Blanche de Castille

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Je suis écrivaine, Maître es arts, maman d'une grande Elfe des Bois et d'un petit Farfadet. Je chasse avec les loups, nage avec les sirènes et je construis des châteaux dans les nuages  [+]

Image de Printemps 2014

Ma chambre s’était enflammée. La lumière du jour éclatait de partout, chassant les ombres dans les recoins les plus secrets de mon cœur. Je tremblais. J’égrenais mon chapelet comme le temps égrenait le peu de liberté qu’il me restait encore. Mes doigts, devenus insensibles, roulaient fébrilement les billes nacrées. Elles fuyaient, s’entrechoquaient. Mes yeux séchaient lentement, brûlés par les larmes et la fatigue d’une nuit à veiller. Je n’avais plus la force de pleurer, mais mes épaules sursautaient encore.
Il faisait si froid. Mon corps frissonnait depuis les pieds jusqu’à la racine des cheveux.
Des pas firent écho dans le couloir. Ma gorge se serra.
Au milieu d’un froissement de tissu, ils s’arrêtèrent devant la porte, hésitèrent, puis franchirent le seuil.
— Ma Dame, la reine est arrivée depuis peu, elle demande à vous voir, annonça une voix étouffée par l’émotion.
Ma main suspendit son geste. Je levai les yeux. Ma dame de compagnie me dévisageait dans un mélange confus de crainte et d’excitation. La terreur emporta mes pensées.
— La reine est ici ? P-Pourquoi ? bafouillai-je.
Marie parut offensée et ne daigna pas répondre. Je lui tendis une main, sachant qu’elle s’empresserait de la prendre. Elle me hissa avec peine sur mes jambes flageolantes et bleuies. La douleur m’assaillit, me redonnant toutes mes facultés mentales. Marie papillonna autour de moi, remettant ma tenue en ordre. C’est avec ce qu’il me restait d’amour-propre que je clopinai dignement le long du couloir. Je m’arrêtai devant la porte et autorisai le portier à m’annoncer. Les pentures grincèrent tandis qu’elle s’ouvrait. Le sang battit à mes tempes. Une éternité me sépara de mon nom.
— Dame Blanche de Castille.
Je me sentis au bord de l’évanouissement. C’est le ventre noué que je franchis le pas de la porte.

Une puissante odeur de paille et de jasmin chatouilla mes sens.
Dans la salle, les murs bougeaient, décorés ici et là de serviteurs affairés aux préparatifs de la noce… celle qui devait m’unir au prince héritier de France. Au milieu des fleurs et du jonc qui parsemaient le sol, se tenait une foule bigarrée qui bruissait et maniait la rumeur entre deux accords de viole et les vocalises discordantes d’un troubadour emplumé. Le silence salua mon entrée.
— Enlevez-vous donc de devant moi ! Je veux voir ma petite-fille ! gronda une voix féminine que de nombreuses souffrances avaient chargée d’amertume.
On se hâta de lui obéir.
Le cercle se scinda, s’ouvrant sur une vieille femme courbée qui avait connu sa quatre-vingtième année. Je la vis se lever de sa chaise très lentement. Elle hésita à mi-hauteur, dents serrées et lèvres pincées. Empressé de lui être agréable, un courtisan commit l’impudence de l’empoigner sous le bras. Elle le repoussa violemment.
— On n’aide pas une reine à se lever de sa chaise à moins qu’elle n’y soit morte ! Et, le jour où je mourrai dans ma chiasse, vous m’aurez devancée dans la tombe, jeune insolent ! Si j’ai pu accompagner mon mari à la deuxième croisade, je peux me hisser sur mes deux jambes sans l’aide d’un enfant !
Sa voix tonnait, lourde de menaces, lourde de plusieurs vies.
Aliénor, duchesse d’Aquitaine et de Gascogne, comtesse de Poitou, deux fois reine, mère de deux rois et protectrice des arts et des lettres, le déchirait de son regard de feu et d’acier. Le jeune homme s’empressa de s’incliner, tremblant et repentant. Avec dédain, elle poursuivit son ascension. Quand elle fut enfin debout sur ses deux jambes, dont les genoux étaient déformés par l’arthrite, elle lui lança un regard de défi qui le fit rougir jusqu’au front.

C’est à ce moment qu’elle dirigea son attention sur moi. Mon corsage entravait ma respiration. J’étouffais. Toute l’immensité de sa personne m’enveloppa. J’étais en présence de celle que j’avais considérée toute ma vie comme la gardienne de la culture. Aliénor avait été la femme la plus puissante du monde, avait vu plus de choses que l’on peut en voir en trois vies et avait marché sur des terres que je ne parcourais qu’en rêve. Cette femme s’intéressait à ma condition.
Je me sentis laide, gauche et sotte. Elle sourit.
— Tu as le nez de ta mère et… les yeux de ton grand-père.
Elle s’approcha et me souffla à l’oreille son souffle tiède.
— C’est un mariage dynastique, ma douce, tu as l’avantage de ne pas être obligée d’aimer ton mari. Tu apprendras à le respecter ou tu désireras le faire écarteler.
Se perdant un instant dans ses souvenirs, elle sourit, songeant sans doute au complot de ses fils pour renverser le gouvernement de son second mari, manigances dont elle était peut-être l’instigatrice.
Puis, son sourire disparut derrière son titre.

Elle appela mes serviteurs, commanda que l’on me coiffe décemment, s’indigna de ce que l’on ne m’avait pas vêtue à la hauteur des circonstances, ordonna que l’on me pare des bijoux familiaux et envoya quérir mon cortège. Une armée entière de serviteurs et de dames d’atours bourdonna autour de ma petite personne. On me farda, me poudra, m’étrangla de gentillesse, me frisa et m’aromatisa à la lavande. Puis, on me pressa d’entrer dans la voiture. Je pris place aux côtés de la reine. Drapées de silence, nous cheminâmes ensemble jusqu’à l’église.
Sur le parvis, mon ventre se serra. Je fus prise de terreur, m’immobilisai et reculai en tremblant. Emprisonnée dans ma robe trop serrée, je fixais la grande bouche de l’église, sombre et ronronnante. Mes poumons sifflaient. J’étais prête à fuir.
Les doigts blancs et secs d’Aliénor d’Aquitaine se refermèrent sur mon bras, telles les serres d’un aigle. Son regard était dur, cherchant le mien. Je fus capturée.
— Ne pleure pas, petite colombe, n’offre pas ta faiblesse à leurs yeux.
— J’ai peur, chuchotai-je, des larmes dans la voix. J’ai si peur ! Que se passera-t-il ?
Ses doigts resserrèrent leur emprise. Mes yeux l’imploraient.
— Aurai-je mal ?
Ses yeux rencontrèrent les miens. Ils tremblèrent avant de s’assombrir. Si elle me fixait encore, elle ne me voyait plus. Son esprit errait dans l’horizon lointain de ses souvenirs.
— Oui, souffla-t-elle après un long silence, tu auras toujours mal. C’est là la première souffrance du mariage, une souffrance que les femmes sont seules à connaître. Elle est à l’image de toute une existence de solitude.
Son regard s’enflamma.
— Entoure-toi de silence et de livres, ordonna-t-elle, ils seront les seuls garants de ta liberté. Prends garde à ce que ta bouche demeure close. Et si la pensée crie trop fort à l’intérieur de toi, écris-la, mais ne laisse pas entendre ta voix. Attends d’être affermie sous une couronne avant d’en faire usage. Par-dessus tout, sois forte, sois homme. Pour avoir ta place, il te faut agir comme eux, parler comme eux, penser comme eux. Deviens homme pour obtenir d’eux le respect… et quand il sera tien, alors seulement, sois femme.

Le contact de sa peau était brûlant, il me pénétra jusqu’au cœur. Ses yeux étaient un brasier, son cœur, une tempête. Une larme s’échappa des paupières plissées d’Aliénor. La sentant glisser le long de sa joue, elle s’étonna de la force de ses émotions. Elle captura la larme et la dévisagea comme si elle ne connaissait pas ce qui lui arrivait.
Je la vis passer le seuil de l’église, avec dans l’âme, l’assourdissant bourdonnement de mes pensées. Je fis mon entrée, devancée par mon nom et suivie par mon cortège fleuri. Le puissant parfum d’encens me donna la nausée. Je n’entendais rien, mon cœur criait trop fort. Il n’y avait que cette longue et interminable allée, qui séparait ma jeunesse de ma nouvelle vie. Tous les visages étaient souriants. Il n’y avait que le mien qui s’y refusait.
Je souffrais de ne naître qu’à moi-même.
J’aperçus Aliénor, au premier rang, qui m’accueillait à mon entrée dans cette nouvelle vie. J’aurais désiré sentir son étreinte réconfortante, la chaleur de sa voix dans mon oreille. Je fermai les yeux. Je la vis qui m’accompagnait. Elle fit le chemin avec moi jusqu’à l’autel, partageant le poids de ma condition et la douleur d’être le prix de la paix.
Mes yeux quittèrent mon esprit et s’attachèrent pour la première fois à ceux de Louis.
Il avait peur.

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lucile latour · il y a
je découvre. je suis là depuis 1 petit mois. une histoire joliment écrite qui ressemble à votre présentation elfe et farfadet ont grandi sans doute et j'espère que vous nous ravirait encore par vos récits. je vous invite à me rejoindre SUR LE CHEMIN QUI MENE AU PUITS nouvelle et JUSQU'ALA POINTE poème en lice tous les 2 pour la finale. vous me direz. A bientôt.
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Yaakry Magril · il y a
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Yaakry Magril · il y a
J'ai adoré !!!!! 1 vote de +
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M. Iraje · il y a
UN TRES GRAND BRAVO ! " LE" Texte qui m'aura marqué cette saison, toutes catégories confondues.
Je confirme !!!. ( PS : Cette saison, c'est " Ma terre " ( cat. poèmes ) qu'il faut aller visiter en finale....)

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Utilisateur désactivé · il y a
texte très beau, écriture maîtrisée, histoire prenante. j'ai aimé tout simplement. mon vote pour vous.
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Sylvie Loy · il y a
C'est un récit magnifiquement mené. La tension, la compassion, l'empathie, l'historique, tout cela en fait un texte marquant. Je suis venue sur les recommandations de Miraje, et je ne le regrette pas. Je vote !
(Si tu veux me découvrir, je suis en finale avec deux TTC !)

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M. Iraje · il y a
Tout simplement SUPERBE ! Avec une écriture rare.
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Flabra · il y a
Merci! Ça me fait plaisir d'avoir enfin des lecteurs à émerveiller!
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M. Iraje · il y a
Tu vois. Tout arrive....D'ailleurs, je vais de ce pas faire connaitre ce texte, un peu passé inaperçu à mon humble avis.
Si Blanche de Castille a 2 mn., j'ai moi aussi "des habits superbes"... ( en Finale Hiver / Poèmes ).

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