Bleu couleur Terre

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À ma tante,
aux vans Volkswagen
et à tous les Indices Aimantés
de ce Monopoly géant.











Quelque part sur Terre...

- Bonjour, comment allez-vous ? Vous n’êtes pas allé à l’accueil ? Il faut que vous lui donniez votre carte d’identité, sans cela ils ne vous laisseront pas entrer dans le bâtiment.
- D’accord, j’y vais tout de suite, déclara Marius.

C’était son dixième entretien depuis le début de ses études. C’était pour Marius la concrétisation de dures années de labeur à apprendre, à valider difficilement ses années pour enfin trouver l’entreprise dont il rêvait. Son but, il allait l’atteindre. Il devait seulement trouver la meilleure parade pour avoir l’air du meilleur d’entre tous les autres. Celui qui se démarquerait du lot. Celui dont l’entreprise ne pourrait se passer une seconde.

Marius avança, décontracté, dans le hall de l’entreprise Freezor, une société à la pointe en matière de congélateurs. Les murs de l’entreprise étaient d’un blanc frigide dans lesquels on pouvait observer son reflet, comme déformé par la luisance et les lumières qui s’y reflétaient. Marius hésita à remettre ses lunettes aux verres teintés, tant l’atmosphère des lieux l’éblouissait. Il s’y résigna. Tout de noir vêtu, avec une chemise blanche en contraste, qu’il avait pris soin de rentrer dans le pantalon, il passait les portiques de sécurité sans crainte.

- Etage 57, s’exprima Monsieur Wilfredo, le DRH de la boîte. L’ascenseur était à commande vocale. Tous deux rentrèrent dans le cube qui allait les emmener au bureau des recrutements.
- Wooooooh, ça secoue. Marius manqua de tomber.
- Ah oui, j’ai oublié de vous prévenir, il faut s’accrocher, s’écria sobrement Monsieur W. C’est un ascenseur turbo-magnétique de l’architecte-ingénieur-designer contemporain Günter Tag.
- Très bien, rétorqua Marius qui venait de manquer de faire une cascade de haut niveau dans ce semblant de cube de glace.
- « Vous êtes arrivés à l’étage 57 », s’exprima la voix robotisée féminine de l’ascenseur.

Les deux hommes traversèrent deux couloirs d’un blanc lumineux et livide, dont le sol était recouvert de miroirs.

- Tout a été conçu par un designer expert pour que les employés se sentent bien, c’est remarquable, vous ne trouvez pas ? dit M. Wilfredo. Marius acquiesça en silence.


Après une journée d’entretien à l’entreprise Freezor, Marius rentra chez lui en pensant à ses rêves, ses idéaux brisés, ses années passées sur les bancs de la faculté de Strasbourg à penser à un monde idéal, utopique, dans lequel chacun pourrait avoir le choix de se faire sa place et trouver la paix, celle de pouvoir choisir un chemin en phase avec son identité, avec son âme.




En rentrant, Marius, sillonnant les rues de Paris


C’était un soir d’automne, il faisait chaud l’après-midi, et assez frais le soir. Marius, qui ne portait qu’une chemisette bleue, un pantalon de tailleur, la veste de costard sous le bras, emprunta un chemin différent pour rentrer parce qu’il voulait se souvenir des feuilles mortes des grands chênes qui tapissaient autrefois la rue de son ancien village, devenu ville. Il sortit sa chemise du pantalon et alla s’asseoir sur un banc pendant quelques minutes. Marius pris sa tête dans ses bras et se mit à chantonner « Singing in the rain », une de leurs chansons préférées avec sa mère, qui lui manquait tant. Il regarda les bus passer, et semblait ne pas entendre le vacarme de la circulation. Une voiture se mit à klaxonner... Brutalement, Marius sortit de son songe et s’en alla en direction de chez lui.

Il restait seulement trois ou quatre boîtes aux lettres avant de retrouver son paillasson, que Marius fut pris par surprise par un jeune délinquant des quartiers bourgeois. On l’appelait le fils « de », dans le quartier. C’était Dan de Bonnefam, riche étudiant au style de dandy sournois. Il sortait d’une soirée au café du quartier. C’était son habitude, de boire des verres en terrasse après ses journées à travailler la comptabilité de l’entreprise familiale. C’était un jeudi. Saoul, il serra ses deux mains froide et squelettiques autour du cou de Marius. « Tu vas payer, traître », s’exclama-t-il en tête à tête avec Marius qui pouvait sentir son haleine qui mariait la vinasse à la mauvaise bière. Puis Dan s’en alla en courant. Il criait « Tu vas payer ! Traître ! Tu paieras !!! Je vais te faire manger le goudron, tu boufferas de la terre ! ». La rue était inerte à cette heure-ci.

Marius ne pouvait sortir un mot, il toussa, se releva couvert de bleus.
Enervé, il traversa les quatre boîtes aux lettres qui le séparait de son appartement et s’empressa de rentrer chez lui.
- J’ai tellement faim ! s’écria-t-il, seul, et à peine choqué des événements. Il sortit la dernière boîte d’épinards à la crème du congélateur pour se les réchauffer au micro-onde. Il fallait terminer le ménage qu’il avait commencé la veille, mais que la routine, le travail et les obligations familiales lui avaient empêché de finir. Il lui semblait opportun de commencer par nettoyer l’intérieur du congélateur puisqu’il était enfin vide de toute nourriture. Il s’y glissa, une éponge à la main, du produit ménager dans l’autre, puis s’y endormi comme dans un songe, glacé mais agréable.

Du bleu au noir, Marius n’était plus que poussière.











Même jour.
Quelques kilomètres plus loin, à Calcutta.

Comptez X km de là, le même jour. Alors naissait un étrange être humain, à la maternité de Calcutta...

Hindi se balançait joyeusement dans son Rockingchair. Le raphia semblait à peine tenir. A 13h20, il se rompit sous le poids de sa machine à coudre qu’elle avait posé là en attendant que son mari revienne du marché aux grains.
- Que se passe-t-il au village ? S’écria-t-elle.
- Le vieil Ongle Gruber est mort, il s’est étranglé avec son collier de cheval. Ses vieilles passions ont eu raison de lui.
- Pauvre ! Il aura bien aimé jouer à la pétanque avec sa vieille cousine Berthe.
- Oui c’est vrai... au bord du Gange... avec ses amis immigrés kosovars. Quelles histoires ils avaient à se raconter... C’était toujours très amusant.
- Eh dis ! Tu as vu ce qu’il s’est passé récemment à la maternité ? Un bébé bleu est né ! Etrange non ?
- Oui, très. Je ne vois pas comment cela peut s’expliquer sinon par la force du naturel. J’irai demander à mon ami Pravin, chef de la maternité, s’il peut écrire un article scientifique pour expliquer cela.

La rue grouillait de monde, quand soudain, un enfant haut comme trois pommes se mit à geindre quelques mots en l’air.
- Oyé ! Oyé ! Peuple de l’Inde. Je m’appelle Marius, je suis un artiste peintre international et vous vous arracherez mes œuvres. Bleues, rouges, vertes, il y en a pour tous les goûts ! C’est de l’art ! En veux-tu ? En voilà ! Aimez-vous l’art mesdames et messieurs ? Je vous l’offre pour trois francs six sous contre une pluie de neige sur l’Inde.

Les Hindous, bouddhistes, et touristes qui passaient par-là se demandaient bien ce que pouvait faire cet enfant à moitié fou sur le mort de la route, ici, à Calcutta. Ils passaient leur chemin, en se demandant. Oui. Ils « se demandaient » juste, avec des airs ahuris de Moines qui découvrent l’eau chaude.











Au même moment, dans une salle de classe entre Tabrasca et Calcutta, pas loin du Gange.


La maîtresse Madeleine s’égosillait devant la classe de 81 élèves :

« Aloooors, raconteeeez, si vous deviiiiiez choisir un veeeerbe. Quel serait-il ? »

- Créer.
- Créer. - Créer.

- Créer.
- Créer. -
- Créer.
- Créer.
- Créer. - Créer. - Créer.
- Créer.
- Créer. Créer
- Créer.
- Créer.
- Créer. - Créer.

« D’accoooooord. Alors je ne veux pas vous forcer à choisir quelque couleur que ce soit, mais vous allez m’écrire en quelques mots ce que vous inspire le verbe Créer. C’est d’accord ? Je ne fais pas comme cette vieille pervenche, Madame GrosFillex (l’autre maîtresse de l’école), qui s’entête à vouloir que ses élèves évitent la couleur indigo parce qu’elle a mangé trop de chou-fleur à midi. Non mais ! Qu’elle retourne au moulin apprendre l’art de la pédagogie...

Une élève se leva de son pupitre en bois pour lui tendre un texte.

Extrait du texte de Salmanza :

Créer pour Moi Madame, ça veut dire revenir à la Terre. Peindre la planète d’un bleu qui réjouira le monde de façon que chacun puisse trouver la paix en soi. Comprenez-vous ? L’un de ces bleus dont on se souvient toujours. Un bleu éternel, comme le bleu Klein, le bleu de l’océan, le bleu de travail, le bleu à l’âme, ou même le bleu que j’ai vu apparaître comme par Miracle sur le grain de beauté de ma main pas plus tard qu’hier. Je veux créer, oui créer. J’en ai eu assez de tout cela.

J’ai prié. J’ai abandonné la vie. Je me suis immergé dans le monde. Je ne savais pas quoi créer. J’avais en tête une idée. Une de celle que personne n’aurait pu comprendre, mais que personne n’aurait pu m’enlever. J’ai voulu créer ma propre réalité, mon propre bleu : une « metanoïa » du sublime. D’une couleur bleue, nuancée, variable, fonctionnelle ou structurelle, surréaliste... Impressionniste. Voilà. Un bleu qui annihile toute les paresthésies et les immobilismes de l’être. Un bleu qui nous emporte dans un courant : celui du cœur, et qui nous rappelle que la couleur, les nuances, la réalité visible, tout cela, n’est qu’une question de point de vue. Fin du texte de Salmanza
De l’autre côté du Gange, Marius était là, dans l’atelier de peinture qui lui rappelait celui du père Viktor d’Aix-en-Provence. Il entendait au loin, la voix de Salmanza qui résonnait du fond des eaux qui séparaient les deux enfants. A la lecture à voix Haute du texte de la fille qu’il attendait amoureusement, Marius laissa son attaché-case dans le couloir de l’école-atelier de peinture et rejoignit le vendeur « d’antiquaires et tutti quanti » dans le centre de Calcutta, mi-potier, mi-peintre et parfois souffleur de verre.

Il ne décrocha pas sa veste de costume du porte-manteau dans le couloir de l’atelier. Il s’en alla paisiblement. Sur la Route, il salue Madame Primevert, qui lui avait tant appris sur l’origine des prénoms et des noms ainsi que la résonnance des choses. L’étymologie du Monde. Elle lui avait fait comprendre qu’il était un enfant bleu, bleu indigo, comme l’une des sept couleurs de l’arc-en-ciel.

« Monsieur Marius, vous avez oublié ça ! » s’écria maîtresse Christelle, artiste « Pintes » mainte fois peinte, jamais peintre, et toujours cuite. Elle s’agita, l’attaché-case de Marius à la main.

Mais jamais Marius n’est revenu. Il descendit jusqu’au Gange, armé de pierres lourdes comme des glaçons, et se jeta à l’eau. Un message laissé sur le bord de l’eau disait ceci : « Nous somme l’eau, la terre, la poussière et le vent. J’ai vécu avant et je vivrai après. Le vivant est éternel. Seuls les êtres humains, privés de leur âme, et semble-t-il, aveuglés par le matériel, ne voient pas que nous ne faisons qu’un avec l’univers. Chaque individu porte en soi le monde. Chacun peut décider de la couleur du monde. Ce soir, à travers l’espace grisâtre entre les nuages du ciel, mon vague à l’âme m’a fait voir tout en bleu. Un bleu couleur terre. Où tout se lit, et rien ne se délite, sauf les apparences.
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