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Bientôt le paradis

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Je suis là, comme tous les jours, On m’a rangé dans mon fauteuil à neuf heures ce matin, après le passage de l’infirmière qui m’a fait ma toilette. Je suis devant le feu, les coussins qu’on m’a bourrés dans le dos, sans tendresse, me gênent, dans quelques heures, ils me feront mal. A onze heures et demie : « la soussoupe à Pépé ! » Pas mauvaise, souvent bonne, les légumes du jardin... Mais c’est la cuillère qui fait mal. Entrée en force, elle cogne les quelques dents qui me restent, les gencives, trop vite, trop brutal, en faisant autre chose, en ayant une discussion animée avec mon fils sur le prix du foin ou la clôture du voisin. Maria m’essuie largement et sportivement la bouche, le repas est terminé. Je replonge mon regard dans le feu de la cheminée. Six heures : « soussoupe », petite viande parfois, et yaourt. Je déteste les yaourts. Mais j’ai faim, ça cale. « Aller au lit Pépé ! » Mon fils me prend gentiment, avec précaution, j’ai envie de le serrer dans mes bras, mais plus rien ne m’obéit ! Il m’embrasse après m’avoir déposé sur le lit, je ne le reverrai plus jusqu’à demain. Maria arrive, me déshabille de manière très professionnelle, on commence par les bras, puis les jambes, faut qu’ça passe ou qu’ça casse ! Un jour, ça va casser. Ensuite, elle me « garni » comme elle dit pudiquement. C’est un vocabulaire d’infirmière pour parler de cette couche immonde, dans laquelle je suis condamné à pisser et à chier et à rester baigner dedans toute la nuit. Le matin, c’est toujours difficile pour moi. Je ne me lève jamais quand je voudrais. Naturellement, je dépends de l’arrivée de l’infirmière. Puisque je ne peux pas me lever. Et puis, quand j’ouvre les yeux, je sors d’un rêve. Un rêve dans lequel je serais bien resté... Souvent, je suis dans mes champs, ou avec mes bêtes. Ce matin, je me souviens très bien, quand Maria a brusquement envahit ma chambre et a aussitôt ouvert la fenêtre (car ça pue, dans ma chambre, savez-vous ? Rien d’étonnant), mais enfin, ce manque de précautions... et puis, en ce moment, les matins ne sont pas chauds... Cette fenêtre grande ouverte sur mon vieux corps fragile, est une agression de plus contre laquelle je ne peux même pas protester ni me protéger. Toujours subir... Maria, après m’avoir charrié dans mon fauteuil roulant, vient de me poser devant le poste de télé, dans la salle à manger. J’aime bien cette pièce, car il y a une pendule sur le buffet, je peux savoir l’heure. On n’a jamais chauffé cette pièce, Ils l’utiliseront pour le repas de mon enterrement. On est en novembre, je crois. Vendredi, mais quel jour ? Ou jeudi ? Je verrai bien demain, si c’est cette série policière qui passe à la télé, ou si c’est cette bêtise de chanteurs amateurs. Tout est arrivé un matin que j’étais à l’étable, je vérifiais les trayeuses, et poum ! Me voilà les quatre fers en l’air ! Ah, mon vieux ! Plus moyen de bouger. Même la bouche était paralysée. C’est Paulo qui m’a trouvé. Je ne sais pas quand... J’ai eu un long passage à vide. Le trou noir. L’hôpital. Puis la maison de repos. J’y suis resté deux saisons, printemps, été. Depuis, je suis tétraplégique. Je ne connaissais pas ce mot. Mais maintenant, c’est moi. Le plus difficile c’est de ne pouvoir parler. Je ne peux même pas écrire mes désirs avec mes mains mortes. Et chaque jour, je me demande combien de temps je vais encore durer, je suis l’objet à nettoyer. Puis la nuit, la solitude est encore pire. La nuit, je ne dors pas. Où par moments. Je ne vois plus l’heure, avant c’était un repère, mais il y a trois jours, Maria sans s’en rendre compte a renversé le réveil. J’essaie bien de lui montrer par mes yeux fixés à cet endroit, mais encore faudrait-t-il qu’elle me regarde. Pour que je ne me réveille pas trop tôt le matin, elle ferme les volets de ma chambre. Je ne peux plus voir les étoiles et m’inventer des rêves dessus. Nouveau jour. Quelle belle journée... Si ce n’étaient les arbres dévêtus, on se croirait au printemps. Moi, l’amoureux des grands espaces, moi qui étouffais dans une salle d’attente trop exiguë pour mes poumons, mon horizon de vie se rétrécit de jour en jour, à la mesure de ma respiration. Ma belle-fille l’a rangé devant la fenêtre, avec son éternelle couverture à carreaux sur mes genoux. C’est là qu’on la range. Ce n’est pas vraiment en rapport avec la température de mon corps. Je sais qu’il y a quelques nuits de cela il y a eu une naissance. Le remue-ménage toute la nuit, et sur le matin le coup de téléphone au vétérinaire. Si cela s’était passé simplement, on ne lui aurait pas fait appel. À mes débuts, quand j’ai repris la ferme à la mort de mon papa, on n’avait pas les moyens avec la Marie-Louise d’appeler le vétérinaire. On s’est bien débrouillés. Faut dire que la Marie-Louise, elle ménageait pas sa peine, s’en était une gaillarde ! Et pas qu’à l’étable... Hé hé ! Quand j’y pense... Ça aussi, ça s’oublie. Pourtant, nom de Dieu c’que j’ai pu aimer ça ! J’ai rencontré la Marie-Louise un soir de fête à Loubias. Il y avait bal en plein air, l’orchestre s’y entendait pour jouer des bourrées et des pasos ! La Marie-Louise, cheveux frisés tirés en arrière, avait mis son beau foulard du dimanche et se promenait en riant aux bras de ses deux amies. Robes fleuries à mi-mollet comme elles se portaient avant guerre et socquettes blanches. Les gars se baladaient les mains dans les poches pour se donner un air dégagé, alors qu’en réalité, nous n’en menions pas large, les copains et moi, quand nous croisions une de ces demoiselles. Quelques filles vulgaires et grasses, des boniches pour la plupart, avaient mis du rouge à lèvre. Mais la Marie-Louise, elle, n’était pas de celles-là. Il m’en a fallu du cran pour l’inviter à danser ! Je n’étais pas peu fier de valser avec elle dans mes bras. Ha ! Il fallait voir la tête des copains. Et puis, on s’est souvent revu, elle m’a présenté à sa famille, son père était ravi que je sois fils unique avec la belle ferme de la Garnerie à reprendre. Et voilà, six mois plus tard, il pleuvait quand la noce sortit de l’église. Tout le monde riait en s’abritant contre la colère du ciel, on courait vers les charrettes et les quelques voitures qui nous emmenèrent à la grande grange de la Garnerie, toute décorée. On a dansé toute la nuit. Le vieux Jules est tombé dans la gamelle du chien, ma Marie-Louise tournait, tournait, elle était rouge et luisante de bonheur, de vin, de rire, maman pleurait en m’assurant que c’était un si beau jour, papa causait sérieux avec le beau-père, l’accordéon d’Ernest, les copains qui s’échappaient avec leur cavalière. Enfin, Paulo est rentré. Je l’entends, il vient me chercher.
— Mais n’l’amènes dont pas d’vant la télé, c’est l’heure d’la soupe. Amènes-le dont ici à la cuisine. J’vais lui donner la becquée.
— J’vais l’faire pour une fois. T’as faim mon pépé ?
— Laisses donc ! Vas te doucher, j’vais l’nourrir.
Je suis mon fils des yeux. Il ne me comprend pas bien sûr, comment pourrait-il deviner ? Il obéit à son épouse.
J’entends la télé entre deux cuillères dont le contenu incertain me dégouline le long du menton, on annonce pour ce soir un reportage « magnifique » sur le Nicaragua. Si Paulo pouvait soupçonner à quel point ça me ferait plaisir de voir ça... Ça ne leur coûterait pas beaucoup de me laisser une heure de plus... Sitôt le yaourt englouti, les lèvres rudement râpées avec la serviette croûtée de la purée de midi, « allez, Pépé, au lit ! » Le Nicaragua... Ça aussi, j’aurais aimé le faire, les voyages, l’Amérique du sud... On me déshabille. Je ne suis pas né dans la bonne famille ou pas au bon endroit. Le plus loin où je sois allé dans ma vie, c’est Bordeaux. Bordeaux avec tous ses bateaux. Sûrement que si j’avais été fils de bourgeois bordelais et non pas de paysan, j’aurais pu faire une école d’ingénieur, ou l’école de la marine et j’aurais pu être gradé dans la marine. On me garni. On m’enfile avec force soupirs mon pyjama rayé. On éteint la lumière sans prendre la peine de me dire « bonsoir ». Paulo ne se dérange pas pour venir me souhaiter une bonne nuit. Ah ! Si la Marie-Louise avait toujours été de ce monde, elle m’aurait traité avec tendresse. C’était une rude, certes, le taureau n’était pas fier devant elle, mais elle avait un si bon cœur. Enfin, on a vécu peu de temps jeunes mariés, à peine quelques mois. La mobilisation. Pour moi et tous les gars de ma génération, la guerre est arrivée, à l’âge où l’on est le plus apte à embrasser la vie. On a dû partir. Quand je suis revenu, j’étais un autre homme. Le front, la débâcle... La débâcle, ça c’est une des visions de l’enfer. Mais l’image la plus dure qui me reste, de cette salope de guerre, c’est curieux, c’est presque illogique, mais allez chercher la logique dans la folie de la guerre... Ce cheval fourbu, maigre à faire saillir ses articulations, s’écroulant sous le poids de son fardeau. Son maître, en pleurs, arme son revolver et achève la pauvre bête d’une balle dans la tête. Et la route a continué. Ces images là, je les efface comme je peux, je ne veux plus les voir. Il me reste encore, hélas, la sensation de ma baïonnette perçant un homme.
Ce matin, Madame Maurin, l’infirmière, a pris une apprentie avec elle. Elle lui apprend le métier sans doute. L’infirmière montre à la novice comment enlever mon pyjama avec mille précautions. Il est vrai que la moindre brusquerie pour moi est une douleur physique, mais enfin là, il me semble qu’elle en rajoute un peu beaucoup. Même si je pouvais parler, je ne dirais rien. Puis elle sort de la chambre pour s’occuper du linge sale en me laissant aux bons soins de la jeunette. La jeunette qui n’est pas vraiment tendre, elle a plutôt les mains dures. La maladresse, sans doute, le manque d’expérience... Puis elle m’attrape par le cou pour libérer un bras afin de m’enfiler ma chemise, je ne dois pas plier assez vite à son goût, elle s’exclame : « Ah, ça ! Sac à merde, tu vas l’enfiler ta manche ?! » Sac à merde... Je suis stupéfait de cette grossièreté venant de cette bouche qui paraissait si innocente. Puis cette insulte m’enlève la dernière dignité qui me restait, je m’estimais encore être un humain... Moi, j’ai eu une grande chance. J’ai connu une merveilleuse histoire que peut-être peu d’hommes ont connue. Personne n’en a jamais rien su. J’ai vécu une passion terrible et dévorante, une passion comme une explosion de volcan et j’en ai encore les braises au fond du cœur : La Poignardière... Une maison, ou plutôt un petit hôtel particulier, haut de trois étages, très coquet, une tour carrée pour l’entrée, chapeautée d’un toit pointu en tuiles vernissées vertes. L’ampélopsis couvrait une bonne partie de la façade et bruissait de toutes sortes d’insectes dès que l’été arrivait. Ce formidable végétal grimpant rougeoyait sous le soleil de septembre. Sur le côté gauche, ma roseraie ! Une roseraie splendide, je ne peux faire autrement que d’y attacher le divin sourire d’Hélène de Bourdin. Hélène... Son doux visage auréolé de ses cheveux fous flottant dans le petit vent du soir, ce visage radieux se détachant sur un ciel tourmenté, un ciel menaçant de démence, de violence entre le rouge flamboyant du couché et le calme des nuages vaporeux amenant la tempête. La première fois que je la vis, elle était dans son tailleur de shantung vert, une silhouette à ravir le cœur d’un moine. Elle était debout dans son salon, Huguette venait d’apporter le thé. La dame de ces lieux reposa la théière pour me tendre une main plus habituée à être baisée que serrée. Je fus si malhabile... Je pris en tremblant, maladroitement cette main, ne sus qu’en faire, Hélène sourit, n’allant pas jusqu’au rire, et sa main s’échappa telle une hirondelle, pendant que son époux entrait :
— Henri Paillade. Notre nouveau jardinier. On aura bien besoin de ses muscles et de son savoir pour nous aider à la Poignardière.
— En effet, répliqua-t-il, la propriété a besoin d’une reprise en main.
On m’invita à prendre le thé, ce que je refusais vivement, j’aurais tellement préféré un bon coup de rouge pour me remettre, je me sentais mal. Je n’étais pas à ma place. Mais j’avais accepté cet emploi avec joie, car avec la Marie-Louise on venait d’avoir bien du malheur. En plus de Paulo qui était tout petit, deux jumeaux étaient nés et on venait de perdre coup sur coup trois veaux, c’était une catastrophe. Pas de subventions à cette époque. Et avec mon épouse, nous étions bien d’accord, plutôt crever que d’emprunter. Question d’honneur. Les de Bourdin étaient très respectés dans la commune, surtout pour leur statut social et leurs relations haut placées. La première fois que sa main douce et délicate a effleuré la mienne, elle me montrait comment tailler un rosier spécial. Le Diane Durfé. Je crois bien avoir eu le feu au visage de sentir mon intimité si émue par ce contact. C’est vrai, qu’elle me fascinait, mais de là à... Surtout, si violemment ! Je regardais les rubans de soleil dorer ses cheveux vaporeux et soudain, ce contact ! De ce jour, je ne pensais plus qu’à renouveler ce contact, cette main de fée, si blanche, à la peau parfaite, et d’une douceur d’ange... Comme j’aurais voulu la poser sur mon cou, y déposer mes lèvres, par la fenêtre, j’aperçois les bois de « Cramarrant ». C’est là qu’on allait s’aimer avec Hélène. Je lui préparais avec amour un beau lit de feuilles mortes, de mousse, elle adorait cela. Sa peau si douce, si fine, toute sa personne, d’une telle délicatesse... Et elle disait qu’elle adorait mes mains rudes de travailleur, toutes crevassées par le froid, les travaux pénibles et la terre qui dessèche. Elle aimait tout en moi. Je me sentais comme un roi. Fier et noble comme un chevalier. Je me souviens mon émoi, mes tremblements, comme un gamin, à son approche. J’osais à peine regarder « la patronne ». Puis un jour, me tendant un sécateur, afin que je puisse couper une branche inatteignable pour elle, je m’aperçus qu’elle frémissait. Je questionnais aussitôt ses beaux yeux de mer calme et j’y découvris une tempête muette derrière le brouillard qui voilait son regard. Un élan incontrôlable me submergea. Je pris aussitôt la main, le sécateur dans mes deux mains bouillantes et l’exhortais à une réponse :
— Que se passe-t-il ?
— Oh ! Henri... soupira t’elle en abandonnant sa tête sur mon épaule.
Et j’osais déposer un doux baiser dans ses cheveux vaporeux, en m’imprégnant avec délice de son parfum à jamais inoubliable : Nahema de Guerlain... C’est comme ça que tout a commencé, rien à voir avec la valse frotteuse du bal ou j’ai jeté mon dévolu sur la bonne Marie-Louise. Je dois tellement à Hélène, elle m’a appris tout ce que je possède de culture, de connaissance dans l’art. Hélène faisait de l’aquarelle, elle m’initia à cet art, moi le gros paysan, j’aime les aquarelles de Marie Laurencin... Dans le pavillon de chasse, Hélène, assise sur le tapis, ma tête posée sur ses genoux, me lisait Proust des heures durant devant l’âtre où j’avais allumé un grand feu pour réchauffer nos corps nus. Elle me faisait pénétrer la pensée de Rousseau et son époque en marchant dans les allées du sous-bois... Ah, le temps heureux où Monsieur le Sénateur s’en allait passer une semaine de chasse chez ses amis en forêt de Rambouillet !
J’ai dû m’endormir, car je suis réveillé en sursaut par le pas de charge de ma belle-fille qui vient ouvrir grand la fenêtre. Une grande bouffée d’air humide envahit la pièce. Il pleut, ça sent la feuille mouillée et le champignon. Kadi, mon bon Kadi aboie dehors, il doit réclamer sa soupe. Je le vois parfois le dimanche quand un de mes deux petits-fils vient rendre visite à la maison. De bons petits gars ! Costauds certes, ils sont rugbymen tous les deux et tellement gentils avec leur pépé. Ils me racontent leurs matchs, leurs copains (jamais leurs copines) et vont me promener un peu dehors. J’adore ces balades, et je ne peux même pas leur signifier ma gratitude ! J’enrage parfois et les larmes m’en sortent des yeux. Une fois, leur mère voyant cela, avait fait une remontrance à Christophe :
— Tu vois, tu lui as fait prendre froid ! Il a les yeux qui pleurent, manque plus qu’il me fasse une grippe !
— Mais non ! C’est un solide gaillard, pas vrai Pépé ?
Et je n’ai pu que baver...
L’infirmière, ce matin, m’a rangé devant la porte-fenêtre. « Allez, c’est joli la pluie, et ça changera de cet écran qui vous dévore les yeux. » Ni Maria, ni Paulo ne sont là. Quelque chose d’important les retient dehors. La suite de cette nuit sans doute. Nuit tragique. Ma nuit tragique à moi, me hante de moins en moins, plus le temps passe et plus il arase les sentiments, les ressentis. J’avais réussi à combiner une nuit de liberté pour la passer avec Hélène. Son faraud de mari était à Paris pour la semaine, ses domestiques en congés pour deux jours, nous nous étions ménagé une petite lune de miel. Ces deux jours furent un rêve merveilleux. Ce fut la seule et dernière nuit que nous avons passée ensemble. J’ai rempli mon sac à souvenir de tout cela, pêle-mêle, et bien plus encore. Le fin clapotis de la pluie sur les tuiles est un bercement. Il pleut pareil dans mon cœur quand je me remémore les événements de cette funeste journée. La tête et le cœur bourdonnants de bonheur je marchais comme en rêve sur la route me ramenant de la gare. J’étais sensé rentré par le train de Toulouse où j’avais dû participer à un meeting syndical. De loin, j’aperçu la voiture à cheval de mon beau-frère. Que faisait-il ce matin à la maison ? Lui que l’on ne voyait que quelques fois l’an ! Et en approchant de ma demeure, j’y trouvais une activité inhabituelle. L’angoisse m’envahit et je fus certain que malheur était arrivé. Je me mis à courir les derniers mètres qui me séparaient des trois marches du perron. J’entrai et fus inondé par les pleurs et gémissements. Ma belle-mère sortit brusquement de la chambre des jumeaux,. Elle était encore plus énorme qu’à l’accoutumé, rouge, les yeux exorbités : « Enfin, Henri vous voilà ! » J’ai dû demander ce qui se passait pendant que je me ruais dans la chambre, Marie-Louise était agenouillée près des petits lits de fer forgé où des sortes de poupées raidies, au teint bleuâtre, semblaient avoir pris la place des bébés. Je m’effondrai, hébété :
« Mais ! Mais qu’est-ce... Pourquoi ? C’est pas possible ! Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Marie-Louise qui s’écroule dans mes bras, les voisins à la mine compassée, le chagrin partout, et moi qui ne comprends rien. Je ne comprends qu’une seule chose, en fait : je n’aurais pas dû m’absenter cette nuit, juste cette nuit. Les bébés qui s’étouffent en pleine nuit, la belle-mère court au village jusqu’au téléphone publique, le médecin qui tarde, les bébés suffoquent, Marie-Louise est perdue, Paulo qui hurle de panique, les voisins arrivent pour prêter main-forte, je ne suis pas là. Le médecin arrive pour constater le décès : le croup ça ne pardonne pas.
Les papiers officiels, la cérémonie pour les petits, tout ça s’est passé comme dans un brouillard pour moi. J’envoyais ma lettre de démission chez les de Bourdin, je me tuais à la tâche dans mes champs, j’aurais bien désherbé les patates avec les dents si cela avait tout effacé, que n’aurais-je pas fait pour arrêter ce cauchemar et revenir en arrière. Marie-Louise et moi, on se croisait dans le silence, la nuit à la cuisine, on saucissonnait à défaut de trouver le sommeil. Parfois elle pleurait doucement, je ne voyais que de grosses gouttes courir sur ses joues rouges et rebondies, puis s’écraser sur le chêne de la table, lustrée par les manches et les mains grasses. De ce jour terrible, je n’ai plus eu le goût à « l’affaire » avec la Marie-Louise. Elle non plus du reste. Elle est devenue plus tendre, plus douce, comme une branche de chanvre qui aurait été rouie par le chagrin. Plus l’envie de fêtes, de danses à la maison, de grands repas où l’on rit et on se saoule, c’est comme si la nuit avait jeté son ombre chez nous. Sans que personne n’en parlât jamais. Gros abcès tabou caché sous nos chemises. Mes seuls rêves et pensées allaient à Hélène que je ne voulais pas revoir. Je l’aimais comme un fou, de loin. Plusieurs fois je reçu des lettres anodines d’assureurs, de placements financiers, mais je reconnaissais bien les appels déguisés de ma bien-aimée. Fine et intelligente, elle savait bien que je découvrirai le vrai sens de ces missives en apparence sans intérêt. Et puis le temps passa. Au village, le bruit courait que la belle Madame de Bourdin se mourait de langueur. Le médecin venait la visiter tous les jours mais elle refusait de s’alimenter et faiblissait dangereusement de jour en jour. Son mari était parait-il aux cent coups et voulait la faire hospitaliser à Paris. Je décidais d’aller lui rendre une visite, très officielle, comme l’ancien jardinier... Mais je remettais toujours au lendemain. Enfin, un matin, à grands coups de pieds au cul, j’y allais. Je me présentai à l’entrée, Simone la bonne m’accueillit en pleurs :
— Mon pauvre Henri, notre bonne Madame s’en est allée cette nuit !
— où donc ? À Paris ?
— Mais non, vieux sot ! Elle a passée, elle est morte.
Ce jour-là, ma vie n’a plus jamais été la même. Je crois que je me suis, depuis, toujours considéré comme un assassin...
— C’est midi, Pépé ! On ne sait même plus s’il a faim ce pauv’vieux !
Me voilà transbahuté jusqu’à la cuisine, un feu de bienvenue flambe, joyeux, dans la cheminée. Ça réchauffe l’âme. Cela fait déjà plusieurs jours que ma belle fille m’a rajouté des gouttes infectes dans ma nourriture. Cela rend tout aliment d’un amer, insupportable. Mais, il faut bien se nourrir... Aujourd’hui, elle a rajouté des pastilles bleues, fondues dans la petite cuillère de compote. Elle croit que je ne m’en rends pas compte. Quand bien même, elle s’en fout, puisque je ne peux rien dire. Je suis sûr que ces substances me jettent dans une somnolence presque comateuse. On est déjà le soir et je n’ai pas vu passer la journée. Déjà l’infirmière vient me mettre au lit. Depuis combien de temps c’est l’infirmière qui vient me mettre au lit ? Ai-je soupé ce soir ?
— Ah ! La, la, il est de plus en plus lourd, il me tuera, je n’arrive plus même à le soulever !
C’est l’infirmière qui répond :
— Eh, oui. C’est bien normal, tous les muscles sont relâchés, il ne contrôle plus rien.
— Ah ! Vous pouvez le dire, quel cochon ! Ça devient difficile de cohabiter avec lui, je crois que je vais le laisser un peu plus dans sa chambre à présent. De toute façon, ici, ou là, il ne se rend compte de rien.
On est le matin ou le soir ? Où est Paulo ? Je n’arrive plus à me souvenir de rien... On claque la porte. Noir. Un lourd sommeil s’abat dans ma tête. Éclair de lumière qui me brûle les yeux. Maria me soulève la tête et me fait avaler une petite cuillère de miel dans laquelle je reconnais bien la saveur détestable de ses nouvelles pilules bleues. Noir, claquement de porte, je peux retourner à mon chaos. J’ai déjà mal aux fesses, au dos. Surtout maintenant que je ne me tiens plus dans mon fauteuil, on me sangle, tout affaissé que je suis sur moi-même, je m’écroulerais bien par terre. Je peux de temps à autres lever la tête et voir le plafond. Je sombre. C’est le noir, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Alternance de lit de fauteuil, de jour de nuit, de toilette de gavage. Je sombre. Il me semble que Paulo roule mon fauteuil. Il enlève mes sangles. M’arrête devant le radiateur de fonte. Rien à voir. Je sens sa main dans mon dos. Je pars en avant. Choc, bruit terrible. Mon visage dans les tuyaux durs du radiateur. J’ai mal. Je glisse. J’ai mal. Le noir. Je suis roulé. Couché dans un lit dur et doux ; Les néons du couloir défilent au plafond laqué de vert. L’odeur d’éther, de désinfectant. Je suis dans un hôpital. J’ai de la difficulté à respirer. Mon nez est bouché. Ils discutent derrière moi. Combien sont-ils à me pousser ? On stoppe. Un infirmier passe devant et parle à son collègue.
— On dirait qu’il a le nez cassé...
— Il a fait une radio ?
— tu parles, on est le vingt-trois, les radios... Pour les fêtes, y a plus personne. On le met dans une chambre et demain il rentre chez lui. Quatre-vingt-douze ans ! Qu’est-ce que tu veux faire ?
— t’as raison, autant qu’il passe tranquille chez lui.
Passer ? Passer ? L’ascenseur. C’est la première fois que je voyage dans un lit, en ascenseur. Paquet que l’on met dans un lit. Draps blancs, frais, repassés. Ma mère au soleil levant étendant sur le fil de fer tendu entre les pommiers, ses draps blancs. Ça sent... les prés, le foin. A genoux au bord de la rivière dans son petit lavoir en bois, elle frotte, tape son linge au battoir... Elle chante de sa voix enveloppante et tendre.
— Il gémit beaucoup quand même, tu devrais y aller plus doucement...
— Pas l’temps, ma fille ! Tu verras, tu t’habitueras. Ils se plaignent continuellement les vieux.
Couloir, attente. Ascenseur. Froid, chocs, bousculades, avertissements. Beaucoup de voix. Ambulance, sûrement. Je suis couché dans un véhicule. Les immeubles passent, stoppent, repartent devant la vitre. Personne à côté. Je suis seul. Éclair de soleil. Noir. Le chien aboie, air frais, l’odeur de mes vaches. Je reconnais le plafond du couloir. Bousculades encore autour de moi. Mon lit. Le silence. Le noir.
Encore une petite cuillère de cette compote amère à la pilule bleue fondue. La fenêtre lumineuse en face de mon lit. Je tombe dans mon oreiller-gouffre sans fond...
Nuit

PRIX

Image de Eté 2016
29

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Catherine Talandier · il y a
merci Sauvagère et merci aussi pour tes écrits
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Sauvagere · il y a
Toute une vie en quelques lignes terriblement réalistes...
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Naliyan · il y a
Une vraie histoire, dense, complexe et d'un réalisme puissant. Un portrait qui émeut, attendrit et choque. L'écriture fluide et honnête fait oublier la longueur du récit (justifiée par son contenu). Bien raconté !
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Catherine Talandier · il y a
merci beaucoup pour tous ces compliments
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Bruno Teyrac · il y a
Quel beau texte ! Tellement noir, tragique, mais criant de vérité. Je n'avais jusqu'à présent rien lu d'aussi long sur Short mais captivé par l'histoire magnifiquement racontée, je n'ai pas vu le temps passer. Comme on s'attache à cet homme, qui n'a plus que ses souvenirs pour éclairer son horrible quotidien ! C'est terriblement émouvant. Un grand bravo, Catherine !
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Catherine Talandier · il y a
ton appréciation me touche beaucoup, Merci Bruno
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Catherine Talandier · il y a
un grand merci Marie
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Utilisateur désactivé · il y a
Votre texte est bien écrit mais l'histoire - horrible - doit être assez courante dans notre société, hélas. Hélas aussi, c'est un sujet insuffisamment évoqué. Émue, je vote, tout simplement.
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Emma · il y a
Je finis de lire votre nouvelle, très émue. Vous décrivez si bien l'inhumanité de ceux qui entourent ce vieil homme.
Ce qui donne une grande force à votre récit, c'est aussi la façon dont dont vous racontez cette vie d'homme, fier, aimant, touchant.
Quel contraste avec le traitement qu'on lui fait subir.

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Catherine Talandier · il y a
Cela m'a été très difficile de trancher dans le vif pour raison de longueur, à mon avis, ma nouvelle a beaucoup perdu de sa qualité par tout ce que j'ai du ôter. Je suis tout de même contente de ton commentaire qui me rassure.
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Emma · il y a
Dès qu'une nouvelle est un peu longue, je lis pas mal de commentaires le regrettant. A mon sens, si on la trouve trop longue, c'est qu'on s'y ennuie. Ce n'est pas le cas ici. Il ne me semble pas qu'il y ait de détails en trop. Cela dit, être obligé de trancher, cela force à considérer le texte dans sa construction. Et sans doute à l'améliorer.
Si on critique la longueur simplement parce que cela prend du temps de lecture, c'est dommage....
Tu peux toujours la publier en libre dans son intégralité ? Cela m'intéresserait de voir si ce que tu as ôté était en trop ou non.

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Catherine Talandier · il y a
je ne sais pas comment faire pour te la faire parvenir dans son intégralité, ce serait avec plaisir.
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Emma · il y a
par messagerie privée ? ou par mail si je te donne mon adresse par messagerie privée...
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Utilisateur désactivé · il y a
Ouf! Quelle claque ! Je ne sais pas quoi dire, vous m'avez coupé la chique! C'est horrible de vérité! Un vrai coup de coeur pour moi que votre texte!
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Catherine Talandier · il y a
merci Luc pour tous tes compliments
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Nima · il y a
Ce texte est terrible.
Dans tous les sens du terme.
Bravo !

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Catherine Talandier · il y a
merci Nima pour ton appréciation, cela me touche.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'horreur de la vieillesse dans une famille détachée. La pilule bleue paraît salvatrice à la fin !
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Catherine Talandier · il y a
oui, que penser du suicide assisté?
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