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Bingo ! Ta retraite

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Marie Parent

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Silhouette de jeune homme droite comme un i, visage aux traits fermes et crinière blanche au-dessus d’un regard bleu ciel : le Général Robert de Loisé portait beau à quatre-vingt-deux ans. En revanche, son manoir, beaucoup plus ancien, était usé du faîte de ses toitures au fondement de ses caves, et la lèpre de ses ruines l’accablait. Son fils, Gontran, triste produit d’une aristocratie moribonde et de Mai 68, n’avait pas bonne mine non plus. Pour l’heure, il argumentait d’une voix zozotante :
- Père, il n’y a pas d’autre zolution...
- Me produire à la télévision, dans cette émission de jean-foutre, tu n’y penses pas !

C’est qu’il y pensait, le rejeton, non sans raison puisque, maintenant, il faudrait une fortune pour restaurer la gentilhommière et la seule manière d’avoir tout ce pognon, c’était de participer à « Bingo ! Ta retraite », jeu télévisé très en vogue. Comme chacun sait, le principe de cette émission repose sur une forte retraite (celle du Général en l’occurrence) qui se voit mise aux enchères jusqu’à être emportée par le plus offrant qui désigne alors une personne en quête d’une confortable pension de réversion (qu’on appellera le bénéficiaire ou le gagnant)... les deux participants, bien entendu, doivent se marier aussitôt les enchères terminées. Au début, on avait beaucoup jasé sur l’éthique d’un tel procédé, mais ses détracteurs se virent clouer le bec en raison de pratiques bien plus anciennes comme le viager ou la dot d’antan : il y avait belle lurette que l’argent permettait de tout acheter !
Quoi qu’il en soit, Gontran se frottait les mains à la pensée de la somme rondelette que son père allait empocher... à condition d’y mettre un peu du sien alors que le Général jurait ses grands dieux qu’aucune force au monde ne saurait le faire revenir sur son refus. Las ! Le malheureux se trompait car le temps conjugué à un chantage affectif habilement mené par ses enfants, entama peu à peu ses nobles résolutions... Il céda, mais tout de même, il y allait à reculons !

Le matin de ce qu’il considérait comme sa mise « à l’encan », pour ne pas dire sa mise à mort, il refusa de revêtir son uniforme d’officier supérieur et arrivé au studio de télévision, repoussa d’un hurlement le pinceau de la maquilleuse. Il exigea enfin d’être appelé « Monsieur Général ».
- Mais pourquoi donc, papa ! vous zavez bien qu’on dit « Mon Général », plaida Gontran.
- Il n’en est pas question ! « Mon », c’est l’abréviation de « monsieur » ; et pas le pronom possessif comme beaucoup le croient ! Alors, moi, vois-tu, je ne veux être à personne... Et surtout pas à ce présentateur à la noix ni à cette femme, celle que tu appelles la «gagnante », que je ne regarderai même pas !

Sur cette dernière résolution, le Général tint parole, conservant ses paupières mi-closes, le regard sur la vieille paire de richelieus sales qu’il avait chaussée en signe de protestation. Il se sentait agressé de toutes parts, non seulement par l’ignominie du procédé mais par la vulgarité ambiante. Dans une débauche de lumières aveuglantes et de voix aux intonations grossières, il entendit des chiffres grimper jusqu’à des sommes vertigineuses qui, bientôt, cessèrent de le concerner car il réussit à concentrer toute son attention sur des bottines parfaitement cirées... Comme elles venaient d’arriver et étaient saluées par un tonnerre d’applaudissements, il en conclut qu’elles appartenaient à l’heureuse « gagnante ». Aux questions posées, il opposait un silence que cet imbécile de Gontran s’évertuait à meubler ou répondait par monosyllabe. Du côté des bottines, on n’était pas plus bavarde... A la fin de l’émission, le présentateur proposa le « bisou » censé couronner la joie du futur couple. Le Général fut saisi d’une quinte de toux providentielle qui tourna à l’étouffement et autorisa son départ précipité tandis que le générique était lancé avec quelques minutes d’avance.

De retour chez lui, le vieil homme sirota un double whisky. Les commentaires enthousiastes de la famille le débecquetaient. Sa seule satisfaction, c’était d’avoir participé le moins possible à cette mascarade puisqu’il n’avait même pas aperçu la dame en question. Et s’il avait levé les yeux, qu’aurait-il vu ? Marie-Pierre Bazoche, une septuagénaire douce et timide, au visage gracieux et aux cheveux blancs tressés en une grosse natte dans le dos. A ses côtés : sa fille, une quadragénaire assez jolie pour faire bien dans le décor, et son gendre, un type replet qu’on aurait volontiers imaginé un gros cigare entre les dents. Celui-ci avait fait fortune dans la spéculation sur le blé et de son oseille exhibée avec complaisance, n’était pas peu fier ! Son compte en banque ne lui permettait-il pas aujourd’hui d’être entouré d’une épouse couverte de bijoux et d’une belle-mère dont il était en passe de se débarrasser, fût-ce à un prix élevé ? C’est qu’elle commençait à détonner avec ses origines paysannes, la belle-maman ! D’autant qu’elle en faisait grand cas comme si elle avait voulu se démarquer de lui... A l’évidence, plus grande serait la distance entre eux, et mieux il se porterait.

Quelques jours après, le Général pestait en entendant la sonnerie du téléphone car il pressentait un de ces démarchages qui, au rythme de deux à trois appels par jour, lui mettaient les nerfs en pelote. Il allait raccrocher aussitôt le combiné quand un filet de voix murmura au loin : « Monsieur le Général, c’est moi, la dame de l’émission... » « Bonjour, madame... », ne put-il s’empêcher de répondre avant d’apprendre non sans mal, car il devenait dur de la feuille, que sa « gagnante » partageait sa répulsion pour « Bingo ! Ta retraite » en particulier et, plus généralement, une époque vénale où seul triomphait le culte du veau d’or.

Quand, trois semaines plus tard, Gontran arriva, plus zozotant que jamais et brandissant des papiers comme une menace, le Général l’accueillit du sourire distrait de quelqu’un qui a l’esprit occupé ailleurs :
- Père, Ecoutez-moi ! Vous rendez-vous compte que zi vous ne zignez pas le contrat que vous zavez pourtant accepté, en allant à l’émizion, celui-ci zera annulé... Demain, c’est le dernier délai !
- Tant mieux...
- Et ça ne vous dérange pas ! Il y aura des dommages et intérêts à payer pour l’émizion, sans compter la déception de cette dame...
- Déçue ? Tu crois...
Après un court silence, le vieil homme asséna :
- Figure-toi que Marie-Pierre... enfin, je veux dire cette dame, partage mes opinions sur cette honte que vous nous avez infligée, vous et sa famille !
- Dites plutôt que ce zont zes origines paysannes qui vous incitent à cette volte-face incongrue... je dirais même « malhonnête » ! balança Gontran que l’urgence rendait téméraire.

Il eut tort car le mot libéra les vannes d’une colère trop longtemps contenue et le Général traita son fils de tous les noms d’oiseaux, avant de chanter les vertus des valeurs paysannes qui, à son sens, rejoignaient celles de l’aristocratie quand on savait encore ce qu’étaient le travail bien fait, la probité, le devoir, etc. Mais à quoi bon parler de « noblesse du cœur » à un malotru qu’il jeta dehors en affirmant que « Bingo ! Ta retraite », il s’en fichait comme de colin-tampon ?

Un conseil de famille, vivement réuni, envisagea une mise sous tutelle et, accompagné d’un médecin incognito, se pointa en une petite troupe compacte aux portes du manoir. Il y fut accueilli par le Général resplendissant dans son bel uniforme avec un képi rouge et noir orné d’une ronde de feuilles de chêne dorées, comme une large auréole au-dessus de sa tête. Ce dernier, d’excellente humeur, les congratula sur l’opportunité d’une telle visite puisqu’il allait vendre le domaine de ses ancêtres. Pourquoi ? murmura-t-on. Le Général expliqua aimablement qu’il avait décidé de se retirer dans la petite dépendance d’une ferme du Perche, région dont il vanta la campagne si verdoyante et si vallonnée. La famille ébahie, les yeux écarquillés par une multitude de points d’interrogation, demeurait coite quand la voix de l’une des sœurs de Gontran donna forme au plus gros point :
- Mais, Père, que faites-vous dans cette tenue ?
- Bien que ce ne soit pas très protocolaire, je vais demander à la fille de Marie-Pierre la main de sa mère et, vois-tu, comme nous ne serons pas archimillionnaires, nous irons habiter une petite maison à côté de la ferme de son enfance...

Marie PARENT (pseudo)
Dominique Marie Godfard
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Hellogoodbye · il y a
comme quoi, quelquefois, il ne faut pas s'en laisser conter, et le bonheur est au bout du tunnel ! je vote
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Marie Parent · il y a
Merci Magali !
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Magali Laguillaumie · il y a
Délicieuse, géniale, j'adore !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Délicieuse nouvelle ! Voilà un joli pied de nez à la notion de vieillesse qui n'existe pour moi que dans la tête ! Et pour vos personnages également . Bravo !
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Marie Parent · il y a
Merci ! Je n'avais pas vu votre commentaire et, pourtant, c'est tellement important, les encouragements !
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