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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

« Beya ? Elle n’a que cinq ans et je dis, moi, qu’un vieux sage s’est dissimulé dans l’écorce de cette enfant. » Voilà ce que disait son grand-père.
Lui qui n’était pas loin d’entreprendre le grand voyage affirmait aussi : « Pour avoir envie de vivre, il faut que l’appel des vivants soit plus puissant que celui des morts. Chez Beya, les vivants et les morts parlent d’une même voix ». Il regardait les volutes de fumée de sa pipe en terre que le vent lançait en supplique vers le ciel. « Moi, continuait-il d’un ton paisible, les voix des morts me convoquent, il sera temps bientôt de joindre les miennes aux leurs. »

Depuis qu’elle sait mettre un pied devant l’autre, Beya accompagne sa mère au marché, elle trotte derrière elle en soulevant le formidable couffin. Elle souffle, peine, mais ne se plaint pas. La petite fille traîne le fardeau plein des couleurs du souk : les épices, les grenades, les oranges, un poulet les jours d’abondance. Lorsque le panier semble vraiment trop lourd, Maman le lui prend ou le confie à un portefaix en culotte bouffante et chéchia rouge. Celui-ci le soulève d’une main et le pose avec adresse sur son épaule noire en psalmodiant des chants aux sonorités incompréhensibles et magiques. Il arrive parfois qu’il attrape Beya et la pose sur son autre épaule. Légère, elle vole presque. Elle rit, Beya, le marché est un jeu. De si haut, elle peut apercevoir les allées fraîches l’été, entrevoir les ruelles étroites qui sentent l’urine et où il est interdit de pénétrer. Elle voit loin devant, pour ainsi dire au bout du bazar, là où le charmeur de serpents souffle les mélodies du désert. Elle ne l’a jamais vu, mais grand-père lui a raconté : le tapis de laine tressée, le panier en osier, les hommes assis autour de lui fumant le narguilé, l’animal hypnotisé par la musique. Elle comprend cela, elle-même est souvent fascinée par le chant du muezzine au loin.
Elle aime, lorsqu’à l’heure de la sieste, tout est calme dans la maison. La petite fille joue avec les ombres sur le mur blanchi. Elle dort dans le garde-manger, entre les viandes séchées et les légumes odorants, et veille sur le trésor. Parfois, Beya rend visite à grand-père, affairé autour de l’alambic de cuivre. Elle regarde patiemment couler les gouttes d’un breuvage brûlant comme le soleil du désert lorsqu’il touche la langue. Grand-père lui a fait goûter un jour, elle a promis, sans difficulté, de ne plus jamais y porter les lèvres.
Grand-père est le père de Maman. C’est un homme bon, il rit souvent et Beya adore voir sa moustache jaunie par le tabac tressauter quand il s’esclaffe à ses questions. Grand-père l’aime, il se moque bien qu’elle soit une fille, lui ! C’est un habile puisatier. Mais surtout, il sait où trouver l’eau et pour cela on vient de loin lui demander son aide. Beya l’admire, lorsqu’elle sera grande, elle aussi trouvera de l’eau.

Aujourd’hui, la charge de Maman est pénible : elle porte un bébé dans son cœur. Il a l’air si gros, si pesant, que parfois Beya a peur qu’il traverse le ventre de Maman et tombe au sol.
On lui a dit : « Beya, tu vas avoir un petit frère ou, qu’à Dieu ne plaise, une petite sœur. Tu seras la grande, celle qui devra lui « montrer » ». Lui montrer quoi ? s’est demandé la fillette, cette nouvelle responsabilité semble grave. Elle sent qu’elle va jouer un rôle de première importance.

Elle grimpe sur le petit marchepied en bois que lui a fabriqué son père et elle se trouve à la bonne hauteur pour aider Maman à la cuisine. Elle pétrit de ses doigts fins la pâte du pain qui, à force de légers coups donnés de la paume de la main, s’affermit jusqu’à devenir dure comme la corne du bélier. Elle se bat contre cette matière indocile, elle ne veut pas se laisser vaincre. Mais Maman la lui retire des mains : « Laisse, je vais finir ! ». Beya croque un bout de pâte crue : « Hum ! Le pain sera bon », dit-elle de sa voix fluette, en riant.
Lorsqu’elle est seule et que tout est calme, juste après avoir lavé la vaisselle, Beya s’assoit devant la maison, à même la terre. Devant elle, le désert. Elle habite ce que d’autres appellent « les portes du désert », ces portes sont faites de vent et de sable, elles sont invisibles et mystérieuses comme le chant du chergui, se dit Beya. Elle regarde le soleil se poser l’espace d’un souffle entre deux collines. Puis il disparaît, laissant l’horizon orphelin de lumière. Des larmes coulent alors sur les petites joues brunes de Beya. Prise par l’émotion, elle frissonne, c’est son secret.
Mais la voix de Papa gronde : « Beya, il faut te coucher, demain nous partons à l’aube. »
Elle sait que demain, Maman, Papa et elle prennent la route pour se rendre chez Omma. C’est la mère de Papa, une vieille dame revêche et rugueuse comme la peau du lézard ; elle fait peur à Beya. Chaque fois qu’Omma la voit, elle lui claque un baiser sec et pointu et soupire en disant : « J’espère que le prochain sera un fils ! »

Beya s’endort, le cœur un peu lourd, la tête sur l’oreiller bosselé par les boules de coton. Elle devine qu’après ce voyage, rien ne sera plus pareil.

Les bruits familiers et légers du matin la tirent du sommeil. Elle sait bien, petite fille que le vent a élue pour confidente, elle sait que le bébé est sur le point d’arriver. Autrefois, Papa sortait son tambourin, il frappait sur la peau tendue et pendant qu’il agitait les clochettes, Beya dansait en cadence, marquant chaque son de grelots d'un petit pas, elle ondulait ses jolies mains, frisant l'air brûlant de l'été. Elle semblait flotter au-dessus du sol, au-dessus du temps, suspendue en apesanteur. Papa riait aux éclats, Maman tapait dans ses mains... Il y a longtemps que le tambourin n’a plus fait écho dans la maison...

Maman est montée sur l’âne, elle est grosse, si grosse et son visage a l’air si las. On marche des heures, le soleil vient à peine de se lever et n’a pas encore rendu brûlant le sable de la route. Beya tombe de sommeil, elle chemine les yeux fermés. Elle dort en avançant. Dans son rêve, elle se voit voler au-dessus des collines, à la rencontre de l’orange céleste, elle la découpe en quartiers, chacun irradiant une lumière dorée. Beya rit. Elle doit rire aussi dans la réalité parce que Papa la regarde puis arrête le cortège en essuyant son front. « Nous allons souffler un moment ». Il sort les gargoulettes et boit une bonne rasade d’eau fraîche après avoir servi Maman et la petite fille. Maman geint un peu, elle est épuisée ! Beya lui masse le bas du dos. Cela l’apaise un peu. Et Beya a les mains si douces, si sûres pour une enfant de son âge, elle connaît les gestes, les positions, les points de souffrance. Beya soulage.
« Repartons ! dit Papa directif et impérieux malgré les faibles protestations de Maman. Nous devons arriver avant que le soleil soit au zénith. »
Maman s’est levée, courbée en deux, se tenant à l’épaule menue de Beya, elle est remontée sur l’âne et la procession est repartie dans la chaleur de la matinée.
Pas âme qui vive à des kilomètres, la route est peu empruntée, les chameliers préfèrent les pistes mieux tracées traversant les oasis du Nord. Beya avance, ses pieds laissent des empreintes de coquillages dans le sable, elle se met à rêver de la mer, la mer toute proche et pourtant inaccessible. Un jour, elle le sait, elle ira caresser le dos des dauphins bleus, elle en a vu dessinés sur les cruches dans la maison de Mouna la voisine.
Un brusque bruit mat et mou lui fait tourner la tête. Maman est tombée de l’âne. Beya et Papa se précipitent. Maman se tord de douleur, elle crie. Et pour la première fois, la petite fille a peur. Maman va mourir.
— Dis Papa, Maman, elle va mourir ?
— Non, le bébé arrive ! Et c’est trop tôt.
Papa n’a pas l’air content, il abrite Maman à l’ombre de l’âne et lui mouille le visage. Elle a arrêté de hurler et ne se débat plus, sa figure n’est plus déformée par la souffrance. Mais elle transpire et halète comme si elle venait de courir après des chèvres égarées. Papa lui dit de se calmer, qu’ils sont presque arrivés, qu’il va chercher du secours, que Beya reste avec elle et qu’il n’en a pas pour longtemps. Beya le regarde, effrayée. La laisser seule avec Maman ? Et si elle recommençait à avoir mal, elle ne saurait pas quoi faire...
— Il n’y a rien à faire, lui a dit Papa, juste rester auprès d’elle, je reviens le plus vite possible, je ne serai pas long, je te fais confiance Beya, c’est entre tes mains.
Beya a hoché la tête en jetant un œil à ses paumes ouvertes.
— D’accord Papa.
Et il est parti très vite, si vite que sa silhouette s’est perdue à l’horizon dans un nuage doré. Beya a installé la tête de Maman sur ses genoux et entonne une berceuse qu’elle est allée chercher loin, très loin dans sa mémoire. Quelques mots d’une langue gutturale et rauque qu’elle chante d’une voix qu’elle ne se connaît pas, une voix usée et râpeuse, une voix de vieille accablée par l’existence.
Tout s’est passé si vite, dans un espace, une fissure entre la douleur et la vie. Le soleil s’est accroché un instant au fil d’un nuage dans un ciel impitoyable, et des cris sont montés jusqu’à lui.

Lorsque Papa est revenu, il n’en a d’abord pas cru ses yeux. Il a pensé à un mirage, une hallucination causée par l’inquiétude, la fatigue et la crainte. Il a jeté furtivement un coup d’œil au toubib. En fait, celui-ci n’était pas encore descendu de la carriole tirée par un vieux cheval. Non, il ne rêve pourtant pas ! Et, à la tête que fait le docteur, il voit bien que tous deux assistent au même spectacle miraculeux...
Une demi-heure, il ne lui a pas fallu plus d’une demi-heure pour aller chercher le toubib et revenir comme un fou avec lui auprès de sa femme, sa fille et le fils tant espéré qui allait venir au monde.

Mais Beya est assise là, portant dans ses bras à la peau brune un petit paquet emmailloté d’un morceau de drap déchiré de sa robe. Sa mère assoupie a posé sa tête sur les genoux de la petite fille. Beya chante toujours sa berceuse, l’air paisible et reposé. Le bébé gigote dans son lange improvisé et la poitrine de Maman se soulève tranquillement, elle est profondément endormie. Papa la regarde, mais Beya ne sait pas si ses yeux sont chargés de courroux ou s’il a peur. Puis reviennent dans la mémoire de Beya les paroles terribles d’Omma, « J’espère que le prochain sera un fils », et elle craint pour l’enfant.

— Tout va bien Papa, n’aie pas de colère, voilà ma sœur !

Beya, petite fille du désert, porte en elle toutes les femmes du passé, toutes les femmes à venir.

PRIX

Image de Automne 2015
70

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Chantal Noel · il y a
Une très belle découverte.
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Michèle Menesclou · il y a
Merci de votre lecture...
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Cissia · il y a
Juste magnifique. Des mots qui ont su nous faire voyager à ma fille de 10 ans et moi même... Merci
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Michèle Menesclou · il y a
Ca m'émeut toujours autant quand Beya fait voyager, surtout une petite fille de 10 ans...
Merci !

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Coraline Parmentier · il y a
Très bon écrit, vous avez mes voix !
A présent, si vous voulez lire mon oasis embrumée de Haute Egypte en lice pour Imaginarius, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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MT Olivieri · il y a
Magnifique !
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Michèle Menesclou · il y a
Merci de votre lecture (même si je réponds très tard :))
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Nathalie Perton Couriaut · il y a
Je suis "tombée" sur votre texte par hasard, enfin non...Attirée par Beya! Un magnifique récit type initiatique féminin. J'ai beaucoup aimé, même si je vote en retard! C'est une Beija dans ma nouvelle à moi ce qui vous donne quelques éléments d'un univers que nous avons en commun: http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/de-corde-et-d-acier
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Emma A · il y a
Votre texte est magnifiquement écrit. J'ai ressenti une réelle émotion à le lire. Les portes du déserts, est-ce Douz en Tunisie ? Entrée dun autre monde par delà les dunes...
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Michèle Menesclou · il y a
Merci Emma, je ne sais pas exactement où ça se passe, quelque part dans un désert rêvé...
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Mélie Sandre · il y a
Une belle perte... j'ai mal au coeur que cette nouvelle ne soit pas lauréate.
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Moniroje · il y a
Comme le père, j'arrive trop tard... pour voter
Merci pour cette belle lecture.

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Michèle Menesclou · il y a
Merci à tous les lecteurs de Beya et à ceux qui ont voté pour elle, un énorme merci !
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Marie · il y a
Je tiens à répéter que j'ai beaucoup aimé votre texte. Bonne continuation.
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