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Bliss

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Sytoun

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130

Maxime, 18 ans, est passionné d’écriture depuis qu’il est tout petit.
C’est sa mère qui lui a donné le goût. D’abord pour la lecture, en lui racontant des histoires puis pour l’écriture, écrivant elle-même beaucoup dans l’association où elle travaille, aussi bien pour des personnes en difficulté dans leurs démarches administratives, qu’aux prisonniers, marque d’un esprit ouvert aux autres. 
Son père, il est mort quand il avait deux ans. Mort en service alors qu’il intervenait sur un braquage dans une bijouterie. Il était flic.
Max n’a gardé aucune image de son père, qui n’existe qu’au travers de ce que lui en a raconté sa mère. Le seul souvenir tangible qu’il en conserve est son bras gauche : lorsqu’il avait deux ans, quelques semaines avant que son père ne meure, Max jouait avec une prise électrique et a manqué de s’électrocuter. Son père est arrivé in extremis et lui a pratiqué les premiers soins avant de le conduire aux urgences.
Si Max s’est sorti vivant de cette expérience, le choc lui a laissé une séquelle à vie. Un handicap au bras gauche qui fait qu’il ne peut pas le plier entièrement. Et sa main est pratiquement hors d’usage.
Cependant, en grandissant, Max a appris à vivre avec ce handicap qui ne le dérange plus, aujourd’hui.
Hormis quelques amis, Max a grandi seul, entouré de l’attention bienveillante de sa mère, et a développé une vraie passion pour l’écriture. Avec le temps, il en est même venu à imaginer qu’il allait pouvoir en vivre et payer un peu à cette femme les sacrifices qu’elle a dû faire pour son éducation.
Néanmoins, dans ce métier, rares sont ceux qui arrivent à percer. Sur un ou deux qui sortent des bestsellers ou sont adaptés au cinéma, combien sont ceux qui jamais ne connaissent le succès ? L’écriture n’est pas un domaine qui promet la réussite à l’arrivée. La plupart l’ont compris et se sont résignés à n’écrire que pour le plaisir ou par conviction, sans chercher le succès, l’argent, à plaire à tout le monde... Seulement à ceux à qui ils sont attachés, un public restreint mais fidèle.
Mais ce n’est pas le cas de Max. Le jeune homme a déjà écrit plusieurs petites œuvres mineures, qu’il donne à lire à des proches, à quelques amis et à des “professionnels”, professeurs de littérature ou écrivains.
Mais Max reste obsédé par la volonté de percer. Il se voit la destinée de J.K. Rowling. Il veut absolument écrire LE bestseller, LE roman qui va marquer toute une génération, qui sera ensuite reconnu comme LE classique du siècle. Il le veut, il n’en démord pas. « Si tu pars avec cet objectif, jamais tu ne seras heureux, tu as beau être très talentueux, tu n’arriveras pas à atteindre ton but si tu le fixes aussi haut », lui disent tous ses amis.
Mais Max est décidé à y arriver.
Les romans d’aventures marchent très bien, les biographies aussi, qu’à cela ne tiennent : Max a choisi son genre. Il va écrire une histoire retraçant la vie d’un des grands aventuriers de notre époque. Il a d’abord beaucoup hésité entre des personnalités plus ou moins réputées.
Et l’illumination lui est venue lorsqu’il est tombé par hasard à la télévision sur un documentaire qui retraçait une longue série de faits divers ayant marqué les esprits il y a plusieurs années. Pendant trois ans, un gang commandé par un certain Bliss avait semé la terreur dans toute la France et ailleurs en Europe. Le documentaire dépeignait un portrait complexe de ce gangster, à la fois violent, vantard et flambeur mais aussi porté par des idéaux et toujours généreux avec les habitants de sa cité ou les plus démunis.
Après avoir dévalisé, tué, braqué, Bliss s’était fait arrêter par la police française, dénoncé par l’un de ses complices, qu’il avait abattu froidement juste avant son arrestation.
À peine le documentaire terminé, Max sait sans avoir à y réfléchir davantage qu’il va écrire son roman sur Bliss.
Malgré les années passées, ce nom et les épisodes sanglants auxquels il se rapporte restent encore gravés dans toutes les mémoires et le personnage et son histoire présente toute la richesse nécessaire pour écrire un grand roman d’aventure.
De plus, personne n’a encore publié de livre à son sujet.
Puisque Bliss a marqué toute une génération, un roman retraçant sa biographie n’a-t-il pas, lui aussi, toutes les chances de marquer son époque ?

***
À la maison d’arrêt de Corbas, à Lyon, le prisonnier Bliss termine de prendre son déjeuner au self lorsque le maton s’avance vers lui.
— Bliss, parloir ! Un jeune gars qui veut te parler !
N’ayant plus reçu de visite depuis plusieurs années, Bliss se lève, perplexe, et suit le gardien de prison jusqu’au parloir. Max l’attend, de l’autre côté des grilles. Une fois le maton parti, Max et Bliss se retrouvent face à face, silencieux, séparés par le plexiglas transparent.
— T’es qui, petit ? Demande Bliss après avoir dévisagé son interlocuteur. Qu’est-ce que tu me veux ?
— Je voulais vous demander quelque chose, répond Max. Bliss, c’est bien vous ? — Ouais. Et alors ?
— Voilà. Je m’appelle Maxime et j’écris des romans... se lance le jeune homme. Je voudrais écrire sur vous... Une biographie. Et vous êtes la personnalité qu’il me faut pour écrire ce livre.
— Tu veux raconter ma vie ? S’exclame Bliss, amusé.
— C’est ça. Oui. J’aimerais écrire sur une personne que tout le monde connait sans la connaître, un bestseller vendu à des dizaines milliers d’exemplaires.
— Et si j’ai pas envie de te raconter ma vie pour qu’elle soit connue par toute la France ?
— Et bien, j’y ai bien sûr réfléchi, répond Max. Si vous acceptez, je peux vous renvoyer l’ascenseur.
— En faisant quoi ? Tu vas m’offrir un exemplaire gratos ?
— Bien plus que ça, répond Max. Je peux vous aider à sortir d’ici.
Bliss sourit, de plus en plus amusé par ce jeune homme trop sûr de lui.
— Tu veux m’aider à faire la malle, hein ? Et comment tu veux t’y prendre ?
— Compte tenu de ce que vous avez déjà tiré, vous devriez en principe bientôt revoir le juge d’application des peines, n’est-ce pas ?
— Dis donc, t’as l’air bien renseigné toi... Répond Bliss soupçonneux. Je dois effectivement le voir dans un mois, ouais. Mais ne me dis pas que tu crois pouvoir me faire évader comme ça...
— Disons que je pourrais m’arranger pour distraire l’attention de vos geôliers pendant votre rendez-vous au tribunal. À charge pour vous d’en profiter. Je me charge de vous trouver un faux passeport et un billet pour la destination de votre choix. Une fois hors du territoire, vous saurez certainement vous débrouiller pour disparaître. Tout ce que vous demande en échange, c’est de me fournir le contenu pour écrire mon livre. J’ai apporté un carnet dans lequel vous pouvez résumer votre vie, depuis votre enfance à la cité, vos braquages, vos crimes, jusqu’au moment où vous êtes tombé. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous êtes gagnant, non ?
Au fur et à mesure de l’exposé de Max, Bliss commence à gamberger.
— Tu m’as l’air un peu trop sûr de toi, petit, reprend Bliss. Mais, tu as pensé à ce qui risque de t’arriver une fois que je serai parti de France ? Les condés vont te soupçonner et tu vas te retrouver à ma place.
— C’est un risque. Mais sans preuve, ils ne pourront pas me faire grand-chose. Et cette entrevue, c’est certes un indice mais pas une preuve.
Bliss, les yeux dans le vague, fait un drôle de sourire. Alors que Max se penche pour lui demander s’il est partant, une douleur subite le lance dans son bras gauche. Il pousse un cri.
— Qu’est-ce qui t’arrive, petit ? Demande Bliss.
— C’est rien, répond Max. Une blessure d’enfance. Quand j’avais deux ans, j’ai failli m’électrocuter, depuis j’ai gardé un handicap à ce bras.
— Et tes parents, demande Bliss. Ils font quoi dans la vie ?
— Mon père est mort. C’est ma mère qui m’a élevé. Elle travaille pour des associations.
— Désolé, gamin.
— Ça ne fait rien. Donc, notre marché est conclu ?
— Je te suis, petit. T’as ma parole d’homme d’honneur. Je suis un gangster, un mauvais garçon, mais chez nous, on a un code d’honneur. Et quand un homme donne sa parole, il ne la reprend pas. C’est un des avantages du gangster sur l’honnête citoyen d’aujourd’hui. Je ne sais pas si tu l’as remarqué mais note bien ça dans ton roman : l’honnête gars ne s’écarte pas de la loi mais il peut reprendre sa parole quand il le décide. Le gangster, par contre, ou les gars des cités qui fourguent toutes sortes de substances, quand ils donnent leur parole, ils la reprennent pas.
— Ça peut me donner un fil conducteur pour le roman. Merci.
— De rien. Si ça peut te servir dans ton roman, tant mieux, mais c’est surtout dans la vie que ça peut t’être utile à savoir. Je t’envoie la suite dans un mois. Mais j’espère que ta parole vaut bien la mienne.
— Vous pourrez le constater dans un mois.
— Pour le faux passeport, t’iras voir Romero de ma part. C’est un faussaire hors pair et il me doit de l’oseille. Je vais te filer ses coordonnées.
Max enregistre mentalement l’adresse du faussaire. Puis Bliss se lève et va taper contre la porte pour signaler au gardien que l’entretien est terminé. Il sort de la pièce sans se retourner.
Une fois dehors, Max se dépêche de réécrire tout ce qui a été dit dans son petit carnet ainsi que l’adresse de Romero le faussaire.

***
Max passe une partie de la journée du lendemain à établir un plan.
Le soir, il arrive en bus dans un quartier mal famé de la périphérie de Lyon pour se rendre à l’adresse de Romero le faussaire.
Une fois au pied de l’immeuble, il sonne à l’interphone.
Une voix lui répond et lui ouvre.
Max arrive enfin devant un appartement. Le faussaire, petit et chauve comme un œuf, lui ouvre en tirant sur un joint. Torse nu et la poitrine couverte de poils disgracieux, il porte un collier qui lui pend jusqu’au nombril.
— Ouais ? Lâche Romero. T’es qui et tu veux quoi à c’te heure ?
— C’est Bliss qui m’envoie, répond Max. Il vous demande un service car vous avez une dette envers lui, m’a-t-il dit.
— Ca se peut, reconnaît le faussaire. Qu’est-ce qu’il veut, alors ?
— Un faux passeport. Et avant la fin de la semaine !
— Mouais, je dois encore voir quelques photos anciennes à retoucher... Ok. Repasse dans deux jours à la même heure, ce sera prêt. Et tu diras à Bliss qu’on est quitte !
Max le remercie comme on le fait dans la cité puis, comme il se dirige vers l’escalier, la voix du faussaire l’interpelle.
— Eh ! Bliss, je croyais qui lui restait encore quatre piges à tirer !
— C’est vrai, mais il a décidé de ne pas les faire, alors à la fin du mois, il se tire ! Sur ces bonnes paroles, Max redescend l’escalier tandis que le faussaire reste songeur sur le palier. C’est alors qu’une femme, guère mieux soignée ou physiquement attirante que lui, arrive dans son dos.
— C’était qui ? Demande-t-elle.
— Un pote à Bliss, répond Romero. Je crois qu’y a p’têt moyen de faire un bénef. Si Bliss sort à la fin du mois, j’en connais que ça intéresserait d’avoir c’t’info !

***
Une semaine plus tard, Max a tout rassemblé : le faux passeport que lui a remis Romero et un billet ouvert à destination du Maroc comme lui a demandé Bliss.
En se servant de son histoire familiale, il s’est fait bien voir du planton du tribunal et a ainsi pu aller repérer l’étage où se tient le bureau du JAP. Il a notamment remarqué dans le couloir un local technique qui n’était pas fermé à clé et dans lequel on entreposait des balais et des produits d’entretien. Il s’est aussi procuré des fumigènes et des pétards de toutes les tailles.
Il ne lui reste plus qu’à attendre le jour de la visite de Bliss au juge, en espérant que celui-ci aura écrit le maximum de notes dans les trois carnets qu’il lui a fait parvenir en prison.
En attendant, il essaye d’imaginer plusieurs plans possibles pour son roman.

***
Un mois s’est écoulé. Le jour et l’heure venue, Max est allé faire son tour au tribunal. Le gardien à l’entrée, désormais habitué à ses visites, a à peine levé les yeux sur son passage, il n’a pas remarqué le sac de pétards qui arrondissait son sweat. Max est monté directement au local technique et y a déversé tout son chargement. Il a ensuite attendu sur un banc au bout du couloir, jusqu’à l’arrivée de Bliss entre deux gendarmes. Un simple regard, leur a permis de déclencher mentalement un compte à rebours de quelques minutes. Puis Max est allé calmement allumer les mèches de son feu d’artifice et s’est éclipsé discrètement avant que ça ne pétarade dans tous les coins.
Le point de rendez-vous a été fixé dans un local de l’association de sa mère où l’on stock du vieux matériel informatique pour le refiler à des écoles. Il l’y a déjà accompagné plusieurs fois et en a discrètement subtilisé les clés dans ses affaires.
Max, assis sur une unité centrale, attend patiemment l’arrivée du gangster pour lui remettre son passeport et son billet...
C’est alors qu’il lui vient un doute.
Peut-être le coup a-t-il foiré. Après tout, il a filé immédiatement et n’a pas attendu de voir si Bliss avait pu s’échapper.
Ou peut-être, au dernier moment, Bliss a décidé de trahir sa parole et renoncé à s’évader, il ne lui reste après tout que quatre ans à tirer pour quatorze déjà effectués...
Ou pire encore, négocié une remise de peine en le dénonçant. Max commence vraiment à s’inquiéter lorsqu’une main s’abat sur son épaule.
— Comment tu vas, petit ? Demande Bliss en se postant en face de lui.
— J’ai eu peur que vous ne veniez pas, répond Max.
— Désolé pour le retard, gamin, s’excuse Bliss, mais il m’a fallu fausser compagnie aux condés et ton feu d’artifice les a mis sur les nerfs. En tout cas, c’était bien joué de ta part, ça a vraiment semé la panique dans le tribunal, puis très vite dans tout le quartier... Et puis j’ai perdu l’habitude de circuler dans Lyon. C’était pas comme ça quand on m’a collé au placard !
— Je comprends, répond Max. Vous avez les notes que je vous ai demandées ?
Bliss fouille dans ses poches et sort les trois petits carnets rouges qu’il tend à Max.
— Tout y est. Depuis mon enfance jusqu’à mon incarcération et les dernières pages où je parle de la ratière. Tu m’excuseras mais il manque la journée d’aujourd’hui mais ça tu pourras la raconter toi-même. Et puis, j’ai pas trop raconté ma vie intime, je considère qu’elle regarde que moi.
— Aucune importance, répond Max, satisfait en feuilletant les carnets abondamment griffonnés de notes.
Bliss a tenu parole. Tout est raconté dans ces pages.
— Vous aviez raison, dit Max en souriant. La parole d’un gangster est une valeur sûre. À mon tour d’honorer mon engagement envers vous.
Joignant le geste à la parole, Max lui tend le billet d’avion et le faux passeport. Celui-ci les prend et, après un rapide coup d’oeil, les range dans sa poche, en remerciant.
— Tu sais petit, dit doucement Bliss, j’ai bien pensé à toi pendant ce mois. J’ai vu beaucoup de jeunes comme toi. Beaux parleurs mais quand il s’agit de tenir leurs engagements, par contre, c’est les premiers à se débiner. Mais je ne sais pas pourquoi, quand je t’ai vu la première fois, j’ai su que toi, t’allais la tenir, ta parole. T’es comme moi, un homme d’honneur, en fait !
— Ce n’est pas notre milieu qui fait qu’on est ou non un homme d’honneur, vous savez, répond Max.
— Je sais bien. Je dis juste qu’il y en a beaucoup plus du côté où on ne les cherche pas.
— Mais au fait, demande à nouveau Max, à part respecter sa parole pour vous, qu’est-ce qui fait qu’on est un homme ?
— Eh bien, un homme, aujourd’hui, par exemple, c’est celui qui irait s’engager dans l’humanitaire pour aider les enfants syriens. Ou défendre la cause palestinienne, ou donner à manger aux gens dans la misère, que sais-je... Les vrais héros d’aujourd’hui, ce sont ceux-là. Tu sais, petit, si j’ai un conseil à te donner, c’est de défendre ce qui en vaut la peine à tes yeux. On vit dans un monde où même ton assassin lâchera des larmes à tes obsèques. Sois vrai et tu seras aimé et détesté pour ce que tu es. Un peu comme moi. C’est toujours mieux que d’être juste apprécié pour celui que tu n’es pas. Les vrais attirent les vrais mais les faux attirent les faux comme on dit.
Pendant l’espace d’une minute, aucun des deux ne parle.
Ils se contentent de s’échanger un regard, mélange de complicité mais aussi d’une certaine forme de gêne.
— Tu sais que tu pourrais être mon fils, dit doucement Bliss.
— Faut rien exagérer, répond Max.
— T’as raison, soupire Bliss. N’exagérons rien.
Sur ce, le gangster se lève et tapote affectueusement le derrière du crâne de Max.
— Je te souhaite bonne chance pour ton bestseller, petit.
— Merci.
— J’espère que tu m’en enverras un exemplaire gratos !
— Parole d’honneur, répond Max.
Bliss lui adresse un dernier sourire avant de sortir.
Max reste pensif.
Il ne sait plus trop ce qu’il a fait.
Quand il s’est lancé dans son entreprise, il était enthousiaste, décidé à le faire, rempli de motivation, déterminé.
Mais une fois son projet mené à terme, il n’est plus sûr du tout de là où il en est.
A-t-il bien agi ?
Le regrettera-t-il un jour ?
Il n’en sait trop rien.

***
Une heure après avoir quitté Bliss, Max arrive près de chez lui pour commencer enfin la rédaction de son roman.
Alors qu’il vient de quitter l’arrêt de tram, un bras sort de la vitre d’une voiture garée le long de la rue et agrippe violemment celui de Max.
— Tu montes à l’arrière et tu la fermes ! Ordonne une voix menaçante.
À la fois surpris et effrayé, Max obéit et monte à l’arrière de la voiture.
À peine s’est-il installé qu’un homme lui passe brutalement un sac sur la tête, l’empêchant de voir le visage de ses agresseurs.
Une seconde plus tard, la voiture a démarré.
Max ne sait pas à qui il a affaire.
Bliss ?
C’est possible, après tout.
C’est peut-être un homme d’honneur, il n’en reste pas moins le criminel responsable d’une cinquantaine de braquages et d’assassinats.
La voiture roule.
Max ne sait pas où il est emmené de force.
Il aimerait parler à ses ravisseurs.
Il n’ose pas.
Trop peur.
Dans quoi s’est-il lancé ?

***
Une vingtaine de minutes plus tard, la voiture s’arrête.
La portière s’ouvre et Max est poussé sans douceur hors de la voiture jusqu’à l’intérieur d’un immeuble. Tout est silencieux. Max a l’impression de marcher sur des gravats.
Il est conduit dans un appartement.
Puis une porte claque.
Enfin, un des ravisseurs lui ôte le sac qu’il porte sur la tête.
L’appartement est en désordre complet. Que de vieux cartons sur le sol, un miroir brisé et quelques journaux déchirés sur un sol poussiéreux et une odeur insupportable de pisse de chien.
Max se risque péniblement à demander où il se trouve.
— T’es quelque part, répond un des ravisseurs sur un ton agressif. Et t’as pas de questions à nous poser. C’est nous qu’on te pose des questions. T’as bien capté ?
Max ne sait plus trop que faire.
Lui qui voulait écrire sur le milieu du grand banditisme, le voilà bien servi.
Il sent un des ravisseurs lui passer une paire de menottes dans le dos tout en lui demandant sur le même ton violent pourquoi il a aidé Bliss à s’évader.
— Comment vous le savez ?
— C’est le faussaire qu’a parlé, répond le gangster. Mais ça tu t’en...
— Pourquoi tu lui parle, imbécile ? L’interrompt le deuxième homme. Max ne les voit pas. Ils se tiennent derrière lui et les bris de miroir ne renvoient pas d’image nette.
— De toute façon, il peut pas parler aux condés sans tomber aux chtars avec nous, se justifie le premier gangster. Alors ça n’a aucune importance.
— Mouais. N’empêche, lui en dit pas trop non plus !
— T’en fais pas... Et donc, gamin, t’as pas répondu, toi ! Pourquoi t’as fait évader Bliss, t’es son complice, eh ben ?
— On... On avait une affaire, répond Max.
— C’est quoi votre affaire ? Demande à nouveau le gangster.
Max hésite à se retourner.
— Si je vous le dis, vous ne me croirez pas.
— Dis toujours !
Max se retourne. Il n’est guère plus avancé, constatant que les deux hommes portent des cagoules.
— Je... J’écris des romans, répond Max. Et je voulais écrire sa biographie. En échange de son témoignage, je me suis engagé à le faire évader.
— Fous-toi bien de ma gueule ! Lance le gangster. T’imagines qu’on va avaler ça ?
— Vous voyez, reprend Max, je vous réponds et vous ne me croyez pas !
— Faudrait aussi ne pas inventer des conneries, dit l’homme. Tu mens comme la télé, c’est pas possible !
— S’il nous dit pas la vérité, poursuit le second ravisseur, c’est qu’il veut nous cacher quelque chose de plus important. C’est un jeune, il a une vingtaine de piges au plus ! Bliss approche la cinquantaine ! À ton avis, qu’est-ce qui peut bien unir un gamin qui tétait sa daronne quand il est tombé à un gangster au placard deux fois plus âgé ? À part des liens familiaux, je vois pas !
— Des liens familiaux ? S’exclame Max, surpris. Vous dites n’importe quoi ! Bliss n’est pas mon père ni personne pour moi !
— Tu vois ? Reprend l’homme. Il nie encore ! Ça veut dire que j’ai touché au bon endroit ! Max ne peut rien dire. Les deux hommes sont convaincus d’une chose, le fait de les démentir ne ferait que les conforter davantage dans leur conviction. — D’ailleurs, poursuit le ravisseur, j’ai trouvé comment faire pour retrouver Bliss. On va lui dire que son neveu, son fiston ou son petit ami ou son j’en-ai-rien-à-foutre est ici, prisonnier ! Et il viendra ! Max désespère.
Jamais Bliss ne viendra.
— Romero nous a parlé d’un faux passeport donc Bliss va vouloir se barrer. Ma tête à couper qu’on le trouve à l’aéroport. Salif opère dans ce coin, il peut lui faire passer le message. Il connaît bien ses habitudes, ils ont opéré ensemble sur beaucoup de coups.
Qui est Salif ?
Quel est leur plan ?
— T’es sûr que Bliss viendra ? Demande le premier.
— Bien sûr, répond le second. En tout cas il a intérêt.
Max a compris, cette fois. Il demande au plus bavard des deux hommes quel est leur plan pour qu’il lui confirme son mauvais pressentiment.
— T’es notre otage, répond le gangster. T’as aidé Bliss, la moindre des choses qu’il puisse faire pour toi, c’est venir te sauver la vie. Pour ça, il se ramène et je règle les comptes que j’ai avec lui. Seulement une fois qu’il est mort, je te libère. S’il se donne pas le mal de se déplacer pour toi, tu me sers à rien et j’te colle une balle. J’ai un gars à l’aéroport qui va pouvoir faire passer le message à Bliss. Et une petite photo de toi attaché sur ta chaise. Il va comprendre que c’est pas du bluff !

***
Un peu plus tard, les deux gangsters - toujours encagoulés - sont en train de jouer aux cartes en attendant Bliss tandis que Max est installé de façon très inconfortable sur une chaise, les mains menottées derrière le dos.
Le plan des deux ravisseurs a été mis en application.
Bliss doit déjà avoir été prévenu.
Mais il ne se passe toujours rien.
Pourquoi n’intervient-il pas ? Parce qu’il n’en a rien à faire, tout simplement. 
Le gangster a eu tout ce qu’il voulait, il ne va pas aller se jeter dans la gueule du loup.
C’est alors qu’on frappe à la porte.
Prudemment, les deux hommes se lèvent.
Le premier dégaine un calibre 45 de sous son manteau tandis que le second prend un revolver qu’il avait posé bien en évidence à côté de lui et se dirige vers la porte.
D’un coup, il l’ouvre tandis que l’autre braque droit sur le couloir.
Personne.
Le gangster qui se tenait vers la porte jette un rapide coup d’œil à l’extérieur.
À peine a-t-il passé sa tête par l’ouverture qu’un coup de feu retentit et qu’il s’effondre sur le sol en poussant des hurlements d’agonie, un flot de sang jaillit de sous sa cagoule. Une balle de gros calibre lui a arraché la mâchoire.
Le second court aussitôt derrière la chaise de Max en collant son calibre contre sa tempe.
— J’y suis pour rien ! Hurle Max.
— Ta gueule ! Ordonne le gangster.
Lui qui voulait avoir un aperçu de la vie qu’a pu mener Bliss, le voilà en train d’en vivre une partie un peu trop dynamique à son goût.
— Bliss ! Hurle le gangster. J’ai mon flingue collé sur la nuque de ton pote, de ton fils ou ton plan cul, j’en sais rien ! Mais ce que j’sais, c’est que si t’as pas jeté ton arme par la porte et que t’es pas en face de moi dans les deux secondes, je te jure que je lui éclate la cervelle !
À peine a-t-il fini de parler que l’arme de Bliss - Max ne voit pas qui ça pourrait être d’autre - glisse sur le sol du couloir et s’arrête face à la porte ouverte.
— Maintenant fais voir ta gueule ! Ordonne le ravisseur.
Bliss avance lentement pour s’arrêter juste en face de la porte. Le ravisseur va pour l’abattre lorsque Max fait basculer sa chaise en arrière, renversant ainsi le gangster, qui dévie son tir.
Le coup de feu part et la balle va se loger dans le cadre de la porte. Bliss plonge en avant, s’empare du revolver du premier gangster ayant finalement succombé à sa blessure et tire dans le bas du ventre du second ravisseur. Celui-ci n’a pas le temps de se redresser et de réarmer qu’il se retrouve privé de son appareil génital. Il pousse des hurlements encore plus sauvages que son défunt acolyte. Bliss s’avance jusqu’à lui et l’achève d’une deuxième balle entre les deux yeux.
Alors que le silence est brutalement retombé dans la pièce, Max reprend lentement ses esprits.
— Merci fiston, lui dit Bliss. Tu m’as encore sauvé la mise quand t’as poussé la chaise en arrière.
— Qu’est-ce qu’ils vous voulaient ? Demande Max, sans comprendre.
— C’est deux frères dont j’ai buté l’aîné lors d’un partage où on n’était pas d’accord, répond Bliss. C’est pour ça qu’ils m’en voulaient un petit peu, comme t’as pu le voir.
Tout en parlant, Bliss fouille dans la poche du deuxième homme et trouve la clé des menottes avec laquelle il délivre Max.
— C’est mieux de pas rester là ! Reprend Bliss.
Aussitôt, les deux hommes se dirigent vers la sortie lorsque des sirènes de police se font entendre. Bliss saisit Max par la manche. Ils s’apprêtent à faire demi-tour pour sortir par l’issue de secours lorsqu’ils se retrouvent face à un groupe de CRS qui les mettent en joue avec leurs armes à feu, obligeant Bliss à lâcher la sienne. Ce dernier obéit. Max l’imite en levant les bras.

***
Un peu plus tard, Max et Bliss sont menottés dans le fourgon qui les conduit au commissariat.
— Dites-moi, demande Max à Bliss. Je ne suis personne pour vous. Pourquoi vous êtes venu à mon secours ?
— Disons que j’ai moi aussi un fils qui a failli s’électrocuter à l’âge de deux ans et qui en a gardé des séquelles au bras gauche.
— Alors c’est vrai que vous êtes... Que tu es...
— On dirait bien, ouais.
Max se lève pour serrer son père dans ses bras. Ils ont à peine le temps de s’étreindre qu’un des CRS met fin à cet instant magique en les séparant.
— Et pourquoi tu es parti ? Demande Max.
— Et bien, quand on m’a coffré, j’ai tout de suite su que j’allais en prendre pour un bail. Avec ta mère, on a préféré inventer cette histoire plutôt que tu te construises dans l’ombre d’un père taulard, ce qui ne t’aurait attiré que des ennuis dans la vie. Ça n’a pas été facile pour personne, mais je crois que tu t’en es plutôt bien sorti...
Pendant l’espace d’une minute, aucun des deux ne parle.
— Et, fiston, reprend Bliss. Avec tout ça, tu vas avoir un peu de temps pour écrire ton bestseller.
— Ce sera du vécu, en plus, la prison...
— Tu verras, au début c’est un peu dur mais à force, on s’y fait. En plus, tu devrais pas en prendre trop long...
Bliss sourit.
— La prison avec ton père, glisse-t-il pensivement.
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Sytoun  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à tous pour vos commentaires et vos partages, nouveau recueil en cours d'écriture, j'espère vous faire découvrir ça très vite à la rentrée !
·
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Christophe Diari · il y a
Je la découvre celle la, dommage de pas l'avoir lue avant elle est bien
·
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Miraje · il y a
Un vrai roman de destins croisés !
·
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Caroline Vial · il y a
Je suis passé a coté dommage pour moi c'est la meilleure que vous ayez écrite avec le croquemort.
·
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Elena Hristova · il y a
C'est super ce récit, un véritable mode d'emploi pour les écrivains en herbe.
·
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Arnold · il y a
Excellent cette nouvelle mérite plus d'exposition
·
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C. Darrel · il y a
C'est des nouvelles comme ça qu'il faudrait dans tes prochains recueils en plus des essais d'actu
·
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Sytoun · il y a
Il y en aura pas de souci
·
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Colonel Olrik · il y a
Bliss alias Jacques Mesrine ou tant d'autres vrais durs avec des principes ! Max alias le petit qui se croit capable de marcher avec les grand mais qui tient pas 30 minutes dans la rue. Perso je me serais passé de la chute mais vu que maintenant faut romancer pour plaire au lecteur je te comprend
·
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Keith Simmonds · il y a
Une belle découverte que cette œuvre bien écrite et si instructive ! Mon vote ! Grâce à vos votes, “Mon Amour” est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Une invitation à renouveler votre précieux soutien ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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Image de Marie Lacroix-Pesce
Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une très agréable lecture...
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