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Bleu touareg

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Naliyan

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Du village, tu étais le seul à avoir les yeux bleus touareg. Comme ton grand-père nomade et centenaire. Ton père était moins argenté et moins éduqué que le mien. Ta maison n’avait qu’un étage et pas de jardin. Cependant, je t’ai envié. Ton père rentrait le soir et t’aidait à faire tes devoirs. Le mien m’a appris à lire et à compter, puis il a fallu l’enterrer. Je n’ai pas eu de frère et je n’aimais pas tes sœurs, car elles ne pensaient qu’à se marier. Pourtant dans la contrée, les garçons de quinze ans étaient arrogants et pleins d’acné. Comme eux, tu croyais que parler fort amenait le respect et que tes poings valaient de la monnaie. Que tu pouvais prendre sans demander. Lorsque tu m’as embrassée sous l’olivier, contre ma volonté, je t’ai frappé et ta lèvre a saigné. J’ai hurlé que trop bête, tu étais ! Que jamais un homme, tu ne deviendrais si ta conscience restait sous-développée. Et j’ai pleuré de cette occasion ratée, de ce rêve de premier baiser, bafoué.

Quand les bombes ont commencé à tomber, cela n’a plus eu aucun intérêt. Il a fallu évacuer. Abandonner nos maisons et tout ce qu’elles contenaient. Mes souvenirs et mes livres préférés. La tombe de mon père entourée de cyprès. Nous ne devions emporter que l’essentiel et le métal doré. Trois jours de trajet sur des routes surpeuplées et un asile, chez mon oncle esseulé, nous attendait. Tu es parti, deux jours avant moi, avec le reste des jeunes appelés. Tu as embrassé tes parents et devant ma porte, tu t’es arrêté. Nous nous sommes regardés comme deux enfants égarés dont l’innocence est bousculée.

Au camp de formation, je t’ai retrouvé. Toutes les personnes en état de combattre étaient recrutées contre l’envahisseur armé. Un grillage séparait nos campements, mais tu t’y es accroché. Nous avons parlé des absents, de nos parents et des autres, déjà au front envoyés. J’ai appris à suturer les plaies, tu as appris à décharger ton barillet. Et puis, chacun de notre côté, on nous a expédiés vers les zones en danger. Les hommes pour tuer, les femmes pour soigner.

Ta première lettre était cachée dans le colis de denrées que je recevais à intervalles réguliers. Je croyais que ma mère les envoyait. Tu t’excusais, tu ne faisais que copier tes compagnons de chambrée qui avaient tous des sœurs infirmières à conforter. Je n’avais pas de frère qui s’inquiétait. Je t’ai remercié en trois lignes d’écriture serrée.
Tu me parlais de missions de reconnaissance, de transport d’équipement, d’uniformes et de grades à conquérir au cran. Je te décrivais les regs qui entouraient les bâtiments, les horaires des camions de ravitaillement, et les chants des femmes berbères qui s’occupaient des mourants. Tu taisais la chaleur qui brûlait, le sable qui étouffait, la peur qui t’étreignait. Je gardais pour moi les hémorragies qui teintaient mes vêtements, la pénurie des médicaments et le découragement qui gagnait le personnel soignant. Tu as appris à dormir à la lueur des missiles, j’ai appris à ignorer les cris des mutilés. Tu changeais souvent de numéro d’unité et de nom de capitaine assigné. Je ne comptais plus les amputés et les traumatisés dont les cauchemars me réveillaient. Notre correspondance refusait d’être un recueil de doléances, nos plaintes restaient muettes, nos regrets masqués par une politesse de persévérance. Envoyer du courage par courrier était plus aisé que des larmes mouillées.

Tes lettres ne m’arrivaient plus que par paquets, elles avaient un goût de passé. Déployé en zone difficile d’accès, tes liens avec la civilisation étaient coupés. Tu ne recevais que des ordres du QG et la désobéissance n’était pas tolérée. Moi, je me rebellais. Je me mordais la main pour ne pas crier pendant que le chirurgien me pénétrait en secret, dans l’obscurité. Quand il s’est fait muter, il est parti sans me regarder. Je n’ai pas pleuré. Je me suis demandé si, toi aussi, tu déflorais les filles à soldats sans leur parler. De convois en combats, je me rapprochais de toi. Sur le terrain, les balles perçaient les soldats que je ranimais. Ma tâche se répétait à perpétuité : réparer des membres déchirés, éponger des fronts agités, laver des plaies gangrenées et jeter des bouts de tissus et de chairs emmêlés, collés par le sang et la terre, puants de poudre et de fer.

Et puis, j’ai reçu ta lettre d’adieu, celle où tu m’avouais tous tes secrets. Que tu m’avais aimée sous l’olivier. Que tu voulais m’épouser. Que tu t’étais engagé le cœur en manque de maturité, voulant le forger au front dans la justice et le sacrifice, le rendre digne de moi. Qu’enfin, tu avais façonné ta conscience. Que tu étais devenu cet homme méritant mon respect. Comment cet espoir t’avait permis de subsister. De te battre sans reculer... Mais aussi, pourquoi tu avais basculé, petit à petit, dans l’oubli de ton humanité. Que la patrie qui t’avait nourri, désormais, t’avait tout pris. Que ton âme avait glissé dans un recoin peu éclairé. Que des actes, exécutés au nom de la nécessité, avaient déplacé la frontière, que tu croyais figée, entre l’acceptable et l’insoutenable. Et que tu ne différenciais plus la réalité de la mortalité. Que ton cœur s’était vidé de toute bonté et qu’il ne te restait plus rien à me donner. Que tu souhaitais tout oublier, arrêter de lutter et de respirer. Mon stylo s’est empressé de te rassurer, de te dire que je venais te chercher, qu’ensemble, nous réapprendrions à vivre et à aimer. Mais ma lettre ne partit jamais. Elle explosa, ainsi que ma tête, sur le chemin de ta délivrance. Je perdis l’ouïe et deux doigts de ma main droite.

Ainsi, je me retrouvais dans les bras de ma mère, rapatriée pour invalidité. Elle était en sécurité à l’autre bout du pays, engagée comme cuisinière dans une maison prospère. Je décrochais un travail à l’hospice le plus proche et rentrais toutes les fins de semaine pour éplucher le courrier et parcourir les listes des morts pour la liberté. J’y cherchais ton nom et ne pas le voir imprimé me rassurais. Ta mère n’avait pas de nouvelles depuis les trois mois écoulés. Son inquiétude était résignée, tes sœurs avaient été tuées dès le début de leur affectation dans les secteurs militarisés. Tant de jeunes du village étaient tombés sous les coups des mortiers et des rafales de mitraillette et moi, je survivais.

Le cessez-le-feu n’arrêta pas l’afflux de blessés, mais la paix donna aux réfugiées l’idée de rentrer. Ma mère songeait à notre propriété, je rêvais de notre olivier. Je partis devant pour évaluer les dommages. Ta maison était rasée. Il ne restait plus rien de ses murs, ni de ses pavés. La mienne tenait debout de moitié. On me dit qu’un ouvrier venait de temps en temps la restaurer. Un soldat démobilisé. Quand j’ai inspecté les ruines de mon foyer, j’ai remarqué que ma chambre et le jardin avaient été réparés en priorité. L’olivier avait été taillé. J’ai pensé à toi et j’ai prié. Avec anxiété, j’ai espéré ton arrivée, mais mon cœur fragile s’est emballé et je me suis dissimulée quand ta silhouette s’est approchée. Cachée sur la terrasse du toit, je t’ai observé, par la lucarne, travailler jusqu’à la nuit tombée. Tu as mangé en étudiant les plans étalés sur le sol rugueux cimenté. Tu es sorti avec ta tasse de thé et contre l’olivier, tu t’es adossé. Je me suis couchée sur le toit, au-dessus de toi, apaisée, sachant que le même ciel nous surplombait et que demain, avant ton réveil, je me glisserai dans la cuisine à pas feutrés et je préparerai ton déjeuner.
Mais l’ouvrier ne te ressemblait pas, il était ridé et laid. Il n’avait pas tes yeux bleus touareg, ni tes cheveux noirs bouclés. Il voulait être payé pour le labeur effectué. Alors, je me suis enfuie au bord du fleuve et j’ai crié, dans le silence de mes oreilles cassées. J’ai pleuré. J’ai réalisé que t’attendre allait durer une éternité. Comme tant d’autres, tu étais parti trop tôt et sans moi. Tu m’avais abandonnée.

Aujourd’hui, je soigne des enfants sans parents. Je suis sourde à leurs pleurs, familière avec leur malheur, cependant dans chacun de leurs sourires, je vois l’avenir. Et certains ont tes yeux bleus touareg.

PRIX

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MT Olivieri · il y a
Attachant. Merci
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Loodmer · il y a
J'arrive trop tard pour le prix, mais je vote quand même pour cette prose proche de la poésie
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Naliyan · il y a
Du rythme et des rimes pour s'en approcher... merci.
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SakimaRomane · il y a
C'est très touchant et l'écriture est belle :)
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Naliyan · il y a
Merci du compliment !
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Maryse · il y a
Beaucoup de poésie et d'émotion dans cette jolie nouvelle
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Naliyan · il y a
Merci pour le gentil compliment.
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Fantomette · il y a
Texte très touchant, mon vote
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Naliyan · il y a
Merci bien !
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Vrac · il y a
Cette nouvelle comme venue de loin, d'un autre pays, d'un autre temps, "du front", est touchante. Parce que le récit s'y déroule comme une chronique et simplement, elle fait sentir cette chose si curieuse de l'écrit : comment, en quelques minutes, s'attache-t-on à des personnages, peut-être réels, mais pour nous imaginaires, réinventés au fil de notre lecture. Nous nous prenons à souhaiter un dénouement heureux ou apaisé, au point que cette fin amère nous attriste, avant qu'à la réflexion, elle nous parle si bien de la réalité terrible de la guerre
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Naliyan · il y a
Les dénouements heureux sont rares et l'apaisement demande beaucoup de temps, une fin amère me semblait plus crédible. Merci de vous etre attaché aux personnages :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Votre texte, servi par une écriture précise, m'a beaucoup touchée. Je vous adresse plus que mon soutien , un Merci sincère pour ce beau moment de lecture.
Dans un tout autre registre - la St Valentin - j'ai essayé de publier ici un court poème en prose : "séduite ". Venez le lire ( ou non!).
A bientôt au travers de nos mots. Annelie.

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Naliyan · il y a
Merci à vous d'être venue me lire :)
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Utilisateur désactivé · il y a
A bientôt !
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Charly · il y a
Une histoire bien racontée, avec son lot de souffrances. Lue en cinq minutes mais vécue pendant de longues années, et dont le souvenir restera gravée toute une vie. De la belle littérature comme on l'aime. Merci.
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Naliyan · il y a
Merci pour ce gentil commentaire, ça fait plaisir :)
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Pierre Priet · il y a
Belle écriture, sensible! Mon vote!! si vous avez le temps je vous invite a lire ma nouvelle 'Blizzard' :)
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Naliyan · il y a
Merci du vote.
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Jean-Jacques Michelet · il y a
Mon vote, évidemment !! Je vous invite quant à moi à découvrir "Bien fait !" sur ma page. Merci et bonne année.
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Naliyan · il y a
Merci !
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