Bloody Sophie

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« Les gens défilent au service client ! On n’a même pas le temps de connaitre leur prénom ! »
Cette plaisanterie, je l’ai entendue à peine embauchée. Sauf que leur histoire de turn-over, je n’y avait pas crue. A cause de Maud et Sophie. Elles travaillaient respectivement dans ce service depuis quinze et onze ans. Quand on les regardait, on ne voyait rien qui clochait. Elles m’avaient accueillie avec beaucoup de bienveillance et étaient des exemples de professionnalisme. Non, extérieurement rien ne clochait. Sauf cette désagréable sensation de devoir toujours rester aux aguets. Quand je rentrais dans le bureau commun, elles se taisaient comme si elles complotaient contre moi. Quand j’étais aux toilettes, j’entendais toujours une autre personne y entrer quelques secondes après moi. Je n’osais pas laisser mon déjeuner dans le bureau ou dans le frigo commun parce que je m’imaginais qu’elles cracheraient dedans ou pire m’empoisonneraient. Quand je prenais le métro le soir pour rentrer, je n’aimais pas la façon qu’avait Sophie de se tenir toujours derrière moi comme si elle attendait le bon moment pour me pousser.
« On dirait que tu ne m’aimes pas. »
Je devins livide, ma gorge se noua et mon estomac fit un double loops.
« Euh... Quoi ? Si, bien sûr que je t’aime bien Sophie.
_ Non, je ne crois pas.
_ Pourquoi tu penses ça ?
_ Régis de l’infra m’a dit que tu me trouvais un air malade.
_ Mais non ! Pas du tout ! Je connais à peine Régis ! Jamais je n’ai dit ça !
_ Un air de malade mentale, tu as dit ! »
Jamais je n’avais dit une chose pareille à qui que ce soit. Je faisais tout mon possible pour rester dans mon coin et être en bons termes avec mes deux collègues. Ce Régis me mettait en colère. Sophie ne me laissa, cependant, pas le temps de m’énerver.
« Maud est absente aujourd’hui tu sais.
_ Oui.
_ Si tu veux rester dans ce bureau, il faut que tu nous prouves ta loyauté.
_ Ma loyauté ? C’est-à-dire ?
_ Je vais te montrer. »
Sophie a fermé la porte de notre bureau à clef et tiré les stores. Elle a pris son agrafeuse et des feuilles de papier buvard bleu. Elle a étalé les fournitures devant moi, a pris mon bras droit et relevé ma manche.
« Dans cette société, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Nous sommes la risée des autres services depuis que notre directrice adjointe a dit, au cours d’un comité, pour plaisanter, qu’il ne fallait que deux neurones qui se connectent pour travailler au service client. Ils te sourient mais au fond, ils se croient supérieurs à toi. Maud et moi avons appris à devenir très fortes mais nous avons besoin régulièrement de nous faire une piqûre de rappel. Si tu veux rester ici, tu dois te soumettre aux mêmes mesures drastiques que nous. »
Je ne sais pas pourquoi je me suis laissée faire ce jour-là. Lorsqu’elle m’a agrafée la chair molle de mon bras, je n’ai pas trop hurlé pour ne pas alerter les autres bureaux. J’ai pleuré et j’ai regardé le sang s’égoutter sur le papier buvard. Sophie a utilisé la totalité des agrafes puis elle est retournée à son bureau.
« Tu ne les retireras qu’à ton arrivée chez toi. J’espère que tu es à jour de ton rappel tétanos. »
Elle m’a jeté un vieux plaid que je voyais trainer dans le bureau depuis mon arrivée et m’a ordonné de le mettre sur mes épaules pour cacher le sang qui ne tarderait pas à sécher. Enfin elle rouvert les stores et notre porte puis reprit son travail normalement. J’ai eu un mal de chien à retirer les agrafes une fois rentrée chez moi.
Les semaines sont passées. Chaque fois que Maud était absente, Sophie fermait la porte du bureau et inventait une nouvelle épreuve pour renforcer notre cohésion. Elle m’a scarifiée avec un coupe-papier et frappée au torse et au dos avec des classeurs. Elle versait régulièrement de l’alcool à quatre-vingt-dix sur mes plaies ouvertes. Elle me donnait des gifles pour que je reste en éveil. Elle continuait régulièrement à m’agrafer bras, oreilles, ventre, toute chair molle qui attirait son regard. Elle m’a même étranglé un jour et j’ai vu trente-six chandelles. Le plus fou était qu’elle s’auto-infligeait les mêmes sévices. Elle croyait vraiment à son idée de cohésion. Elle avait vraiment un grain, comme on dit chez moi. Mais j’en avais un aussi d’une certaine façon parce que je la laissais faire. Je m’habituais même à ces buvards tachés de sang que je ramenais chez moi pour les jeter, afin de ne pas éveiller les soupçons au bureau. Je me disais que j’agissais comme une zombie parce que j’avais peur. Sophie était de plus en plus proche de moi lorsque nous attendions le métro le soir. Chaque fois qu’elle me prenait le bras pour entrer dans la rame, mon cœur avait un arrêt irrégulier. Maud semblait ne rien voir de ma souffrance et Sophie veillait à toujours à me sourire avec un air qui me glaçait le sang.
Le déclic est un phénomène étrange. La semaine précédente, Sophie m’avait amputé deux orteils :
« Un de chaque pied, c’est plus équilibré » avait-elle dit.
J’avais à peine cillé. Je devenais comme elle ; la souffrance était ma routine. Elle était très fière de moi et elle me confia son plan secret : pousser nos collègues médisants sous le métro. J’avais presque accepté de l’aider à le faire. Ce jeudi-là, je croisais le fameux Régis de l’infra : origine de mon martyre. Je l’avais croisé de nombreuses fois depuis ce jour où Sophie m’avait appris la cohésion professionnelle et jamais rien ne s’était passé.
« Vous vous entendez comme larrons en foire Sophie et toi, on dirait.
_ Oui, oui.
_ Tant mieux. Ça fait du bien d’avoir des têtes connues au service client.
_ Oui, oui.
_ Pourtant au début, tu ne l’aimais pas hein ? »
Nous étions dans le couloir bordant les salles de réunion. Sans réfléchir, je lui ai donné un grand coup de pied dans les bijoux de famille. Il est tombé à genoux et je l’ai attrapé par les cheveux pour le trainer tant bien que mal dans la première salle venue. Je lui ai martelé le visage de coups de poings et de coups de talons de chaussures. Il y avait du sang partout. J’ai immédiatement appelé Sophie pour qu’elle vienne m’aider. Elle ne s’est pas faite prier. Je préfèrerai ne pas me rappeler que pendant plusieurs minutes, je me laissais gagner par la folie de Sophie et piétinais ce pauvre Régis avec mon talon de chaussures jusqu’il perde connaissance. Le silence soudain de la pièce me fit redescendre sur Terre. Sophie me regardait du coin de la salle, jouant avec son cutter.
« Tu vas en prendre pour vingt ans, a-t-elle dit.
_ Quoi ?
_ Tu as agressé un de tes collègues sur ton lieu de travail.
_ Aide-moi !
_ Non.
_ C’est à cause de toi !
_ Je suis furieuse contre toi. On avait un plan sérieux et réfléchi. Et toi, tu décides de tabasser les gens au bureau. Ça ne va pas dans ta tête ! Je suis déçue ; je pensais avoir trouvé une personne qui me comprenait. »
Puis elle a appelé la sécurité de l’immeuble. Elle a dit qu’elle avait pris le cutter pour se défendre. Avant qu’ils n’arrivent, elle en avait profité pour me donner un coup de cutter dans le cuir chevelu et avait collé une feuille de buvard bleu dessus.
« Je ne voulais pas qu’elle se vide de son sang » avait-elle dit avec candeur.
Je suis sûre qu’elle a gardé cette feuille de buvard comme souvenir de moi. Il parait qu’elle a finalement quitté la société pour un nouvel emploi dans une association médicale sur Paris. Dans ma tête, je la surnomme Bloody Sophie. Elle m’a au moins appris une chose : ne pas avoir peur du sang.
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