Bling-Bling

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La femme de Raymond allait avoir cinquante ans. Un tournant pour certaines, un désastre pour elle. Raymond l´avait bien compris ; il déprogramma son obsolescence. Et provoqua la plus grande catastrophe naturelle jamais enregistrée depuis l´invention de la cassette vidéo.

Raymond Trump aimait sa femme. Et les femmes en général. Mais il devait se rendre à l´évidence ; le temps les amochait. C´est pourquoi il relança le projet de l´oléoduc Keystone. Et décida de recycler ses hydrocarbures en de formidables masques anti-âges. La seule façon, selon lui, de rafraîchir sa femme. Et de lutter contre les ravages de la péremption.

Son projet eut un grand succès. Auprès de sa femme, tout d´abord, qui arrêta de s´affaisser. Auprès des amies de sa femme, ensuite, qui y virent un projet écologique ; les marées noires étaient sauvées.

Les dames, que l´on devinait coquettes, trouvèrent au moins deux avantages au cul de vioque flanqué dans le mazout. D´une part, il anéantissait les rides grâce à un système de colmatage astucieux, d´autre part il leur assurait un joli teint de carbone. Elles économisaient botox et banc solaire : le 2 en 1 de l´atomisation épidermique. Mais ce n´est pas tout. Ce procédé révolutionnaire allait leur permettre de lever le voile sur le plus grand défi du siècle : le selfie. Car cette dichotomie cheese-face-caméra/choose-hors-caméra leur donnait le mal de mer. Grâce à l´oléo Duckface, les bouches de mérou restaient pulpeuses jour et nuit. Même au lever, les dames, que l´on devinait un peu crétines, étaient pimpantes.

Raymond, qui avait inventé ce processus pour qu´on arrête de dire que sa femme tirait la gueule, en tira grand profit. Lui qui conservait dans la moue cet air effrayant des narcissiques en quête de pouvoir devint le maître à penser de la risette. Mais il fallut du temps avant qu´il ne rentabilise l´affaire. Cela le mit dans une colère noire. Et chaque fois qu´il était frustré le Raymond, il étrillait sa ménagère avec la violence d´une presse à injection. Sa bonne dame n´en pouvait rien bien sûr. Mais elle ne disait rien et qui ne dit mot consent, dit-on. C´était un peu de sa faute.

Ainsi se succédèrent les événements. Au début, des millions de femmes, qui avaient vu la photo de l´épouse momifiée de Raymond, tombèrent en pâmoison. Elles réclamèrent du pétrole brut sur le champ mais furent confrontées à un problème d´approvisionnement. Aucun magasin ne vendait ce genre de produit. Elles essayèrent de le commander sur Internet, mais n´y parvinrent davantage. On livrait les entreprises, pas les particuliers, encore moins les particulières. Elles en achetèrent alors à la pompe à essence – ce qui est somme toute légal même pour les dames – et recouvrirent leur visage dudit artefact. Le résultat fut catastrophique. Les dames furent brûlées au troisième degré, les hôpitaux submergés et l´incompréhension totale. Pourquoi le goudron de la momie ne lui désintégrait pas les pores ? Quel était son secret ? Mélanie, la femme de Raymond, fut obligée de donner une conférence de presse devant une délégation de femmes surannées, elle qui savait à peine parler et dont le visage figé reflétait la conscience. Le seul mot qui sortit de sa bouche de mérou fut « Dubaï ». Bon sang mais c´est bien sûr ! Ces bouches bées et ces yeux frétillants, c´était le meilleur indice qui soit quand une femme oublie de réfléchir avant d´agir ; elles sautèrent dans le premier avion venu.
A peine le pied posé au sol, elles furent prises en charge par un cheikh. Gentil mais un peu fanfaron, il eut l´idée de les initier à la danse du ventre au Sahn Eddar, l´Afternoon Tea le plus exquis de la ville. Novices dans cette ode à la féminité, elles osèrent à peine remuer le croupion. On leur suggéra alors de dissocier les parties du corps ; tel était le secret de la danse du ventre. Leurs mouvements saccadés donnèrent l´impression d´un tsunami de bourrelets ardennais, vague référence au pâté du même nom. Le spectacle n´était guère fameux. Les hommes présents dans la salle, eux, semblaient apprécier ; ébahis jusqu’au fond de l´œil, ils noyaient leurs moustaches dans des torrents de rire. Les femmes qui les accompagnaient ne disaient rien. Et qui ne dit mot consent. Mais elles ne riaient pas.

Les singeries une fois terminées, ils leur envoyèrent quelques tapes sur la bidoche, histoire de les féliciter, et réclamèrent de les suivre sur les réseaux, ce qu´elles acceptèrent sur le champ ; les amis virtuels n´ont pas de prix. Elles, en revanche, en avaient un. Elles furent payées en baril de bitume. Un seul baril pour tout dire. Ce n´était pas énorme mais ça leur permettrait de tenir quelques mois. Dans leur situation, valait mieux ça qu´un troupeau de chameaux. Elles rentrèrent dans leurs pénates éreintés mais heureuses. Elles ne prirent pas le temps de se sentir humiliées.

Au petit matin, l´une d´entre elles qui tenait à s´approprier l´exclusivité sur Instagram, se tartina le visage. Elle attendit deux heures que la peau commence à tirer. L´onde de choc du traitement se fit sentir jusque dans la nuque. L´épiderme se défroissait plus vite qu´un étirement de pinces à linge et s´avérait beaucoup plus efficace. Cette fois, c´étaient des yeux de mérou qu´elle lançait dans le miroir. Bon Dieu de bon dieu, mais qu´est-ce qu´elle était belle ! Et ce tient de soudard, quelle allure ! Quelle classe ! Son mari entra pour pisser. Il hurla en la voyant.
- Haaaa ! Mais mais qui êtes-vous ?
- M´enfin Thierry, c´est moi, ta femme !
- Jeannette ? Ben c´est quoi cette chair à boudin qu´tu t´es collée sur la tête ?
- C´est une couche de bitume, mon chéri.
- Du bitume ? C´est pour ça qu´tas fait l´international à Dubaï ?
- Ben oui, le bitume bio, on n´en vend pas par chez nous.
- T´aurais dû m´demander ma Jeannette, on en vend chez l´quincailler.
- J´osais pas, j´pensais qu´t´allais trouver ça bizarre.
- Depuis quand tu fais ta mijaurée, ma Jeannette ? Moi j´te trouve magnifique ! On fait un selfie ? Vas-y, souris !
- Je souris tout le temps, t´as pas remarqué ?
- Maintenant qu´tu l´dis. Et ça fait mal ?
- Ben non, on s´habitude. Ça doit bien faire dix minutes maintenant.
- Fais gaffe de pas t´arracher les prothèses hein Jean´.
Il s´approcha de sa femme, renifla un bon coup et lui colla la main aux fesses. Jeannette, que quelque égard rendait fébrile, laissa planer le doute dans sa grosse caboche.
- Tu parles desquelles hum...?
- Ben de tes fausses dents, dit-il en lui bourrant la bouche de sa langue pâteuse.
C´est le moment qu´elle choisit pour se prendre en photo. Et balancer le cliché sur Instagram. La réponse ne se fit pas attendre.
Le premier qui vit la photo fut son mari.
Puis le cheikh. Qui en avala son loukoum.
« Inshallah Bukra Masslan ! * » siffla-t-il.

* Expression arabe qui peut être traduite par « Inchallah bobine par exemple » (traduction Bing)
Il envoya la photo à ses copains du bar à thé qui envoyèrent la photo à tout ce que les Emirats comptent de cheikhs, princes, héritiers, banquiers et hommes d´affaires. Pour ainsi dire tout individu susceptible d´être intéressé par les prémices d´une affaire en or noir.

Très vite, elle transita par l´Arabie Saoudite et le Qatar. Inutile de faire un test pour mesurer la vitesse de propagation d´un message sur les réseaux sociaux ; le téléphone arabe est imbattable. Surtout lorsque le bizness est mis en branle.

Trois minutes vingt-neuf secondes plus tard, le cliché arriva sur le compte Twitter de Raymond. Et les murs de l´East Room tremblèrent.
- Mélaniiiiiiiiiiiiiiie !!! hurla-t-il.
Aucune réponse ne se fit entendre. Mélanie vivait à New York.

Assise à son bureau, mâchouillant distraitement son Visconti Ripple, Mélanie réfléchissait. Elle s´était mis en tête d´être aimée par les gens. Mais pour cela, il fallait qu´elle accomplisse de grandes choses. Elle se dit qu´UNE grande chose serait déjà pas mal. Grâce à son masque de goudron et à son sourire tout en dents, elle avait réussi l´amorce d´un intérêt populaire à l´égard de celle qui n´était pour certains qu´une harpie assoiffée d´argent. Si son mari ne l´avait pas placée en quarantaine dans sa grande tour, telle une Raiponce des temps modernes, Dieu seul sait ce que la plèbe lui aurait fait subir, elle qui avait du mal à aligner deux mots sans prompteur, les mauvaises langues diront sans « pompeur » tellement il lui arrivait de calquer ses idées sur celles de ses inspiratrices. Ses petits coups de pouces se transformaient généralement en grands coups de gueule. C´est ce qui avait engendré sa mort médiatique, se traduisant par une curée sans précédent. Et sa bouche de mérou racornie n´arrangeait rien. Elle avait un mal fou à articuler derrière sa façade enjouée, cependant qu´elle errait dans l´univers déconnant de son penthouse en diamants. Mais cette fois, c´en était assez ! Elle n´acceptait plus d´être réduite au silence sous prétexte qu´elle n´avait aucune qualité d´oratrice. Ce n´était pas son boulot après tout. Mais quelle était son rôle ? C´est précisément ce qu´elle essayait de définir, le stylo à présent coincé derrière l´oreille pour se donner des allures d´intellectuelle. C´était un début. D´autant qu´elle écrivait sur son MacBook.
Elle nota la date. Voilà. Puis elle prit un selfie et décida qu´il était temps de se faire couler un bain.

Au moment où elle s´apprêtait à fermer son portable, l´énorme tête de son mari apparut à l´écran.
- Mélaniiiiiiiiiiiiiie !!! brailla-t-il à nouveau.
D´ordinaire peu clément, elle l´avait rarement vu dans un tel état. Sa figure violacée lui faisait penser à ses masques anti-âges à l´aubergine. Mais quel était ce liquide qui lui sortait de la
bouche ? Elle mit ses lunettes et reconnut dans ce torrent de haine propre aux sautes d´humeur de son bien aimé l´aspect grumeleux de la pizza. Heureusement qu´il n´y avait pas l´odeur.
Sans quoi elle aurait vomi.

- QU´EST-CE QUE TU FICHES À NEW YORK ?
- C´est toi qui m´as dit d´y rester.
- Alors comment se fait-il que je t´ai vue ce matin ?
- Où ?
- Dans la salle de bains.
- Ce n´était pas moi.
- Ah bon. Tu as lu les nouvelles ?
- Lesquelles ?
- MES TWEETS BON SANG !

Elle eut à peine le temps de se connecter que la photo de Jeannette apparut en multivision sur tous les murs du salon de son penthouse.
Mélanie en eut la chique coupée ; une autre femme l´avait copiée.

La copie était cependant de mauvais goût. Un type en slip et marcel, visiblement occupé à peloter sa femme, lui récurait l´orifice buccal à l´aide d´un steak. Mélanie n´avait jamais rien vu d´aussi ragoûtant. On aurait dit un chimpanzé pendant l´épouillage sauf qu´il s´agissait de poux de bouche. Mis à part ce spectacle grossier, Mélanie nota la peau extrêmement lisse de la femme et son sourire ultralarge. Cela ne correspondait en rien à l´image qu´elle se faisait de la classe prolétaire. Les femmes n´étaient pas censées avoir accès à la chirurgie plastique. - Tu vois ça ? mâcha Raymond. Ton masque de bitume est en passe d´être commercialisé par nos partenaires.
- C´est une nouvelle magnifique !
- Dépêche-toi de te faire tirer le portrait en 3D ! Et envoie-moi la maquette !
- Avec le masque ?
- Evidemment avec le masque !
- Pendant un selfie ?
- Mais oui, en voilà une bonne idée ! Tu vois que tu as de la ressource quand tu veux !
- Merci mon Raymond. Je crois que c´est le début d´une ère nouvelle pour moi.
- Exactement. Prépare-toi à voir ta tronche sur tous les murs du pays !
- Les gens vont enfin m´aimer !
- Ils n´auront pas le choix.

***

Mélanie contacta l´atelier de graphisme le plus branché de New York. Elle avait une idée bien précise de ce qu´elle voulait ; une copie grandeur nature de Diane Chasseresse d´Auguste Renoir. Pardonnez du peu. Son but affiché était de se montrer nue. Pas que l´envie d´un effeuillage sensuel ne l´eut prise à la gorge, elle n´en avait ni le temps ni l´envie. Non, sa démarche était le fruit d´une longue réflexion axée sur le problème suivant : le manque de popularité de son époux à l´égard des questions écologiques. Mais quel est le rapport ? me direz-vous. Et bien Mélanie comptait faire d´un coup de tapette deux mouches. Et oui, rien que ça ! En montrant ses vieux restes, elle ferait du recyclage sa priorité. Non seulement elle séduirait la frange bobo-branchouille traditionnellement hostile à son mari mais en plus, elle leur refourguerait un produit 100 % bio, le tout dilué dans un décor champêtre propre aux natures mortes. Le potentiel acheteur se ferait avoir comme un rat. Sa création frôlait le génie !

Mélanie savait qu’un bon racolage valait mieux qu´un long discours. Mais elle savait également que le physique était un facteur de mode aussi friable qu´un lopin de craie. Un jour on pouvait le mettre avant, se déhancher, cligner de l´œil, vendre ses formes. Le lendemain, le vent avait tourné. Le diktat s´intéressait aux moches. C’est pourquoi la société avait besoin de ces aspioles aux idées rares mais solides pour contrer le troupeau de moutons décérébrés qu´elle n´avait de cesse d´enfanter. Raymond, lui, n´avait pas attendu la misère généralisée des quartiers pour œuvrer. Il s´enrichissait en enculant le peuple. C´était pas con, d´autant que le peuple ne valait plus grand chose. C´est lui-même qui le lui avait dit : « Tu vois, ma Memelle, on dit que tout ce qui est rare est cher. Eh bien, c´est vrai. Il y a des milliards d´êtres humains sur Terre. Ils valent que dalle. »

Mélanie progressait à travers un miroir d´éther et de brumes. Elle se rêvait en papesse du « sourire sans fin aux fins selfiesques ». Un afflux de dopamine provoqua soudain un effondrement de chair au niveau du plancher pelvien – la descente d´organes sans doute – ce qui la poussa à bouger son postérieur. Elle se leva tel un sexbot nippon et saisit son iPhone. Elle détacha lentement son masque de bitume, plissa les yeux qu´elle avait déjà plissés – et donc repliplissa les yeux - ferma la bouche et fronça légèrement le sourcil. Puis elle fit un selfie. Pour la première fois de sa vie, elle prit une photo sérieuse. Grave. Une photo de ministre attablé à un bureau somptueusement vide, exempt de toute trace de travail, dossier, ordinateur, objet. Un bureau que l´on pourrait confondre avec le néant si ce n´est le tableau en arrière-plan représentant le portrait de celle qui s´autoportraitise et qui, par un subtil effet de mise en abîme, nous rappelle l´importance d´un être constamment épié. Une sorte de Kardashian femme de ; un sujet tellement complexe qu´il pourrait faire l´objet d´une dissertation pour élèves hautement zébrés. Mélanie releva le menton et éclata de rire. Quelqu´un venait de frapper à sa porte en diamants.

***

Deux bûcherons à la peau tatouée se tenaient sur le seuil. Barbes aux restes fumants, muscles dessinés sous chemise canadienne, cheveux longs repris en chignon, ils n´avaient pas l´air sortis d´une pub pour midinettes déshydratées. L´un des deux - à vue des nez Mélanie aurait dit le plus costaud - portait une biche à bout de bras. Une biche fraîchement éventrée. Ils se présentèrent.
- Dljz, enchanté, fit l´un.
- Krspj, enchanté, fit l´autre.
- Oh des prénoms sans consonne, comme c´est joli. Vous êtes tchèques ?
- Nous sommes américains madame. Où doit-on mettre la bête ?
- Entrez, entrez, je vous en prie. Oh mais elle saigne beaucoup !
- Ah mais c´est du tout frais, madame ! Nous venons de l´abattre dans Central Park.
- Ah bon, il y a des biches dans Central Park ? Je n´en ai jamais vues.
- C´est un peu difficile de les voir du 58° étage, mais de près, je vous assure que ça vaut le coup.
- Si vous le dites, je pourrais peut-être organiser une partie de chasse. Raymond adorerait !
- Je pense qu´il vous faut un permis. Pour nous, c´est différent....
- Mon Raymond est au-dessus de tout permis ! argua-t-elle vexée.
- J´imagine, oui. Sinon, je la mets où la bête ?
- Déposez-la sur la peau de mouton. Je vais me changer. Préparez votre matériel à l´aise.
- Nous avons juste besoin de quelques photos.
- Et l´éclairage ? Et les caméras ?
- L´avatar est créé en studio. L´algorithme s´occupe tout.

Mélanie ne comprenait rien à leur langage. Le mot « avatar » lui faisait penser à un
Schtroumpf et « algorithme » à ses cours de math. Pas de quoi en faire une œuvre d´art. Les tiroirs à bijoux de son cerveau n´arrivaient pas à faire de lien entre les différents éléments de l´information. Mais ce n´est pas ce qui la perturbait le plus. Elle s´était imaginée transformer son salon en studio photo et revivre les shootings de sa jeunesse lorsqu´elle mangeait un hareng par jour et ne s´épilait ni le maillot ni les aisselles. La nostalgie lui flanquait à présent l´humeur dans les aiguilles de ses talons et elle éprouvait une dysphorie bien encombrante. S´il suffisait à présent de se photographier en mode panorama pour obtenir la réplique d´un Renoir, où donc allait le monde ?
- Vous permettez que j´aille me changer ?
- Faites à votre aise.

Mélanie fila dans la salle de bains, se déshabilla, recouvrit son corps d´une couche de crème dépilatoire avant de se rendre compte qu´elle venait de faire une connerie, recouvrit la crème dépilatoire de Bronze Dior, attendit pour voir s´il y avait une réaction chimique, vit que non, peut-être que oui, bah trop tard maintenant, vérifia dans le désordre seins, teint, dents, poches, cils, ride du lion, pattes d´oie, rides du cou, du décolleté et tout le bastringue. Plus on prenait de l´âge, plus il y avait des choses à vérifier. Deux heures de boulot minimum rien que pour l´inspection. Quatre heures de labeur pour l´entretien. Etre belle était un travail à plein temps pour elle. Heureusement qu´elle était riche sans quoi elle aurait dû mendier un crédit-temps rien que pour pouvoir s´afistoler. Le rafistolage n´était heureusement pas encore à l´ordre du jour, bien qu´un petit lifting ne lui aurait pas déplu, là derrière l´oreille, à la place des strips qui lui arrachaient la peau. Elle chassa cette idée futile, se retourna brusquement, constata que sa chevelure suivait et se demanda si elle n´était pas en train de faire un demi-flip. Ensuite elle planta son regard dans la cinquantaine de peignoirs en satin qui attendaient une main heureuse et choisit le vert émeraude, en hommage aux boucles d´oreilles qu´elle ne portait pas. Elle saisit un arc à flèche dans son dressing et rejoint les bûcherons qui étaient occupés à jouer sur leur iPhone. Elle s´éclaircit la voix.
- Heum heum, fit-elle.
Dljz leva les yeux. Elle dénoua son peignoir et le laissa tomber sur la peau de mouton. Puis elle leva un pied triomphant au-dessus de la bête et sentit sa féminité grimper le long de ses mollets. Le bûcheron entrouvrit la bouche ; il avait un peu chaud.
- Je pense que vous avez oublié quelque chose, balbutia-t-il.
Mélanie fit un tour sur elle-même, ne vit rien d´anormal (exceptée sa chevelure qui la poursuivait) et lança une bonne feinte.
- Ma tête ?
- Oui.
- Oui ?! fit-elle horrifiée.
- Le masque de goudron sur votre tête.
- Mon Dieu le masque !

Mélanie courut dans la salle de bain en cachant sa poitrine. Elle s´en voulut d´avoir été aussi distraite, se dit que Dljz, tout bon qu´il était dans son pantalon moulant, allait se moquer d´elle, se ravisa, fit demi-tour et lui lança :
- Je voulais vérifier votre identité, hein !
- Mon identité ?
- Vous auriez pu ne pas être informé. Dans ce cas, je vous aurais démasqué !
- C´est le cas de le dire, dit le bûcheron en s´esclaffant.

Mélanie courut dans la salle de bains en cachant et sa poitrine et sa figure rouge de honte. Maintenant qu´elle n´avait plus de main pour cacher quoi que ce soit, elle ajusta son masque de goudron par un subtil jeu de grimaces. Après s´être rendue compte que plus personne ne l´observait, et donc qu´elle pouvait retrouver l´usage de ses mains, elle tapota un peu sur les pommettes pour évacuer les plis, fut satisfaite de son sourire, tenta de respirer par le nez, après quoi elle retourna dans le salon aussi nue qu´une Venus au bain, les bras en plus. Elle décida de travestir son trouble en une nuée d´ordres à l´attention des bûcherons. Elle voulait plus qu´une simple photographie.

***

- Plus au haut ! Plus haut ! cria-t-elle.
Une main enfoncée dans la cuisse de sa cliente, l´autre écrasée sous un sein, le pauvre Dljz tentait d´effectuer un porté de compétition pendant que Krspj gravitait autour du couple avec son iPhone.
- Je ne saurais pas aller plus haut ! Mes bras sont tendus !
- Vous voyez bien que le pied de Diane ne touche pas la biche.
- Oui mais de là à vous porter au plafond ! Ce n´est pas réaliste, voyons.
- Qui vous a dit qu´il fallait être réaliste ? Mettez-vous sur la pointe des pieds ! On doit voir les moulures.
- Mais si on voit les moulures, on ne verra plus la biche ! s´énervait Krspj.
- Et alors, c´est le masque qui nous intéresse, non ?
- Mais vous vouliez un Renoir !
- Alors redescendez un peu. Voilà, comme ça, c´est bien, dit-elle à bout de souffle.
Krspj se coucha sur le marbre. S´il voulait avoir la biche, le masque et les moulures, il n´avait d´autre choix qu´une vue en contre-plongée.
- Alors c´est bon ?
- Vos seins ressemblent à un greffon de peau, lâcha-t-il à bout de nerfs.
- Un greffon de quoi ?
- Je veux dire que la vue n´est pas très esthétique.
- Déposez-moi deux minutes, s´il-vous-plaît.

Mélanie sentit le botox lui monter aux narines. Ce qui provoqua un effet tout à fait inattendu ; un sourire de mérou sous un regard assassin. L´effet était plutôt effrayant. Elle approcha son masque de la barbe de Krspj.
- Dites donc, espèce de bucherolle, qu´est-ce que vous insinuez ?
- Je dis simplement qu´une vue en contre-plongée sur une femme de cinquante ans n´est pas la meilleure idée que vous ayez eue aujourd´hui.
- Pardon ? Est-ce que vous savez à qui vous parlez ?
- Ma mission est de réaliser un portrait esthétique dans le but de vendre un produit. Je vous dois d´être franc.
- Primo, sachez que je n´ai pas cinquante ans. Deusio, le but de ma campagne est de promouvoir le recyclage. Tertio, mes seins ne sauraient tomber puisqu´ils ont été refaits, abruti !
- Ne vous énervez pas madame Mélanie, nous ne savions pas que le but du cliché était de promouvoir le recyclage. C´est une idée tout à fait honorable, reprit Dljz qui avait compris que son comparse était dans de mauvais draps.
- En voilà un qui a compris quelque chose, bravo monsieur Djlz.
- Dljz, corrigea-t-il.

Dljz comprenait les femmes. Il avait en tout cas compris que Mélanie était une femme délaissée. Cela sautait aux yeux. Il s´approcha à son tour de sa cliente, entoura ses épaules d´un bras tendre et la cajola à la manière d´un cabot, c´est-à-dire dans le sens du poil.
- Vous êtes magnifique, lui dit-il.
Mélanie qui n´avait plus entendu l´once d´un compliment depuis une bonne dizaine d´années en resta bouche bée bien que le sourire enrobât de bouche le trou béant. Dljz en profita pour analyser l´objet de la discorde. Il recouvrit son sein droit de sa grande paluche et constata que la peau y était ferme, les vergetures absentes et l´enveloppe charnelle soudée. Au toucher, on aurait cru une figue testostéronée. Tout à fait le genre de modèle qu´il appréciait. Il lui rappela les seins fermes et incroyablement résistants d´une fille tchèque qu´il avait déniché dans un village du fin fond du Sumava lors de sa formation de photo monteur caméraman à une époque où il désirait renouer avec les origines de sa famille. Il ne trouva aucune trace d´aïeux. Par contre, il couvrit le championnat de bûcheronnage de Srni où il fit la connaissance de la plus athlétique des bûcheronnes, un colosse de 150 kilos, tout en muscles et en hurlements.

A peine avait-il sorti le matériel photo de son pick-up – il n´avait jamais oublié ce moment - qu´il fut plaqué au sol par le molosse qui avait l´art de renifler la viande fraîche plusieurs quelques kilomètres à la ronde. Outre le bonheur de respirer un peu d´air frais à l´ombre de cette gigantesque ombre féminine, il se sentit somme toute assez bien accueilli. Et il ne s´en cachait pas ; la brutalité de l´étreinte lui avait plu. Il ignorait s´il s´agissait d´une tentative de défloraison ou de l´épreuve de la hache horizontale mais il consentit à se laisser faire. Ils firent connaissance comme ça, l´un sur l´autre, au beau milieu d´un nuage de sciure, lui manquant d´être asphyxié, elle suant son euphorie de rencontrer un mâle consentant. L´histoire se termina dans un bivouac où il la dépucela la nuit durant. Ce ne fut cependant pas une mince affaire. Il eut un mal fou à la maîtriser tellement sa joie semblait la posséder. Elle gesticulait en tous sens, se roulait dans la mousse, lui reniflait les courgerons, lui lançait un sein dans les dents, faisait soudain la morte puis cavalait en bramant. Ne sachant comment la calmer, il entreprit de lui balancer une bonne torgnole. La baraque à bûches tomba dans les pommes. C´est le moment qu´il choisit pour lui bourrer le panais. Deux minutes plus tard, elle se réveilla et ne broncha plus jusqu´à l´aurore. C´en était tellement simple qu´il faillit s´assoupir. Au moment où il s´y attendait le moins, le bête arracha un hurlement à lui faire imploser la cervelle ; elle avait joui. Elle s´endormit aussitôt lui offrant l´aubaine de filer doux.
De cette expérience, Dljz garda le style bûcheron, par dépit, car il ne pouvait exposer la tête de la Tchèque à son mur entre un renne et un bison, et continua de faire des photos, sa véritable passion.
Dljz, apaisé, ouvrit les yeux et vit sa main sur le gros sein de Mélanie.
- Alors ? dit-elle
- La contre-plongée ne pose aucun problème.

***
Raymond, de son côté, ne perdait pas de temps. Comme une preuve d´un amour télépathique puissant, il était lui aussi affairé à construire une maquette le nez collé à la moquette. Une maquette d´inspiration made in China qu´il exporterait à la frontière mexicaine. Un de ses plus grands projets. Le projet de sa vie, plus exactement.
La construction, il connaissait. Et la muraille de Chine, vaguement aussi. Il savait qu´elle se trouvait quelque part entre la Russie et l´Australie. Il googlisa le mot « Chine » et ne trouva aucune ville correspondant à ce nom.
- Bon Dieu mais cette muraille de Chine se trouve dans quel pays ? éructa-t-il.
Il passa outre la carte et s´attaqua de front à la description des fortifications. La première chose qu´il vit fut le nombre de visiteurs annuels. Cette muraille bien trop hospitalière à son goût invitait au matraquage touristique. Tout ce qu´il exécrait !
Ensuite, elle était beaucoup trop longue, pratiquement le double de ce qu´il lui fallait. S´il en faisait un clone, son mur se retrouverait noyé entre les océans Atlantique et Pacifique. Une aubaine pour les moustachus bouffeurs de tacos qui l´utiliseraient à des fins migratoires. L´idée même qu´ils puissent traverser l´océan en marchant sur l´eau, lui le fervent catholique, le rendit fiévreux. Il se signa.
Non, ce qu´il désirait par-dessus tout, c´était couper en rondelles le premier pinche venu. Il plaça donc de manière finement stratégique des rasoirs au sommet de son mur. Il hésita à les empaler également. Mais il laissa aussitôt tomber l´idée. Il était promoteur immobilier, pas boucher.

Ensuite, il réfléchit. Que faire des restes ? Les laisser croupir au pied de son œuvre ? Mélangés à de la terre, ils feraient un excellent compost, c´est vrai, qu´il pourrait même revendre à bon prix, mais ils attireraient les hyènes. Et les rats. Et tout le monde dirait que son invention est un trou à rats.
Ce qu´il lui fallait, c´était des bouches de récupération de cadavres. Exquis, se dit-il. Et écologique. C´est ainsi qu´il coupla ses murs de fosses septiques. Et de panneaux solaires. Certains dirent qu´il s´agissait d´une obscénité écologique. Lui préféra parler d´œuvre visionnaire.

Notre Raymond contacta Mélanie pour lui dévoiler son idée de génie. Au moment où sa tête apparut sur les murs du salon, Dljz se délectait de son porté athlétique. Mélanie n´était pas en reste puisqu´elle bavotait. Un peu comme une chienne de Pavlov à qui on aurait promis nourriture et jeunesse éternelles.
- C´EST QUI CE GUIGNOL ? hurla-t-il.
Mélanie sursauta. Dljz la laisser tomber sur le marbre.
- Les dalles, bon sang ! Vous allez tout me saloper !
- Désolé chéri, persifla Mélanie entre ses dents brisées. Dljz est photographe.
- Dljz ? D´où venez-vous cher monsieur ?
- Je suis américain.
- De quelle origine ?
- Tchèque, monsieur.
- Et vous laisser tomber ma femme sur mon revêtement en marbre ! Mon salon, vous l´aimez ou vous le quittez, vous avez compris !!
Sur ce, il coupa la communication et écrivit un tweet. Il n´allait quand-même pas se laisser marcher dessus par un gringo.

***

Malgré la chute et la mâchoire brisée, la photo qui ressortit de cette mise en scène burlesque, aidée de Photoshop et d´une armada d´algorithmes, fut saisissante. Mélanie apparaissait plus jeune et plus audacieuse que jamais. Les marques de cosmétiques s´arrachèrent le cliché renoirien et firent de Mélanie l´emblème des hydrocarbures de beauté ; une révolution. La Mélanie maligne supplanta le mélanome malin au sein des associations féministes. Inclusives ou dépressives, toutes louèrent l´audace qu´elle avait eue de s´affranchir de son mâle alpha, à travers une démarche sensible à l´environnement. Son masque de carbone eut un succès phénoménal et se retrouva même en Chine où les autochtones en firent le premier facekini mazouté.
Quant à ses dents brisées, cela donna l´occasion à son mari de lui offrir une petite attention : un Grillz tout en or et diamants. Une prothèse. Une de plus. Une de celles que portent les rappeurs boxeurs ventriloques qui, mis à part les baffes, n’ont pas grand-chose à dire.
La seule chose qu´il la distinguait à présent de Jeannette était le style.
La classe. La claque au sourire prothétique.
Prophétique, diront certains.
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