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L'empire bar est un bar à la lisière du ridicule, assez proche du fleuve Kitsch près de la région de l'oisiveté.

Sa représentante est Artémis, une jeune femme un peu banale. Elle prend souvent le bus de la ligne S vers midi, avec un manteau auquel il manque un bouton, pour se rendre à l’hôpital de la ville. Elle y travaille de treize à vingt heures. Pas trop de pauses, ou alors lorsqu’il y a peu de personnes à l’accueil.

Elle n'est pas très sociable. lle essaie de gratter du temps lorsqu’elle va aux toilettes, afin d’être seule entre quatre murs qui la réchauffent et ne lui parlent pas. Même pas quelle jolie montre, ni quel joli manteau, ni tiens tu as maigri. Ils l’acceptent et la gardent au chaud. Puis elle ressort et se fait bousculer, bouscule, s’irrite. 
En dehors de l’accueil de l’hôpital, elle est baby-sitter depuis un mois pour se faire un peu d'Argent.
Après le travail elle va à l’Empire Bar, et fait la discussion à Rémi, un jeune homme de vingt ans qui fait ses nuits ici pour rembourser SciencesPo. Rapide, il ne lui parle jamais politique. Ca lui va et il a ces gros sourcils noirs et son grand dos sous ses cols roulés noirs qui ne lui vont pas. En plus il est si sérieux, elle se sent très drôle à ses côtés.
Artémis : elle n’a jamais voulu s’appeler comme ça mais elle embrasse son nom car elle respecte beaucoup ses parents : ce sont des gens empathiques à un point inimaginable, justes.
Elle cherche un travail....et elle finit par avoir un entretien dans les locaux d’un immense groupe de presse. Une architecture cunéiforme, elle arrive en avance et prend le 8ème café de la journée. La femme est en retard, elle a une trentaine d’années et est trop pressée, n’a pas le temps, n’a pas de vie. Elle a un accent parisien à couper au couteau mais artémis retient son jugement : elle l’écoute, l’écoute, ne parle pas. La fille lui offre son café et tape sur son iPhone ou elle découvre ostentatoirement son mari et son fils à la plage en fond d’écran. Le café coûte peu cher à la cantine, si moderne et épurée, trop de lumière dans cette pièce. Les yeux de la femme s’en ressortent encore plus.Finalement le job a l’air sympa, elle a bien fait de venir, encore mieux que sur l’annonce. Rare... Trop beau pour être vrai. Et puis pourquoi une telle fille lui proposerait un tel job ? Est-ce que j’ai envie de travailler H24 avec elle ? Finalement, elle est bien à son accueil, elle ne parle qu’à des étrangers et peut bouquiner sur internet, sur son écran d’ordi. Elle réfléchit.
Elle regarde ses mails. Allez, lui envoyer un mail de remerciement, on recherche d’autres jobs.
Elle lui envoie un mail de remerciement.

Finalement une semaine s’écoule.
Elle avait un peu oublié ce job, rien d’autre ne s’était passé dans sa vie, mais en même temps tout s’était passé. Le président américain avait fait des siennes, le président français avait eu 7 rendez-vous officiels, 5 femmes sont mortes sous les coups de leur mari et pas mal de journeaux sont sortis en kiosque, 769 couples ont eu une rupture brutale par SMS.
Elle s’évade, on est Dimanche et demain elle saura sûrement, elle s’assied à un café et ne réfléchit plus, elle dessine de toutes les couleurs.
La semaine à l'hôpital était rude, les clients étaient tous fatigués, elle avait du mal à leur répondre. Elle faxait des choses, en recevait, elle tapait sur google et indiquait les toilettes.
Demain, elle aura reçu ce mail. Qui lui dira si elle continue l’aventure ou non.

Le lendemain. Pas de mail. Ni le surlendemain.
Elle se dit qu’elle relancera mercredi.
Jeudi, rien.
Vendredi, rien.

Le soir, elle regarde sa boîte mail, et là, un mail reçu en gras.
La femme.
Elle lui propose un second rendez-vous. Dans un autre lieu, assez loin en fait. Elle se dit allez, acceptons.
Une semaine après, elle se prépare pour l'entretien.
Elle se met une belle écharpe, enfile un beau manteau, se coiffe et ne se maquille pas, puisque c'est une femme. Elle met de la crème et du stick à lèvres transparent.
La femme est encore une fois en retard. Elles se retrouvent dans un café, Après l'hôpital, et le baby-sitting, Artémis est crevée. Elle n'est pas de bonne humeur, comment se forcer devant cette femme parisienne qui elle même semble être facilement irritable ? "Pourquoi ne prend-elle pas un garçon pour bosser pour elle ? Moi j'aurais pris un mec, se dit-elle. Comme ça je pourrai le maltraiter, alors qu'une fille j'aurai trop de respect pour elle. Bon, cette pensée était un peu stupide, toujours est-il que ce job est agréable. 
Elle s'arrêta à un Carrefour pour acheter des lentilles et les enfila d'un trait, sans prendre une once d'énergie.
Non loin de là, se trouvait le point de rendez-vous. Elle s'assit à une table au café demandé et attendit la femme qui était encore en retard.

Elle finit par arriver avec un sac Lacoste énorme et fut surprise de voir Artémis si près de la fenêtre "on va avoir froid". Elle insistait pour aller au fond de la salle et le serveur la connaissait; elles se déplacèrent.
"Le job que je vous proposais a évolué". Un café posé sur la table, puis un thé aux fruits rouges.
"il ne s'agit plus d'interviewer des actifs, notre site regorge de cela et les SEO n'en peuvent plus. Les gens ne veulent plus en entendre parler."
"ok" , souffla Artémis qui savait qu'il ne fallait pas trop la couper, ni trop parler. Elle devait, seule, parler.
"voilà, nous allons aller sur ces choses structurantes afin de structurer la demande et de nous challenger sur ces sujets".
Artémis ne comprenait rien. Mais elle ouvrait grand les yeux pour ne pas paraître snob. Elle se forçait à écouter.
"mais qui voulez-vous que j'interviewe du coup ?""Aors déjà vous n'allez pas seulement les interviewer mais aussi vous allez faire du Search Engine Organization c'est à dire que Google doit retrouver vos articles, vous travaillerez par mots-clefs".
"Oui d'accord. Mais qui voulez-vous que j interviewe ?"
"Les chômeurs".


Artémis n'avait mangé que trois pommes. C'était rare  ; c'était une grosse mangeuse. Elle voulait être chômeuse pour avoir le temps de mieux manger, de cuisiner, de réfléchir, de faire du sport. Mais elle devait travailler.

Pourtant, son travail consisterait à interviewer les chômeurs. Elle a été prise. Elle va travailler avec cette femme, elle arrêtera de manger des pommes. Elle quittera le job de baby-sitter ainsi que l'accueil de l'hôpital. Elle va manger sushi ou Macdo, mais surtout pas des pommes. Ni cuisiner.

Quand elle su qu'elle fut prise pour ce poste, elle rentra chez elle, pris son ordinateur, et écrit son premier article.

Elle tapa d'abord le titre en caractère gras surligné, au centre de la page, Times New Roman 12.
"Bienvenue dans la ville du chomage"
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