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Blague mortelle

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Ted

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Accoudé au zinc, Paulo observe sa mousse en écoutant Gégé. Ce dernier parle de révolution : « Tu n’sens pas comme elle tourne dit ? En fait... la Terre... c’est comme un fût d’bière qui roulerait sans jamais s’arrêter !!! On est tous dessus à devoir marcher pour éviter d’tomber !!! Et quand tu tombes, on t’met en bière après deux ou trois jours de frigo... Oh !!?... Tu m’écoutes ???... J’suis en train d’te dire qu’on est tous sous pression !!! »

Dans l'ivresse du débat d'idées, une pression à la main, une dépression dans la tête (et n'ayant rien compris aux idées de révolution de Gégé), Paulo se retourne en lâchant le bar des mains. Il lutte pour éviter de tanguer. Tout tourne et lui avec : il tente de se redresser droit comme un I avant de se relâcher ventru comme un D. Son index abandonne l’idée de pointer le nez du révolutionnaire (ses mains étant trop occupées à rattraper le bar). Deux yeux désespérés cherchent en vain l’orbite idéale quand un bandit manchot les aligne pile poil. Il peut enfin regarder Gégé en face. Après un long silence (fait pour appâter l’auditoire), Paul Edouard cligne des yeux comme pour s’assurer qu’ils resteront en place : « Tiens-toi bien mon Gégé !!! J'vais t'raconter une blague qu'on m'a envoyée hier soir par SMS !!! Mais j’te préviens !!! La chute est à tomber par terre. C’est mortel !!! »

Un homme averti en valant deux, Gégé décide de vider son verre avant d’être exécuté. Il attrape par réflexe le bras d'un des piliers soutenant le bar tous les soirs. Certains ont plus de chance au grattage qu'au tirage : lui, il tire le bras d’un pilier tatoué. Paulo le regarde d’un air médusé (celui qui lui vient quand Gégé annonce qu’il prend l’atout malgré un clin d’œil. Ils jouent à la belote tous les soirs). Paulo : « Tu fais quoi avec ce bras ? Lâche-le et écoute-moi !!! Cette blague est vraiment à tomber par terre !!! Pardonnez-lui mon saigneur : y sait plus c’qu’y fait. Y va vous lâcher !!! Hein Gégé qu’tu vas l’lâcher !?!... Lâche-donc ce bras qui n’demande qu’à trinquer !!! (Si tu n’veux pas trinquer pour de vrai) ».

Trop occupé à lire, Gégé ne l’écoute pas : il lit le tatouage du pilier « A ma maman adorée pour la vie et pour bien plus longtemps encore, signé Philou qui t’aime ». Plus effrayé par la blague de Paulo que par le bras musclé auquel il est cramponné, le philosophe de comptoir s’aperçoit (mais un peu tard) du ridicule de la situation : il importune un géant au crâne rasé. Improviser un discours assez verbeux pour faire disjoncter le cerveau du colosse (assez verbeux pour lui faire oublier qu’il veut frapper)... voilà l’idée. Gégé en intello : « Cher Paulo, votre requête m'oblige à vous répondre par la négative !!! Je ne lâcherai ce colosse aux pieds alourdis par l'argile du chantier d'à côté qu'à cette seule condition : vous rengainez votre blague assassine !!! Au pire : t’attends que j’sois allongé avant d’la raconter... ».

Le pilier reste de marbre malgré la diatribe : il s’interroge en se grattant le crane. Certains (répétons-le) ont infiniment plus de chance au grattage qu’au tirage et notre Gégé mise sur le grattage. La suite est renversante : le génie attardé exhausse sans tarder l’unique vœu de Gégé : il l’allonge sans se faire prier. Les yeux fermés, les bras et les jambes écartés, il est conscient du fait qu’il ne tombera pas plus bas. Paulo tente les premiers secours en lui cherchant le pouls partout sans pouvoir le trouver. L’inconscient intervient : « Paulo... j'suis allongé... j’suis disposé à t’écouter... raconte-moi ta blague à tomber par terre (hic !!! Pardon)... Et puisque t’es d’bout (hic !!!) commande-moi une dernière bière avant qu’on m’mette au frigo !!! »

Au lieu de commander, Paulo empoigne le tatoué en imitant l'expression du type qui s’la raconte (il imite De Niro) : « You tokin tou mi ?!! ». Le tatoué lui répond d’un air lugubre, la mâchoire serrée et les doigts entrelacés (on sent qu’il jubile), il les fait craquer. Le géant vert de rage surplombe De Niro. L’acteur en herbe a l’expression du mec convaincu du fait que son action est condamnée par avance. Celle du paumé s’obstinant à demander l’aide de « mère nature » pour se sortir d’une impasse (il réclame ce petit geste du hasard qui permet aux optimistes frôlant l'inconscience de voir changer à temps le cours de leur histoire). Il ferme les yeux en attendant la chute.

A part une pichenette de mère nature (comme un malaise vagal frappant le bourreau, un frelon asiatique testant son dard sur son cuir tanné ou un SMS de sa maman adorée lui ordonnant de rentrer à l’heure pour goûter), tout porte à croire que Paulo va morfler. Lui qui espérait une pichenette de mère nature, il est servi : elle a fait au plus vite en éliminant le plus faible. Pichenette il attendait, pichenette il a eu, le nez aquilin de Paulo n'a pas survécu.

Toujours allongé, Gégé tente de palper le cerveau du génie (la brute épaisse aux biceps démesurés). Viennent les confidences : sa défunte mère l’appelait Philippe, mais ses amis l’appellent Philou. Philippe est professeur de français. Il est tellement sympa qu'ils sympathisent (Gérard va même jusqu’à l’appeler « Fifi »).

Lui et Fifi bras d’acier ont eu le temps de discuter avant l’arrivée des pompiers. Fifi s’est vanté d’avoir beaucoup de relations dans le monde médical : « On pourra te réparer à l’œil ». Gégé lui a immédiatement lancé un sourire édenté (comme pour le remercier). Fifi : « Euh... pas de méprise hein !?! Quand je dis à l’œil, je parle de ton œil. Je ne connais pas de prothésiste prêt à lâcher un bras par amitié. D’ailleurs, je n’ai pas parlé d’amis : j’ai juste parlé de relations. J’ai bien rencontré un prothésiste l'an passé, mais il a dû s’auto-prothèser le lendemain. On s’est embrouillés à la première rencontre (pour une place de stationnement à son nom devant sa clinique). Quand on s’est quittés, le pauvre était cassé de partout. Mais il s’est soigné sans se saigner vu qu’il touche les pièces à prix coutant !!! Ah ah !!!... marrant non ??? ».

Gégé : « J’peux payer mon bon Fifi... t’inquiète pas pour moi. Mais le Paulo, il a pas un rond d’coté !!! ». Le visage de Fifi se décompose en apprenant la nouvelle. Gégé : « T’inquiète pas mon p'tit Fifi !!! Paulo n'est qu'un partenaire de belote. Je joue avec lui parce qu'il est basque. Y a pas mieux qu'un basque pour jouer à la belote !!! ». Fifi se rassure : Gégé lui pardonnera le sort futile de Paulo.

Exceptionnellement, l’hôpital a accepté qu’une chambre pour deux soit occupée par trois malades. En réalité, le corps médical n’était pas en mesure de dénouer Paulo de Fifi sans l’intervention d’un spécialiste. Après sa pichenette, Paulo n’a somnolé qu’une vingtaine de minutes. Il n'a pas supporté le « PINPON » cinglant des pompiers : on l’a réveillé du pied gauche et Fifi a trinqué.

Gégé se remémore les confidences de sa maitresse (la femme de Paulo). Son mari n’a qu’une phobie : la sonnerie du matin. D'après elle, ils n'ont échappé au divorce qu’après avoir trouvé le réveil matin idéal sur l’étal d’un marché. Celui-ci imite le chant du coq en montant discrètement le son une demi-heure durant : quand le dormeur est aux trois-quarts éveillé, le réveil achève sa nuit avec un cocorico à l’accent nippon (l’appareil est fabriqué en Chine).

La sirène des pompiers a servi d’électrochoc. Paulo (1m54, 63kg à la pesée) a attrapé le beau Fifi à la gorge (2m03, briseur récidiviste de balances). Tandis que Fifi tentait de l’étrangler à son tour (mais d’une seule main), le basque avait déjà pris une longueur d’avance en lui mordillant l’omoplate. Le regard de Fifi s’est figé (tout allait trop vite pour lui). Un bras derrière le dos, il avait bien tenté de saisir une cheville trouvée à tâtons, mais ce n'était que le cou haletant de Paulo. L'étranglé n’a pas été étranglé très longtemps : Fifi l’a lâché pour se tenir la tête de douleur quand le roquet lui a mordu la rotule gauche. Fifi a ensuite passé par réflexe son bras droit sous deux ou trois jambes arquées pour libérer son genou. Les nœuds se sont ajoutés aux nœuds : bras, mains, pieds et jambes se sont tricotés jusqu’à former une pelote de haine à moitié basque.

Quand les pompiers sont entrés dans le bar, ils ont vu un Fifi prostré les regardant d’un air crispé. Paulo lui mâchouillait tranquillement l’oreille (comme on mâcherait un chewing-gum). Un des sapeurs (son cousin Titi) l’a frappé à la nuque. Pompier volontaire depuis des années, il n’avait jamais imaginé qu’un jour il aurait eu à dégager son cousin germain des mains meurtrières d'un pourfendeur de piliers. « Maman !!! J’ai mal !!! » qu’il criait... Nul besoin de préciser qu'il a vu rouge en entendant Fifi appeler sa tante.

Paulo et Fifi dorment dans le même lit, face contre face, bras et jambes entremêlés. Gégé a son propre lit. Il regarde amiteusement son ami Fifi qui sourit niaisement (comme s’il était heureux de pouvoir enfin profiter de sa nuit). Emmêlé avec Fifi, Paulo grommelle (un rictus laisse entrevoir une mâchoire saignante fraichement édentée). Gérard se dit qu'en d’autres circonstances ces deux-là pourraient nouer des liens pour de bon sans qu’on ait besoin de s’en mêler. La scène suivante semble être tirée d’un film.

Fifi et Paulo lèvent de concert la paupière droite. Celles de gauche claquent comme des stores qui s’enrouleraient trop vite. C'est fou ce qu'on peut lire dans un œil meurtri !!! Nos deux ennemis se regardent : ils ont les yeux revolver (un simple clignement d’œil suffirait à détruire l'adversaire). Les vrais stores créent une ambiance ne devant rien au hasard. Voyez ce western à la Sergio Leone : deux cow-boys mal rasés se ravisent, le front dégoulinant et l'air alerte. Leurs flingues partagent une même bande de lumière dans un décor zébré par de vrais stores entrouverts. Ils sont à deux doigts de tirer. Gégé jouerait bien un air d’harmonica (s’il avait le sien avec lui).

Le docteur Prouf fait son entrée (elle est trop théâtrale pour être décrite ici). Deux aides-soignants au front bas et au menton trop près du nez l’accompagnent (Momo et Patou, d’autres cousins de Fifi). Patou s'esclaffe avec une voix de dessin animé : « Regarde Momo !!! Not’ cousin germain a encore fait des nœuds !!! ». Momo : « Ben alors mon p’tit Philou ? Tu fais dans le matelotage maintenant ? ». Paulo répond à la place de Fifi : « J'suis pas matelot Ducon !!! »

Momo lui rétorque sans mollir : « Apprenez cher monsieur que le matelotage consiste à faire des nœuds savants en utilisant des cordes. Mon cousin germain a dû voir en vous une corde mouillée jusqu’au cou. Cette corde ayant séché, elle s’est resserrée. Vous fûtes alors (comme mon cousin germain) condamné à attendre les secours pour un dé-matelotage synonyme de dénouement ». Momo a un bac littéraire (signé de sa main).

Le docteur Prouf (Walter de son prénom) opte sans surprise pour un dénouement rapide de l’histoire : « Vous l'intello, tenez fermement la tête et le pied droit du costaud !!! Vous l'Othello, tenez-lui l’entrejambe !!! Moi je m'occupe du Roquet. Je pense qu'en tirant sur son bras droit tout en coinçant ce qui me semble être une jambe gauche, les nœuds s'enlèveront comme on défait un lacet. Messieurs préparez-vous !!! A trois on tire : un... deux... et TROIS !!! ».

Allongé sur le docteur, le basque haineux observe de très près le sol carrelé de l’hôpital. La qualité des joints laisse à désirer, mais la planéité de la pause a été respectée (Paulo est carreleur de métier, il prend un air satisfait). Coincés sous un poids-lourd, Momo et Patou imitent le cri du matelas qu’on écrase (Fifi pèse son poids). Gégé contemple la scène depuis son lit. Tout ce p’tit monde étant déjà par terre, allez savoir pourquoi (la curiosité ou au pire un sadisme insoupçonné), Gégé relance Paulo : « Dis Paulo ? Tu pourrais peut-être nous la raconter ta blague à tomber par terre !!! Vu qu’on n’risque plus d’ tomber...».

Sa dernière crise de nerf a fini de convaincre l’équipe médicale : Paulo est à l’isolement (il ne mordra plus personne). Gégé ne risque plus d’apprendre le piano : il a perdu deux doigts dans la bataille. Les jours suivants, Fifi a initié Gégé au scrabble. Son savoir-faire aidant, le professeur de français lui a rapidement appris à jouer. Dans les derniers temps, l’élève rattrapait même le maître.

Après ce long séjour à l’hôpital, la routine est revenue (boulot, bistrot, dodo). Gégé a repris la belote avec Paulo. Ils s’engueulent régulièrement au sujet du tatoué : entre deux parties perdues, quand Gégé reparle de Fifi, Paulo lui répond en aboyant « l’abruti dont tu m’parles s’appelait Germain !!! Combien d’fois il faudra que j’ te l’dise ??? » (Paulo ne comprendra jamais rien à rien).

La morale de cette histoire ? Si vous cherchez un partenaire de scrabble : faites plus confiance à un colosse tatoué et cultivé qu’à un petit roquet. Et si par aventure vous préférez la belote : un basque de petite taille fera l’affaire (je n’ai pas trouvé de chute à tomber par terre).

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Emma · il y a
J'ai eu du mal à débrouiller les noeuds pour bien suivre. Bon sang, ton imagination fait des noeuds mais elle est no limit !
Er même si je me suis perdue par endroit, je trouve que tu t'améliores pour nous livrer tes histoires rocambolesques.

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Ted · il y a
Un grand merci Emma O))
Peux-tu me dire (de mémoire) à quels endroits tu as trébuché dans la lecture? Le texte reste éditable, je pourrais peut-être démêler quelques nœuds ^^

A +

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Emma · il y a
Au moment des échanges de coup de poings. Entre le tatoué et le Paulo. J'ai perdu le fil. qui est par terre, qui a frappe qui ? Un ou deux paragraphes plus loin tu expliques. Mais avang dh arriver, j'ai trébuché dans ma lecture en revenant voir si j'avais tout lu. Avant de continuer et de trouver l'explication plus loin donc... suis-je claire ?
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Ted · il y a
Merci pour cette aide précieuse Emma ;)

J'ai tout compris. Je pars dénouer ces nœuds de suite en éclairant le lecteur au bon moment.

Bonne soirée, très cordialement, TED

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