Bienvenue à la S.S.P.I.

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Finaliste
Jury

Fille dotée du sens de la synthèse et plus observatrice qu'oratrice, le court me va plutôt bien! Avide de cinéma et de voyages, l'écriture et la lecture m'aident à m'évader quand le  [+]

Image de Automne 2021

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Seul et légèrement perdu dans ce quartier de Brooklyn qu'il ne connaissait pas, Joe cherchait le numéro 1654. Au bout de la rue, il pouvait voir les nuages engloutir les dernières lumières du jour, dans un souffle rose pastel. Les globes des lampadaires s'allumaient, l'air se rafraîchissait. Ses pieds commençaient à le faire souffrir, il n'avait pas pris ses meilleures chaussures pour marcher aussi longtemps. Il arriva enfin devant une belle maison de briques rouges, ornée des quatre chiffres tant recherchés. Dessous, une plaque indiquait : S.S.P.I., 1er étage.

La crainte de ne pas trouver l'endroit laissa place à une autre appréhension : qu'allait-il se passer maintenant ? Comme un signe du destin, une brise glacée poussa Joe à se décider, et il monta les quelques marches pour atteindre le seuil de l'élégante bâtisse. Il pianota le code que lui avait donné Daniel deux jours auparavant et pénétra dans le bâtiment. Au premier étage, il trouva une lourde porte entrouverte. Trois personnes se trouvaient dans la pièce. Un homme et une femme étaient assis sur des chaises disposées en cercle, le nez dans leur téléphone portable respectif. L'homme avait une barbe épaisse et semblait trapu, la femme portait un chapeau et une longue robe à fleurs. Un autre homme faisait les cent pas dans un coin de la pièce, un tic nerveux à la bouche. Joe resta planté sur le seuil un long moment, quand il entendit une voix derrière lui :
— Vous devez être Joe, ravi de vous rencontrer !

C'était Daniel, l'animateur du groupe. Il avait une voix rassurante et un doux sourire, des petites lunettes et une fine barbe, comme un vrai professeur, pensa Joe. Daniel l'invita à entrer avec une telle gentillesse que Joe se laissa entraîner sans plus y réfléchir, et prit place sur une des chaises. Quelques minutes plus tard, une jeune femme aux cheveux courts et aux joues pourpres fit irruption dans la pièce. Daniel annonça que la session pouvait commencer et tout le monde vint s'asseoir dans le cercle.
— Bien, merci à tous d'être venus ce soir ! Comme vous pouvez le voir, nous avons une nouvelle personne avec nous. Joe, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?
— Euh... bonsoir, je m'appelle Joe, j'ai trente-sept ans, je vis à Manhattan, je travaille dans la comptabilité, et...
— Joe, peux-tu nous parler de ta particularité ?
— Eh bien voilà... je crois que j'ai un super-pouvoir, enfin... un pouvoir, et j'ai trouvé sur Internet le site de votre association, la Société des Super-Pouvoirs Inutiles...
— Incompris, pas inutiles, corrigea Daniel. Aucun super-pouvoir n'est inutile.
— T'as qu'à dire ça à Ben ! dit la jeune femme aux cheveux courts en riant.
— Justement Ben, poursuivit Daniel, peux-tu nous parler de ton habilité ?

L'homme au tic nerveux grommela mais répondit à la question :
— Bonsoir, moi c'est Ben, et je siffle comme le bruit d'un sifflet.
— Pardon ? dit Joe. Vous dites que vous sifflez comme...
Ben se mit à siffler, et le son qui sortait de sa bouche était à s'y méprendre celui d'un vrai sifflet. Le bruit strident semblait résonner dans toute la résidence. La femme au chapeau se bouchait les oreilles tout en jetant un regard noir à Ben qui arrêta sa démonstration.
— Tout pouvoir a son utilité, je pense que le don de Ben peut s'avérer bénéfique, affirma Daniel.
— Oui, rétorqua la jeune femme, ça lui fait l'économie d'un vrai sifflet !
— Pamela, et si tu parlais à Joe de ton pouvoir à toi ?
— Tu veux le faire fuir, c'est ça ?
— Personne ne fuit et personne ne se moque, nous sommes dans le cer...
— Cercle de confiance, oui je sais, soupira Pamela. Très bien. Joe, je t'informe que j'ai le pouvoir de déboucler la ceinture de ton pantalon sans la toucher. Je peux aussi dézipper ta braguette de la même façon !

Machinalement, Joe mit la main sur son bas-ventre. Pamela se mit à rire.
—Te bile pas, j'y arrive mieux sous le coup d'émotions fortes, comme la colère par exemple.
— Comment t'es-tu rendu compte que tu savais faire ça ? demanda Joe, intrigué.
— La première fois, j'étais ado, ma mère m'avait ordonné de me changer car elle n'approuvait pas ma tenue. Sur le coup j'ai juste cru que ma ceinture n'était pas fermée correctement. Puis, j'ai passé ma première nuit avec un garçon. Nous avions bu de la bière, il n'y a pas prêté attention mais j'étais à trois pas de lui quand son futal a atteint ses chevilles.
Les autres se mirent à ricaner. Joe dût bien avouer que la situation était pour le moins cocasse.
— J'étais morte de honte, poursuivit Pamela. Heureusement que le garçon avec qui j'étais ne s'est aperçu de rien ! Mais maintenant, à chaque fois que je deviens proche de quelqu'un, j'ai peur de ne pas me contrôler suffisamment. Et plus j'angoisse, plus le risque que mon pouvoir se déclenche augmente.

Un long silence suivit le témoignage de Pamela. Joe imaginait sans peine ce qu'elle pouvait ressentir ; redouter la moindre intimité, craindre de se faire démasquer, que quelqu'un découvre un jour ce gênant secret. Quel lourd tribut pouvait porter cette jeune femme !
— Merci Pamela, dit Daniel de sa voix apaisante, merci pour ce partage. Nous continuerons le travail ensemble pour que tu puisses te maitriser et ne plus laisser tes émotions t'envahir. Promis, la prochaine fois que tu feras tomber mon pantalon, ce sera de ton plein gré !
Joe releva la tête brusquement ; avait-il bien compris ? Etaient-ils ensemble ? Devant son air ahuri, Pamela éclata de rire :
— Ce n'est pas ce que tu crois, Joe ! J'étais juste extrêmement gênée et stressée la première fois que je suis venue ici, alors... disons que ces messieurs ont tous eu des fuites vestimentaires !
— Vraiment très amusant, en effet, grommela Ben.
— Faites comme moi, portez des robes, vous n'aurez plus ce problème ! pouffa la femme au chapeau.
— Poursuivons avec toi Phyllis, dit Daniel. Veux-tu bien parler de ton don à Joe ?
— C'est simple, j'arrive à entendre des sons très faibles, voire des ultrasons parfois. J'ai l'ouïe extrêmement fine, c'est pour ça que le « pouvoir » de Ben – elle fit le signe des guillemets avec ses mains – est très pénible pour moi.
— Il l'est pour tout le monde, murmura Pamela.
— Voyons Mesdames, interjeta Daniel, un peu de compassion pour Ben, s'il vous plait ! Cela demande du courage de venir parler de ses problèmes à des inconnus, vous devez faire preuve de solidarité et de compréhension. Mark, à ton tour, tu ne t'es pas encore exprimé ce soir.

L'homme barbu leva ses lourdes paupières et soupira, l'air résigné.
— Moi, c'est Mark. Je viens là parce que ma femme insiste, elle est au courant de mon... souci. Vu ce que j'ai fait dans la cuisine...
— Veux-tu bien expliquer à Joe la nature de ton don ? demanda Daniel.
— Je... bon c'est vraiment bête... je... je change les couverts en baguettes quand j'éternue, voilà. Les fourchettes et les couteaux transformés en baguettes, comme au restaurant chinois. L'hiver dernier j'ai attrapé un rhume d'enfer. Une nuit, j'avais beaucoup de fièvre et mal à la tête, je me suis levé pour un verre d'eau... Le lendemain tous les couverts avaient disparu, il n'y avait plus que des baguettes à la place. Ma femme a fait une crise de nerfs, l'argenterie léguée par sa grand-mère volatilisée, j'ai dû lui avouer que c'était ma faute...
— Non Mark, ce n'est pas ta faute, tu n'as pas voulu posséder cette faculté. La seule chose sur laquelle tu peux faire la différence, c'est sur ta volonté de maîtriser ton pouvoir. Un jour, il pourrait t'être utile...
— Je ne vois pas trop comment, répondit Mark piteusement.
— Nul ne peut prédire l'avenir, aie donc confiance ! Ayez tous confiance en vous ! Avant que nous n'enchaînions avec les exercices, Joe est-ce que tu te sens de partager avec tous pourquoi tu as souhaité nous rejoindre ce soir ?

Joe déglutit ; il n'était pas certain d'en avoir le courage mais comment reculer après que tous les autres avaient fait cet effort ?
— Eh bien pour faire simple, dit-il en fixant le parquet, j'arrive à me téléporter.
Il pouvait sentir les regards sur lui. Personne ne parlait. Les mots de Joe pénétraient chacun d'eux sans qu'aucun ne sembla comprendre. Puis Pamela s'exclama :
— Mais c'est génial ça comme pouvoir ! Comme Diablo dans X-Men !
— Franchement, qu'est-ce qu'il y a de gênant là-dedans ? s'agaça Ben.

Joe poussa un long soupir et répondit d'une voix basse :
— Je ne peux me téléporter qu'à trois mètres devant moi, pas plus.
— Ah, fit Pamela, l'air embarrassé.
— Oui et bien c'est déjà pas mal, grommela Ben. Je prendrais ton pouvoir sans hésiter !
— Chacun porte sa croix à sa manière, dit Daniel. Nul doute que la situation doit être compliquée à gérer pour Joe sinon il ne serait pas ici.
— C'est surtout la peur d'être découvert sur mon lieu de travail, se confia Joe. Comme beaucoup d'entre vous, je ne maîtrise pas toujours ce qu'il se passe, et il suffit que je sois pressé pour que ça se déclenche.
— Nous comprenons ce que tu ressens, dit Mark d'une voix douce. Bienvenue parmi nous !

Joe ne pouvait plus parler, alors il lui fit un signe de la tête en guise de gratitude. Il reproduisit ce geste auprès des autres membres du cercle, ému d'avoir enfin trouvé des gens comme lui et à qui il pouvait se livrer. La peur qui lui tordait le ventre depuis qu'il avait franchi le seuil s'était évanouie.

Le reste de la séance était consacré à des exercices de respiration et de méditation, un moyen de retrouver l'équilibre mental selon les dires de Daniel. À la fin de la session, l'animateur prit congé et laissa les sociétaires entre eux.
Ils quittèrent ensemble le bâtiment. Joe discutait avec Phyllis quand celle-ci s'interrompit net et lui fit signe de se taire. Sans un bruit, elle enjoignit les autres de la suivre, ce qu'ils firent rapidement et à pas feutrés. Ils arrivèrent devant une ruelle étroite et mal éclairée, et là Joe entendit comme un faible cri étouffé de femme, suivi d'une voix grave d'homme : « Reste tranquille ! »
Les cinq sociétaires avaient la chair de poule, leurs sens en alerte. Le danger était là dans cette rue étriquée ; vol, agression, ou pire encore... Il fallait agir !
Phyllis prit le commandement ; elle fit un signe de tête à Ben tout en plaquant ses mains sur ses oreilles. Ben siffla du plus fort qu'il put. Un nouveau cri s'échappa de la ruelle, et un homme encagoulé s'en extirpa, un sac de femme sous le bras. Il marqua une pause à la vue de ces cinq personnes plantées là à la sortie, puis il brandit un couteau de cuisine, tout en les sommant de reculer.
— Mark, à toi ! cria Pamela

Mark éternua, et instantanément le voyou se retrouva avec deux fines baguettes dans la main. Il les fixa pendant de longues secondes, sans comprendre. Joe profita de sa stupeur, il se concentra de toutes ses forces et... il se retrouva nez à nez avec le brigand qui n'en croyait pas ses yeux. Joe récupéra le sac, tourna le dos au voleur et, sans faire un seul pas, reprit sa place au milieu du petit groupe. Personne ne semblait savoir comment réagir ; les cinq compagnons se scrutaient les uns les autres, dans un mélange d'admiration et de stupéfaction. Joe sentit la lourde main de Mark lui taper le dos, il vit une fine larme de bonheur glisser le long de la joue de Pamela.
Aucun d'eux ne faisait attention au voleur qui se saisit de l'occasion et commença à courir. Phyllis le montra du doigt et lâcha : « Il s'enfuit ! » et Pamela hurla : « Oh non, je ne crois pas ! »
Elle prit une profonde respiration et se figea. Joe vit ses yeux se plisser, ses traits se raidir. Pendant plusieurs secondes il ne se passa rien. Soudain, un fin bruit métallique retentit, suivi d'un lourd Plaf ! Son pantalon dégrafé l'avait fait trébucher. L'homme était tombé par terre, sonné.

Les cinq compères laissèrent exprimer leur joie, ils se prirent dans les bras et s'embrassèrent.
— Vous avez vu comme je l'ai aplati au sol ?
— Sa tête quand il a vu les baguettes à la place du couteau ! J'ai hâte de dire ça à ma femme !
— Va falloir qu'on se trouve un nom à notre groupe !
— Et quand Joe a repris le sac, j'en ai eu des frissons !
— Et pourquoi pas des costumes pendant qu'on y est ?

Tandis que ses complices exaltaient, Joe alla dans la ruelle. Il retrouva la jeune femme assise sur le bitume, déstabilisée mais visiblement indemne. Il l'aida à se relever et lui rendit son sac. En sortant de l'allée, Joe entraperçut la silhouette vaguement familière d'un homme avec de fines lunettes, qui semblait observer la scène de loin. Il se demanda ce que cet homme pouvait bien faire là, et d'où Joe le connaissait-il ? Devait-il en faire part aux autres ? Mais devant leurs yeux brillants, leurs visages lumineux, leur confiance retrouvée, Joe décida de garder le secret et de les rejoindre dans la célébration de leurs exploits.
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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mon premier commentaire posé il y a trois mois déjà, sur votre texte d’une drôlerie fantastique.
J’y joins cette fois cinq tours de magie à partager entre les membres de la S.S.P.I. 👨‍👩‍👧‍👦👨‍👨‍👧‍👧

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Daisy Reuse · il y a
Un texte original et bien mené !
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Martine Galati · il y a
Félicitations!
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Felix Culpa · il y a
Magnifique ! Quelle histoire ! Je vous découvre seulement aujourd'hui ! Vous avez mon vote de 5 voix et je m'abonne à votre page. Bonne finale, Gwen !
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Plumette P · il y a
Un chouette scénario. Un texte distrayant qui ne se prend pas la tête. Des dialogues crédibles, ce qui est signe d'un bon savoir faire.
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Alice Merveille · il y a
Je découvre ce texte très cinématographique.... moteur et bonne finale Gwen !
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Nadege Del · il y a
Quelle imagination ! Serait-ce un épisode d'un ensemble plus long?
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M. Iraje · il y a
Un scénario digne des studios "Marvel" ... !
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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Merci pour ce petit instant jubilatoire et décalé
Je soutiens

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Je fais partie de la S.S.P.I, mais chut!

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