait écrit à l'adresse de la cliente mais la lettre était revenue. Pour preuve, l'hôtesse sortit de son dossier une enveloppe jaunie. Juliette y reconnut le nom de sa grand-mère sous le tampon « N'habite pas à l'adresse indiquée – retour à l'envoyeur ».

Aujourd'hui, la fonderie était heureuse de livrer les tirages commandés. Pour faire bonne mesure, elle proposa d'offrir la patine. Agitée de sanglots, Juliette laissa Charles choisir la finition au regard d'une série d'échantillons. Après quelques essais, l'ouvrier qui leur avait été désigné parvint à un noir parfait. Pendant son travail, Juliette tapait des mains comme une enfant au spectacle cependant que Charles souriait, béat. Le résultat les enchanta. Incontestablement, Bob avait gagné en noblesse et il suscita l'admiration sincère du personnel mais aussi des quelques sculpteurs qui rôdaient par là. L'ouvrier leur indiqua qu'il lui faudrait une dizaine de jours pour s'occuper des onze exemplaires restant, délai sur lequel s'engageait la fonderie. Pendant que le photographe maison prenait des clichés de Bob, l'hôtesse offrit le champagne. Rapportée par la presse, cette histoire insolite ferait bonne publicité à l'entreprise. Revenue à elle, Juliette pria Charles de garder pour lui l'original et ce premier tirage. Elle reviendrait prendre livraison des autres. Après avoir chaudement remercié les responsables de la fonderie, le couple partit, les deux Bob soigneusement rangés dans le coffre de leur voiture.

Rentrés à Paris, Charles et Juliette se séparèrent. Le trop plein d'émotions avait fatigué la jeune femme qui souhaita passer la nuit seule à son hôtel. Toutefois elle demanda à Charles la permission de garder le bronze de Bob. Il n'y vit aucune objection et, après un dernier baiser, rendez-vous fut pris pour le surlendemain. Quand Charles se présenta à la réception de l'hôtel, le concierge lui apprit que Madame était partie mais qu'elle lui avait laissé un colis, seulement un colis mais ni lettre ni coordonnées où la joindre. Déconfit par cette disparition imprévue, le médecin partit avec le tirage de Bob sous le bras. Attablé au Chai de l'Abbaye, il médita longuement sur la morale de cette histoire. Après avoir bu une bouteille de Sancerre, Charles admit qu'il n'était pas nécessaire d'en chercher.

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Frédérique Lechat-Lechat · il y a
Bob le voyageur !
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Isabelle Lambin · il y a
Mes votes, à nouveau, Jean-François. Ouf, juste à temps ! ;o)
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Françoise Mausoléo · il y a
Je vote pour Bob
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Farida Johnson · il y a
Je viens soutenir ce texte fort bien écrit ,sans morale ni vaudou. Votre Bob revient de loin et se balade dans l'Histoire. Bonne chance.
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Elisa Tixen · il y a
Allez Bobby !
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Catherine · il y a
Allez "Bob", vous êtes le meilleur !...
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Claudine Lehot · il y a
bonne chance, bise !
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Élodie Torrente · il y a
Et hop tous mes votes ! Bonne chance !
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Gaelle Papiau · il y a
Une jolie découverte , merci Bob :)
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Nicolas Pod · il y a
Merci pour cette lecture captivante, entraînante. Plonger dans le monde de Bob est une aventure si délicieuse. Bientôt d'autres nouvelles histoires ?

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