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Bien fuir et laisser dire

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Adrien Onipsis

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Les pointes de ses cheveux bruns fouettaient sa nuque, le vent faisait couler le bleu de ses pupilles, un liseré doré, orangé, soulignait l'horizon. Les collines, les nuages, la route, tout était sombre pourtant mais les bandes blanches peintes sur l'asphalte la guidaient vers son avenir. Sa puissante machine galopait aussi vite que le poignet de la jeune femme l'ordonnait. Les traits de son visage avaient la douceur de l'enfance, son expression, l'amertume de l'expérience. Voilà trois heures qu'elle roulait, la nuit tombait et elle prit la décision de s'arrêter dès que l'occasion se présenterait.
Au bout de quelques kilomètres, elle s'arrêta sur le parking d'un restaurant routier. Elle en poussa la porte, vingt paires d'yeux déchirèrent sa combinaison de cuir noir, heureusement solide. Elle n'y prêta pas attention et s'avança vers le bar. Sa démarche légèrement chaloupée faisait crisser les coutures de sa tenue.
— Un sandwich s'il vous plaît, dit-elle au barman.
— Thon ou poulet ?
— Poulet mais sans mayonnaise.
À côté d'elle, un type buvait une bière et la regardait avec insistance.
— On fait attention à sa ligne mademoiselle ? dit-il en la matant de haut en bas.
— J'aime pas la mayonnaise, elle est aussi grasse que tes cheveux et aussi jaune que ton foie. lança-t-elle sans le regarder.
La moitié de la salle ricana. Le type finit sa bière cul-sec et lacha un énorme rôt. Comme s'il s'agissait d'un rugissement censé lui faire retrouver son honneur, il sourit fièrement en la regardant.
— Ce qui me rassure, dit la jolie motarde surprise mais pas décontenancée, c'est que les types comme toi n'auront jamais aucune idée de ce qui peut impressionner une femme comme moi. Alors continue de t'abreuver d'ignorance, Johnny, au moins ça fait rire tes copains !

La jeune femme prit son sandwich, le paya et partit poursuivie par le regard rageur de ce type.
Sa monture mécanique entre les jambes, elle roula jusqu'au petit matin. Le chemin était encore long et la jeune femme avait promis d'arriver au plus vite. Le bateau ne l'attendrait pas plus d'une demi-journée en cas de retard. Elle ne pouvait pas se permettre de le rater. Toutefois, éreintée, elle décida de s'arrêter à côté d'un pré où elle s'assoupit quelques heures.
Le brûlant soleil de midi la réveilla. En sueur, elle retira le haut de son épais habit de cuir et but de grandes rasades d'eau à la gourde qu'elle gardait dans la sacoche de sa Ducati. Puis elle admira le paysage en mangeant le sandwich de la veille. Elle aimait la sensation de liberté que lui procuraient les voyages en moto. Celui-ci était le plus long qu'elle n'avait jamais entrepris. Aller sur un autre continent avec sa fidèle monture l'enthousiasmait. Elle repensait à son père avec nostalgie. Elle entendait encore sa voix douce lui dire : « Tout le monde cherche le bonheur mais la terre est ronde, autant l'attendre ici, Axelle ! ». Le pauvre homme était mort seul, abîmé par son travail, dans la ville où il était né. Elle reprit la route vers la côte.
Deux jours plus tard, dans une ville moyenne du dernier État qu'elle traversait avant d'arriver à destination, elle faisait le plein dans une station Texaco. Une voiture de police s'arrêta à sa hauteur et l'un des deux flics lui fit un grand sourire. Elle connaissait ce genre de « grimaces » et fit comme si elle n'avait rien vu. L'agent sorti de son véhicule et tenta de la draguer pendant que son collègue l'encourageait. La jeune femme ne prêta aucune attention à la vulgarité de la scène. Elle enfila son casque qu'elle mettait rarement et fit vrombir son engin pour narguer ces messieurs avant de partir comme une flèche. Dans son rétroviseur, elle vit le policier courir jusqu'à sa voiture et la sirène et les gyrophares s'allumèrent au même instant.
— Merde ! pensa-t-elle. Ces deux-là vont me retarder. Si je m'arrête, ils vont me prendre la tête et me coller tout un tas d'accusations sur le dos.

Comme elle n'était plus très loin de la frontière et qu'elle venait de faire le plein, elle décida de tenter une course-poursuite. Sa Ducati était assez puissante et assez fiable pour relever le défi. Dans le pays voisin, les deux compères ne seraient plus en mesure de la stopper.
— Voyons s'ils en ont autant dans le slip qu'ils ont l'air de le croire. marmonna-t-elle dans son casque.
Elle accèlera tellement que la roue avant de sa moto se souleva. Un piéton se hâta pour ne pas se faire écraser. Il sentit une bourrasque chaude aux effluves d'échappement le pousser dans le dos. Dans le rétroviseur, Axelle voyait s'estomper les gyrophares. Mais quelques kilomètres plus loin, une autre voiture de police prit le relais. Elle fronca les sourcils. Elle n'était pas encore sortie d'affaire. Sur un panneau, elle lut le nom et la distance qui la séparait de l'État voisin. Confiante, elle redonna un coup de fouet à son étalon mécanique. Elle slalomait avec aisance au travers d'une circulation relativement fluide. Concentrée, elle n'avait pas remarqué l'hélicoptère d'une chaîne de télévision qui retransmettait la course-poursuite en direct.
« Ici Swen Vadbery pour CCWB, nous survolons actuellement l'autoroute 127 où la police a pris en chasse une motarde. Lors d'un contrôle de routine par deux agents du comté de Shullbit, Navranska, celle-ci aurait insulté et menacé l'un d'eux avant de prendre la fuite manquant de renverser un piéton qui nous a confié avoir vu derrière la visière, un visage d'ange au regard de démon. La fuyarde est au moment où je vous parle, sur la route qui mène à la frontière, risquant sa vie mais aussi celle de familles innocentes. La jeune femme double dangereusement les poids lourds et les autocars. Les voitures de police tentent de la rattraper en vain mais un barrage a été mis en place juste avant la frontière de notre beau pays. Le dernier acte de cette course-poursuite se jouera sous les feux des gyrophares. Voici d'ailleurs la délinquante qui ralentit ; elle vient de comprendre que le piège se referme sur elle. Son engin est à l'arrêt au milieu de l'autoroute déserte. De chaque côté, des policiers braquent leurs armes à feu et lui somment de s'allonger au sol, les mains bien en vue. »

« Elle descend de sa grosse cylindrée, enlève son casque et le jette loin d'elle. Elle baisse la fermeture éclair de sa combinaison et se déshabille. La voilà nue maintenant ! Entièrement nue ! Chers téléspectateurs, c'est du jamais vu ! Nous avons sûrement affaire à une déséquilibrée. Dans le camp de la loi, personne ne bouge, la stupeur a pris le dessus. La jeune femme au look on ne peut plus épuré, s'avance en direction de la frontière.
Elle arrive près du barrage, monte sur le capot d'un véhicule pour le franchir, alors qu'aucun agent n'ose intervenir elle marche calmement vers la limite de notre pays. Ce qui se passe en ce moment est absolument incroyable, chers amis ! La fugitive (que l'on surnomme déjà dans nos studios : la Nue-gitive) va sans encombre, sans arme et sans violence réussir à s'enfuir malgré les moyens déployés par les forces de l'ordre. Nous assistons en ce mo... »
— Hey, William ! Ca serait pas la fille qui t'a méchamment rembarré l'autre jour ? questionna le barman.
— Où ça ?
— Sors le nez de ta pinte et regarde ! À la télé...
— Profite, c'est bien la seule occasion que tu auras de la voir à poil ! lança un client.
— Vous me faites tous chier !
William se leva en renversant sa bière et quitta le bar dans l'hilarité générale. Sur le parking, il répondit à un appel sur son téléphone portable.
— William, putain ! Qu'est-ce que tu fous ? Tu devais arriver hier, merde ! T'es encore bourré, c'est ça ?!
— T'inquiètes pas Chris, je vais venir le conduire ton rafiot ! Mais avant de partir pour le vieux continent, j'ai un compte à régler.
— Tu fais chier ! T'as d'la chance, on attend une personne encore mais ça te laisse pas plus d'une journée alors magne-toi, putain !

Chris lui raccrocha au nez et William marmonna.
— T'aimes pas la mayonnaise, hein ? Pourtant pour en faire, il faut de la motarde, pas vrai ?! Je te prépare une vengeance à la sauce William Peel, sale petite vipère ! Attends un peu que je te retrouve...

PRIX

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Elena Hristova · il y a
voilà une écriture qui nous tient bien en haleine avec une petite touche d'humour noir comme je l'aime bien
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Malau.j · il y a
Excellent !
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Annalex · il y a
Bravo Super, mais trop trop court, je reste sur ma faim !!! A quand la suite ?
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Denis Lepine · il y a
amusant récit, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Annelie · il y a
Mon vote . Belle continuation !
Si le cœur vous dit, merci de passer lire mon poème "humeur noire" en finale jusqu'au 21 Mars.

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Norad · il y a
un rôle bien enlevé pour Brigitte Bardot. Bravo!
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Keith Simmonds · il y a
Une belle tranche de vie bien exploitée! Mon vote!
Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE, sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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