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Black Mosquito

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Mvuninn Hugin

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Toute la famille est réunie autour du gâteau. Mamie sourit, Papy rêve de son cigare, qu’il ne fumera pas si Mamie peut l’en empêcher, George tape des mains d’excitation. Maman tient le gâteau et Papa tend son téléphone en l’air, prêt à mitrailler quand Félicie dégonflera ses joues. Maman fait une sorte de compte à rebours : « quatre, trois, deux, un ! » Et Félicie éteint les douze bougies avant que la cire tombe sur la crème fouettée. C’est une forêt noire, sans kirsch à cause des enfants.
Puis Félicie déballe ses cadeaux pendant que Papa découpe le gâteau. Elle pousse un petit cri de joie en voyant le logo sur la boite noire et un plus grand cri en ouvrant la boite. « un black mosquito ! Oh Papa, Maman, je vous aime ! ». Elle embrasse tout le monde, même Papy et Mamie qui lui ont offert un abonnement illimité à une librairie en ligne.
Plus tard, Félicie pose avec révérence les lunettes noires sur son nez et active l’interface d’un clignement de l’œil droit. « Bonjour Félicie, et bienvenue. Je suis Mickaël, l’IA de Black Fury. Nous allons faire connaissance et je vais t’expliquer comment tu peux aider notre héros. » « Je ne peux pas lui parler ? » « Non, à cette heure, notre héros se repose. » Félicie répond avec excitation aux questions de Mickaël, impatiente de recevoir sa première mission. La session passe en un éclair, sans action pour le drone et son opératrice. En se couchant, elle sait plein de trucs sur l’endroit où se trouve Fury et ce qu’elle va faire.
Fury se lève d’un bond quand Mickaël fait retentir le signal. Il voit l’ennemi courir à la lisière de son champ de vision. Il a bien choisi le lieu où il a dormi, facile à défendre. Qui est-ce cette fois ? Quelque solitaire de l’armée adverse ou un autre concurrent ? En principe, il reçoit une notification quand l’un d’entre eux se met en chasse, mais il est méfiant. Méfiant et vivant. Il ramasse son sac d’équipement et se place. Sa lunette suit une ombre dans la brume du petit matin. Les dents serrées, il regarde la silhouette approcher. Il veut savoir à qui il a affaire. Mickaël proteste, pour la forme. Fury a un bon angle de tir, il peut éliminer la menace maintenant. L’IA se tait. Fury entend un soupir avant de se jeter sur le côté. Des drones de combat. Il ne s’agit donc pas d’un des autres concurrents, mais d’une diversion. Posément, Fury met les quatre engins hors d’état de nuire et reprend sa visée. L’ombre est plus près et il peut distinguer son uniforme. Il tire une seule fois, voit la silhouette s’écrouler et avance, arme au poing, pour vérifier. L’homme, un soldat, a un trou sanglant dans la tête, et la moitié de son crâne s’étale sous lui dans une flaque de sang et de cervelle. Fury recharge son fusil à longue portée et se prépare un petit déjeuner. Une notification renseigne la ligne de Félicie et indique quelles céréales consomme Fury. Demain, la fillette aura les mêmes près de son bol.
Félicie fait ses devoirs avec efficacité pour avoir le temps de lancer son drone. Mickaël transmet les coordonnées de la zone qu’elle doit surveiller. Les lunettes sur le nez et la manette au creux des mains, elle commence sa patrouille. Ce n’est pas très intéressant, même si le paysage est joli. Non, beau, en fait, c’est merveilleux. Elle croise une harde de cervidés qu’elle ne reconnait pas. Après tout, son drone se trouve de l’autre côté du monde, c’est normal que les bêtes ne lui disent rien. Elle doit couvrir des collines herbues, où courent des sortes de lapins. Elle fait très attention à ne laisser aucun endroit inexploré, la vie de Fury en dépend. Sa session se termine. Dans un autre fuseau horaire, un garçon ou une fille va prendre la suite et patrouiller avec le mosquito. Félicie est ravie. Dans quelques semaines, elle se lancera en live. Les patrouilles ne sont pas passionnantes, mais derrière leurs lunettes, d’autres enfants vont suivre son travail, attendant comme elle qu’il se produise quelque chose d’intéressant.
Après le dîner, elle visite le site de son héros. Fury est un humain non-augmenté doté d’un exosquelette partiel. Il a des capacités hors du commun au tir à longue distance, au combat au corps-à-corps. Il est doué pour les missions d’infiltration derrière les lignes ennemies, où il se trouve en ce moment. Elle lit quelques commentaires sur ses dernières opérations puis va se brosser les dents et se coucher avant que ses parents le lui demandent. Pas question que les sessions soient suspendues parce qu’elle passe trop de temps avec son héros. Elle rêve de faits d’armes glorieux toute la nuit.
Fury progresse vers son objectif, un lance-missile mobile qu’il doit détruire. Il a piégé les alentours pour faire un maximum de victimes pendant l’opération. Ce n’est pas nécessaire, mais il aime entendre Mickaël débiter les identités des soldats morts sur son passage. Il a demandé l’appui de six drones de combat. Quatre doivent clouer le contingent autour du lance-missile, et il lui en reste deux pour un appui ponctuel. L’IA a sélectionné leurs opérateurs et les a prévenus pour qu’ils soient prêts. Ils ont souvent combattu ensemble, ils se complètent bien. D’un clignement de paupière, Fury déclenche le feu du ciel sur les malheureux qui gardent l’énorme camion. Les drones nettoient l’essentiel, Fury monte à l’assaut, mitraille en hurlant et pose finalement la main sur le fût d’un missile. Il détruit leur système de mise à feu, met le camion hors service et cherche un endroit où faire la sieste.
Les patrouilles sont fastidieuses, mais Félicie se rue sur ses lunettes et sa manette sitôt ses devoirs achevés. Elle va bien finir par repérer quelque chose d’utile à Fury. Son papy et sa mamie, sans doute conscients de leur erreur avec la librairie, lui ont offert un tee-shirt à l’effigie de son héros. Fébrile, elle regarde défiler les paysages sous ses yeux. Là, elle a perçu un mouvement. D’un clignement habile, elle fait zoomer le drone. C’est juste des sortes de chiens qui jouent avec leurs petits. Elle passe cette tendre scène de la vie sauvage et se concentre sur sa mission. C’est la fin de sa session, elle manque de rater ce nouveau mouvement suspect. Elle zoome et découvre plusieurs humains en train de ramper sur le flanc d’une colline. Enfin quelque chose ! Elle s’assure que Mickaël a pris en compte ces nouvelles informations, et rend la connexion. Son successeur va continuer de surveiller le petit groupe.
Fury prépare son embuscade avec soin. Il a décidé d’abattre les hommes en silence, pour ne pas trahir sa présence encore plus loin derrière les lignes ennemies. Il peut contourner le groupe, il préfère le supprimer. Quand Mickaël lui signale qu’il aura bientôt les hommes en visuel, il bande son arc et tire la première flèche. Les traits se succèdent, presque flous et les soldats sont exterminés. Fury va chercher ses flèches et vérifier que les hommes sont bien morts. Il reprend son chemin en écoutant l’IA lui débiter les identités de ses victimes. Il se déplace vite, il sera bientôt à portée de son objectif.
Enfin, le village apparait. Il l’étudie 36 heures puis passe à l’action. Le matériel est mis hors service, armes, munitions, véhicules, réserves de vivres. Fury élimine posément 30% des villageois. Les survivants s’enfuient par les collines. D’autres instructions lui parviendront quand il aura mangé et dormi. Il repère un ruisseau et le remonte. Il a envie de se laver. Quand il est assez loin du campement détruit, il prévient Mickaël et sort son savon. Sur son site, une publicité reprend les images du héros et vante les mérites du produit. Le père de Félicie clique sur le lien où il regarde les exploits de Fury. Demain, le savon sera dans sa salle de bains.
Très loin de là, trois hommes en complet veston austère franchissent le seuil du bureau présidentiel. « Monsieur le président, nous sommes honorés de cette audience. » L’homme balaie le commentaire d’un geste. « Je vous écoute. » Et les mains posées sous le menton, il les écoute.
- Je vais voir ce que je peux faire.
- Si je puis me permettre, Monsieur le Président, un changement de théâtre d’opérations s’impose pour la prochaine saison.
- Oui, je sais, voilà déjà trois mois que nous sommes en Asie du nord-est, il faut passer à autre chose.
- Quel continent ?
- L’Afrique ? Nous avons commencé là il y a cinq ans et ces guerres nous ont assuré un démarrage extraordinaire pour notre première saison.
- Bien, l’Afrique. J’aimerais baisser les impôts avant ma réélection.
- Bien sûr, Monsieur le Président, nous vous avons préparé un dossier.
- Laissez le moi, je vais réfléchir.
Les trois hommes quittent la pièce ovale. Dans leur imposante limousine noire, ils sourient à grandes dents blanches de prédateurs.
- Tu crois que ça va marcher ?
- Ça va marcher.
- Alors nous aurons une saison six exceptionnelle. Une guerre qui rapporte, le futur, c’était ça.
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