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Bellissa ~voyageuse lunaire~

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Ashaïna

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« Bellissa... »
Un appel... Une supplique... Un mot portant une prière emplie de tristesse et de désespoir... À en déchirer le cœur.

La conscience reprend doucement ses droits. D’un voile noir naît une douce lueur bleutée, rassurante. L’esprit est amnésique. Qui suis-je ? Où suis-je ?
Puis la lumière des souvenirs afflue. Je me nomme Assa, je suis Sélénite. Mes derniers souvenirs ? Le campement Vistani, mes frères et sœurs de voyage. Une belle nuit étoilée. Une célébration vivante et vibrante. Une osmose céleste parfaite.
Le lieu où je me réveille est étrange. Ce qui aurait pu être la lueur de la lune est en fait une constellation de pierres à l’éclat bleuté. Des pierres de lune. À leur lumière fait écho une douce chaleur contre mon buste. J’y porte ma main et retrouve la présence rassurante de mon pendentif, simple pierre lunaire maintenue par un lacet. En voir autant, et briller ainsi, est un spectacle rare. Je me laisse à les contempler, sans bouger, quelques instants.
Puis, les questions reviennent. Mais où suis-je ? Je ne connais pas ce lieu. À mes côtés, non loin, coule un filet d’eau chantant. Sous mon être, la terre est là, vibrante, mais d’un chant différent de celui que je connais.
Je cherche à nouveau dans mon esprit. « Bellissa ». Cet appel me revient. Si fugace, mais si empreint d’intensité pourtant. La voix ne me dit rien, et j’ai pourtant la sensation de la connaître. Mais où suis-je ?
Je me redresse lentement. Le plafond est bas, mais permet malgré tout de s’asseoir sans crainte. Je suis en tenue de voyage. Robe sobre, cape, dague à la ceinture, outre vide en bandoulière. Mes affaires, mais le strict nécessaire. À la lueur des pierres, ma peau a une drôle de couleur, perdant sa teinte dorée si caractéristique de mes origines. Il en est de même pour ma chevelure cuivrée rassemblée en une longue tresse. En portant ma main à mon front, je sens la présence de ma médaille, dissimulant la marque de Sélène. Tout est en place dirait-on... Mais pour quoi faire ?
Je remplis mon outre avant de me glisser hors de mon cocon minéral. À mon départ, la lueur bleutée s’estompe, disparaît. Un boyau creusé dans la roche serpente devant moi, délivrant un faible filet de lumière quelques mètres plus loin. Je m’y rends prudemment, et débouche sur une vue splendide... mais qui m’est totalement étrangère.
Un léger sourire. J’étais visiblement attendue ailleurs. Nouveau lieu, nouvelle réalité, nouveau voyage. Telle est notre destinée à nous, Sélénites. Voyager pour notre Mère céleste, apporter notre aide ou notre présence là où le destin a besoin de nous. Dommage. J’aimais bien ma dernière contrée. Mais ce n’est rien. Je laisse ainsi derrière moi de bien lourds souvenirs. Une nouvelle existence s’offre à moi.
Mes yeux parcourent les environs. La sortie de ma cavité donne sur un canyon aux couleurs allant de l’ocre au marron, en passant par le jaune sablonneux. Quasiment située en haut d’un promontoire rocheux, je dispose d’une vue imprenable et désertique... Mais je ne m’en fais pas de trop, je sais que je n’ai pas été laissée là par hasard.
Comme répondant à ma pensée, un éclat bref survient vers l’horizon, suivit d’un deuxième et troisième, comme si l’on faisait se refléter un miroir ou une armure dans le soleil levant de ce début de matinée. Bien... Voilà donc la direction à prendre.
Le temps de repérer un chemin y menant et un autre relativement sûr pour rejoindre la vallée, et me voici en route dans cette nouvelle contrée.

Il me faudra presque une heure de marche avant d’arriver à une barricade de fortune. Le soleil reste encore bas sur l’horizon mais, déjà, la chaleur se fait sentir. Il doit faire affreusement chaud en plein milieu de la journée. Le chemin emprunté jusqu’ici est visiblement utilisé de manière régulière par des chariots ou autres voyageurs. Celui-ci bifurque naturellement sur la gauche et se perd dans le canyon, mais la palissade se situe un peu plus loin face à moi. Ne connaissant rien de la géographie locale et n’ayant croisé personne jusqu’à maintenant, je me rends vers la palissade, capuche rabattue.
Arrivant à quelques mètres, je perçois deux personnes en faction de l’autre côté. L’une d’elles me hèle dans un dialecte connu, mais à l’accent très particulier et à la tonalité rude.
— Halte-là ! Passez votre chemin, le campement est en quarantaine !
Je m’arrête donc pour lui répondre, retirant ma capuche afin d’être visible.
— Je me suis égarée et je suis guérisseuse. Peut-être pourrais-je vous aider ?
Les deux hommes semblent se concerter un instant, puis je perçois l’un d’entre eux filer à l’arrière. Celui m’ayant déjà hélé reprend.
— Attendez !
Cela avait au moins le mérite d’être clair et direct. Je patientais donc, observant le défilé dans lequel le campement avait été dressé. Position stratégique intéressante. La barricade de fortune se situait sur un chemin qui montait doucement. De chaque côté, des falaises assez raides aux flancs irréguliers montaient vers le ciel. Certains endroits étaient creusés, sans doute naturellement. Ils abritaient alors des tentes ou installations utiles. L’accès aux hauteurs était peu probable en dehors du chemin principal bordé de tentes, une position très facilement défendable.
Je vis alors redescendre d’un bon pas la deuxième sentinelle. Elle venait du haut du campement que l’on ne voyait pas entièrement. Arrivé en bas, l’homme ne tarda pas à transmettre la réponse et un passage s’ouvrit dans l’enchevêtrement de bois et de barriques.
Zone en quarantaine, donc. Je fis une courte prière, portant ma main à mon cœur. Se dessina alors sur le dos de celle-ci une marque caractéristique de la protection que je venais de m’accorder. Tant qu’elle restera visible, je devrais être protégée de la plupart des maux naturels que peut porter cette terre.
J’entrais donc, comme on m’invitait à le faire. La sentinelle messagère me précéda à travers le camp, d’un pas plus calme. J’observais alors ces hommes, et quelques rares femmes, à l’allure plus carrée et massive que ceux que j’avais déjà rencontrés auparavant lors de mes précédents voyages. Je devais paraître bien frêle et fragile à côté d’eux. Ils avaient la peau burinée par le soleil sans pour autant avoir ces reflets dorés qu’ont les Sélénites. Il s’agissait de guerriers, à n’en pas douter. Ils ne portaient pas d’uniforme, étaient assez hétéroclites. Sans doute des mercenaires.
Mais ce qui me frappa le plus était cette ambiance lourde et pesante alors que je traversais le camp. La chaleur du pays n’y était pour rien, j’en étais certaine. Les regards croisés étaient mornes, parfois résignés. L’atmosphère était chargée de l’empreinte morbide d’une fin latente et pourtant inéluctable. Cela me déchira le cœur.
Pourtant, à les regarder, je sentais leur lien profond à la terre et au feu de cette contrée. Ils étaient forts et puissants, combattants aguerris et très probablement craints par leurs pairs. Mais ici, ils menaient visiblement un combat inégal contre la nature et le destin, un combat qu’ils ne pouvaient apparemment pas gagner d’eux-mêmes.
J’étais toute à mes réflexions lorsque nous arrivâmes à une tente plus grande, plus décorée. Nous avions traversé presque intégralement le campement et, de là, nous surplombions le canyon et une bonne partie des environs. En effet, l’endroit était très judicieusement choisi.
La sentinelle qui me précédait ouvrit un pan de la tente et entra, me laissant ensuite le passage. L’endroit était spartiate, mais disposait d’agencements nécessaires au commandement. Je vis alors un homme à la carrure puissante, comme ses compatriotes, en train de finir d’abaisser la manche retroussée de sa chemise, un bandage fraîchement noué au-dessus de son poignet. À ses côtés, un autre homme, plus fin, plus petit, rangeait quelques ustensiles médicaux tandis qu’une bassine emplie d’un liquide rouge carmin était posée par terre entre eux deux.
Je ne vis pas tout de suite la couleur légèrement grisée de sa peau, signe de pâleur chez les gens du soleil, ni les marques de fatigue avérée qui commençaient à creuser son visage. Non, je fus instantanément stoppée par ses yeux, son regard si profond et particulier, reflet douloureux d’un passé que l’on tente d’oublier sans jamais vraiment le vouloir ni y arriver.
La stupeur fut visiblement mutuelle. Lorsqu’il croisa mon regard aux reflets d’or, il se leva vivement. Il n’eut que le temps de murmurer un « Bellissa ? » incrédule avant de s’effondrer sur son lit de camp. Je mis quelques secondes à réaliser la situation, alors que celui qui devait être un soigneur et la sentinelle se précipitaient déjà sur lui en s'exclamant : « Malek ! ». Mais il venait de perdre connaissance. Émotion, maladie et saignée avaient eu raison de son endurance.
Je m’approchais vivement à mon tour alors qu’ils finissaient de l’étendre. J’imposais ma présence, portant directement ma main à son cou. Son pouls était rapide, irrégulier. Son souffle était saccadé, difficile. Son corps était moite de fièvre. Sa peau tournait davantage au gris, maladive. J’invoquais silencieusement la bénédiction de Sélène, ne connaissant les rapports des autochtones avec la magie et le sacré. Son souffle se calma doucement tandis que je le guidais lentement vers le sommeil.
— De quoi souffre-t-il ? Que se passe-t-il exactement ici ? demandai-je à celui qui était visiblement le soigneur.
Ma question sembla l’embarrasser. La moue générale dont fit preuve son corps appuya, sans aucun doute, ses paroles d’impuissance.
— Je n’en sais rien. Personne ne sait vraiment... Ça fait trois semaines qu’ils sont ici, et tout le monde est atteint, plus ou moins gravement. Ils sont arrivés à la cité avec juste deux ou trois souffreteux. Mais, quand ils ont commencé à tous le devenir, on leur a demandé de se tenir à l’écart. Personne n’est tombé malade dans la cité malgré les contacts, ça n’a pas l’air contagieux.
Je regardais le médecin, l’étudiant rapidement.
— Et vous ? Vous êtes atteint ?
Il secoua la tête.
— Non, je viens de la cité. Depuis les trois semaines, je n’ai aucun mal. Je fais attention, mais ça n’a pas l’air volatile.
— De quoi souffrent-ils ?
— Au départ, il s’agissait de faibles douleurs localisées un peu partout, des courbatures, puis des crampes. Certains vomissaient, d’autres non. Puis la fièvre les pris, la douleur augmenta. Aucun n’est mort pour le moment, mais plusieurs sont inconscients. J’essaye d’extraire le mal, mais sans succès... Je ne peux qu’essayer d’apaiser les symptômes. Je ne sais pas quel mal les ronge.
Je repris alors une approche plus globale de mon examen, essayant de sentir ce qui pouvait les avoir atteint. Je ressentis à nouveau la force de la terre et du feu qui les liait à ce pays, mais rien d’anormal au niveau magique ou divin. Le mal était d’origine naturelle. J’offris alors un peu de ma force à ce corps affaibli. Cela devrait lui permettre de tenir un peu plus longtemps et de faire baisser la fièvre, au moins le temps que je découvre de quoi il en retournait. Doucement, il sembla retrouver quelques couleurs.
Je me tournais ensuite vers la sentinelle qui s’était un peu écartée.
— Laissez-le dormir, cela l’aidera à reprendre des forces. À son réveil, il faudra lui faire boire beaucoup d’eau. Faites aussi préparer des haricots, du sésame ou des céréales. Prévoyez-en aussi pour les autres malades qui ont eu des saignées.
La sentinelle, incrédule, jeta un œil furtif vers le soigneur qui, un peu perdu, finit par acquiescer. La sentinelle ressortit alors. Je me tournais maintenant vers le soigneur.
— Où sont les autres malades, je vais voir ce que je peux faire en attendant d’identifier leur mal. Et par pitié... Arrêtez les saignées, elles n’extraient rien et ne font qu’affaiblir les malades...
La moue dont il fit preuve montra que le niveau des soins du pays était encore loin de ceux de certaines autres civilisations. Tant pis, le moment n’était pas au débat. Je me relevais à la suite du soigneur et le suivis. Avant de passer le pan de la tente, je jetais un dernier regard vers Malek. Il semblait simplement endormi. Mon cœur se serra, et je poursuivis mon chemin.
Je fus emmenée vers une série de tentes qui faisaient visiblement office d’hôpital de campagne. Y étaient allongés une vingtaine d’hommes et de femmes dans des états plus ou moins graves. Une simple femme, à la corpulence plus frêle, était présente, répondant comme elle le pouvait aux demandes des malades.
Je me fis conduire auprès des cas les plus critiques. Il me fallut intervenir pour une demi-douzaine d’entre eux. Tombés dans le coma ou souffrant terriblement, je pus m’assurer qu’ils s’accrochaient encore un peu et tiendraient le temps nécessaire à une recherche plus poussée.
Je questionnais les uns et les autres, essayant de savoir ce qu’il s’était passé. Rien de primordial n’en ressorti. Ils n’avaient traversé aucune contrée dangereuse ou malade, n’avaient pas d’entailles ou de piqûres particulières, n’avaient rien mangé ou bu d’inhabituel. Le mal semblait s’attaquer au corps dans son ensemble, sans cibler particulièrement une partie de l’être plus qu’une autre. La différence des états semblait due aux différentes constitutions des uns vis-à-vis des autres, aux résistances naturelles, ou peut-être au niveau d’exposition à la source du problème.
Une bonne partie de la matinée passa ainsi. Je ne découvris rien que je ne pouvais diagnostiquer simplement. Ils semblaient atteints par une toxine, mais laquelle ? Il en existait tellement dans la nature, sans compter que je ne connaissais très certainement pas toutes celles de ce pays.
Je revins finalement auprès de Malek. De l’eau et de la nourriture, comme demandé, avaient été apportés à son chevet. Mais il n’avait pas repris connaissance. Je vins donc m’asseoir à ses côtés, sur un petit siège de campagne. Il respirait toujours calmement. Je me pris à l’observer en silence, force tranquille de la nature... du moins, en cet instant. Il n’avait physiquement quasi rien de commun avec « lui ». Les paupières fermées, il lui était totalement étranger. Et pourtant... Ce regard, quelques heures plus tôt. Cette expression de stupeur sur son visage. Cela avait été rapide et fugace, mais un sentiment profond commençait à me tenailler... Et si... c’était bien « lui » ? Il m’a bien été dit que deux âmes qui se lient finissent toujours par se retrouver. Mais c’était dit pour me consoler, pour m’apaiser... Était-ce vraiment possible qu’à travers les réalités... ?
Je pris une inspiration profonde et interrompis mes divagations. J’aurais bien le temps de trouver mes réponses plus tard. La fatigue des différents soins et la chaleur montante de la journée commençaient à se faire sentir et à peser sur moi. Tarder plus pouvait mettre en danger plusieurs vies, je devais me ressaisir.
Je pris doucement sa main détendue, mêlant ses doigts aux miens. Avec précaution, je les amenai au contact de mon front. Ils étaient chauds, cela m’arracha un sourire presque triste. Puis, je fermai les yeux et commençai doucement à fredonner.
Me laissant porter par la mélodie, je commençai l’exploration consciente de son être en une autre réalité. Lentement, se dessina devant moi une protubérance rocheuse imposante, faite d’ocres, de jaunes et de rouge, comme la terre de ce pays. Il s’en dégageait une impression de force, mais aussi de sérénité rassurante. M’en approchant, je fus surprise de découvrir que la roche qui paraissait si dense s’effritait facilement sous mes doigts. Un petit morceau de roche tomba à mes pieds, dévoilant un veinage sombre et palpitant. Rien de maléfique ne s’en dégageait, mais l’on aurait dit une veine, ou un filament.
M’y intéressant davantage, j’y découvris la vie, la vitalité. Elle était trop faible pour être d’origine animale, mais trop présente pour être minérale. Elle ne pouvait donc qu’être végétale. Une racine...
Je me reculais pour observer davantage l’édifice rocheux. Et je découvris, en effet, qu’en de nombreux lieux, ces racines pointaient légèrement. C’était comme si toute la structure avait été fragilisée par un végétal envahissant, la menaçant d’effondrement.
J’avançais, mais ce n’était pas suffisant. Je devais en connaître l’origine exacte afin de pouvoir être efficace. Je m’approchais donc de la racine dévoilée et intensifiais mon voyage. Je me fondais maintenant en elle, forte et vigoureuse, pleine de vie, trop pleine de vie... Je remontais le réseau sinueux, tortueux, au centre de cette terre qui s’effritait petit à petit. Je remontais à la recherche de la source, de la tige. Le cheminement se faisait plus rapide, plus intense alors que j’atteignais mon but, et je la vis là, magnifique, majestueuse, impérieuse. Il s’agissait d’une fleur que je ne connaissais pas. De noir parée, elle ressemblait à une orchidée ténébreuse, mais si belle. Il était toujours aussi impressionnant de voir comment les plus belles choses de la nature pouvaient aussi être les plus dangereuses, mortelles.
Maintenant que je l’avais trouvée, identifiée, je devais l’extraire de ce lieu avant qu’elle ne cause des dommages irrémédiables. Je pris la fleur entre mes mains, avec douceur, et la dissociai de ses racines. Ces dernières, séparées de la vitalité du cœur, ne tarderaient pas à s’assécher et à être éliminées par le corps-roche. Il fallait maintenant laisser faire la nature, laisser la régénération faire son œuvre.
Ma conscience revint en mon corps, lentement, comme l’on se réveille d’un songe profond. Je perçus bientôt une présence à mes côtés, celle du soigneur. Il nous observait alors que je reprenais doucement pieds. Penchée en avant que j’étais, je me redressai un peu, me reposant contre le dossier de la chaise miniature, lasse, exténuée. Il me regardait, interrogateur.
Je séparai nos mains restées liées. Y apparut alors, au creux, la fleur noire, fanant à vue d’œil, matérialisation de mon soin. Il eut une expression surprise.
— Vous connaissez ? C’est elle qui est à l’origine du mal, j’ai pu l’extraire...
— Oui ! Bien sûr ! La Narciegra ! Un poison mortel et difficile à déceler. Mais un remède existe, je le connais. Je vais faire le nécessaire !
J’acquiesçais, le laissais partir. La fleur tomba rapidement en poussière, inoffensive. Je gardais quelques instants cette main trapue dans la mienne. Elle était presque deux fois plus imposante. Cela me fit sourire. Je sentais, à travers sa peau, le sang battre plus fermement. Le poison était parti, la vie reprenait le dessus. C’était une bonne chose.
Mais rapidement, le sommeil me gagna, impérieux. J’avais trop donné en peu de temps. Il me fallait récupérer. Je reposais sa main sur son ventre et me levais douloureusement. Dehors, le soleil était à la midi. Je repérai une assise plus large et plus « confortable », un peu plus loin dans la tente, au-delà de sa tête de lit. Je m’y installai, m’y calai, et m’endormis rapidement.

Le sommeil aurait pu être reposant, j’avais l’habitude de m’endormir un peu n’importe où. Mais mes songes furent agités. Je nous revoyais, ce fameux jour fatidique. Le ciel était bleu, la mer magnifique, les terres verdoyantes. Ton bateau se tenait quelques mètres plus loin, majestueux, comme tu l’as toujours été à mes yeux. Et pourtant, je sentais cette appréhension sourde battre au fond de mon être. Ce n’était qu’un aller-retour dans l’archipel voisin, l’histoire de deux jours, pas plus. Et cette cérémonie importante que je ne pouvais rater, m’empêchant de t’accompagner. Tu étais serein et confiant, tu me rassurais de tes sourires, de ton étreinte. Et j’essayais d’y croire, de mon cœur, de croire qu’il n’y avait pas de raison, que tout irait bien.
La tempête fut aussi soudaine que violente. Rarement on en vit une si forte de mémoire locale. Tu devais être sur le retour... Tu ne devais partir que deux jours...
Il y eut des recherches en mer, pour toi, pour d’autres également, pris par surprise dans la tourmente. En vérité, peu des disparus furent retrouvés vivants. Et plus les jours passaient, plus l’espoir s’amenuisait, plus la douleur s’intensifiait...
Je savais, en liant nos cœurs, nos vies à la longévité si différentes, que ce moment arriverait, très certainement. Mais ton âme était si rayonnante, ton cœur était si beau. Tu étais dans la force de l’âge, nous avions des décennies devant nous. J’en étais certaine... J’en étais déchirée...
Toute à mes souvenirs et à ma peine ravivée, seule sur ce rocher balayé par les vents, perdue au cœur de l’océan, un murmure me parvint, ardent, intense, m’arrachant un frisson.
— ... Bellissa.
— ... 
Je m’éveillai lentement. La pénombre était maintenant omniprésente. J’avais dormi toute l’après-midi, visiblement. Je me redressais un peu sur l’assise lorsque je le vis. Il était là, assis sur son lit. Ses coudes posés sur ses genoux, ses mains jointes devant son menton, son regard si intense me transperçant de part en part, impassible, profondément songeur.
Je fus instantanément désarmée, foudroyée. Les mêmes yeux, la même intensité, mais si distants, si... impénétrables. J'eus du mal à retrouver un semblant de contenance, lui offrant un sourire qui essayait de se faire assuré, sans vraiment y parvenir.
— Vous êtes réveillé. J’en suis heureuse. Le mal qui vous affectait a été extrait, mais vous devez déjà l’avoir senti...
Il ne bougeait pas, n’opinait pas. Il restait ainsi, presque de marbre. Lorsque je me levai, son regard me suivit, toujours aussi intense. J’avais l’impression qu’il voyait tout de moi, percevait tout, alors qu’il me restait inaccessible. J’en devins tellement mal à l’aise. Je vis qu’il n’avait pas encore touché à sa nourriture, et à peine touché à l’eau.
- Vous... devriez vous restaurer un peu, et beaucoup boire. Vous avez perdu beaucoup de sang à cause de la saignée... Vous irez mieux bien plus rapidement ainsi.
Rien. J’avais l’impression de parler à un mur. Un sentiment d’angoisse me prit, une envie de fuite soudaine. Je lui balbutiais une vague excuse, un vague bonsoir, et m’enfuis presque hors de la tente.
Je restais là, plantée juste derrière le pan de tissu qui me séparait de lui, et tentais de reprendre mon calme. J’étais presque tremblante. J’essayais donc de respirer doucement. Je n’avais pas pour habitude d’être ainsi gênée ou intimidée, bien loin de là. La peur avait rarement d’emprise sur moi. J’avais confiance en Sélène, confiance en mon destin. La mort ne me faisait pas peur, elle n’était qu’une étape, qu’un passage vers une réalité encore différente. Mais depuis que j’avais lié mon âme, je m’étais forgé une brèche, en toute conscience. Je ne craignais pour moi, mais pour lui. Avec l’intensité de l’amour, j’avais aussi appris la crainte et l’angoisse, l’inquiétude et l’anxiété, la tristesse et le désespoir.
Je pensais m’en être remise, avoir laissé finalement tout cela derrière moi. Mais là, tout s’était rouvert, tout s’était ravivé, si intensément. C’est comme s’il était revenu à la vie, comme si... il revenait à moi. Sans pour autant être le même. Me connaît-il ? Me reconnaît-il ? Pourquoi ce mur de silence ? Pourquoi cette distance... et pourtant cette intensité ?
Je secouais la tête, ne parvenant à savoir par quoi commencer. Il n’était pas prêt, visiblement, à communiquer, et j’avais des patients à aller visiter. Peut-être que le soigneur aura eu le temps de concocter l’antidote. Je pouvais aller m’en assurer. Je partis donc vers l’hôpital de campagne.
J’y découvris avec joie des mines ravies et plus décontractées. Le soigneur et son aide s’affairaient autour des patients. J’appris qu’il avait pu rassembler de quoi soigner les plus atteints. Le reste arriverait rapidement de la cité, le lendemain sûrement. Tout s’augurait pour le mieux, et cela se sentait.
La fraîcheur de la nuit tombante commençait à envahir le campement, mais bien plus que cela, la peur et l’angoisse s’étaient également envolées. Des sourires se dessinaient, des rires se faisaient entendre. La mort sadique était partie, laissant le renouveau de la vie reprendre ses droits.
Bientôt, un grand feu fut allumé. Sur la cinquantaine d’occupants, la bonne trentaine de valides s’y retrouva. Les discussions allaient bon train, des odeurs alléchantes de grillades commençaient à se faire sentir. Cela me remit un peu de baume au cœur, mais je restais le ventre noué. Je finis par m’éloigner du lieu de fête, poursuivant la voie sur laquelle était installé le campement. La nuit était tombée. La fraîcheur me revigora. La rumeur des rires et des chants se fit plus lointaine, comme appartenant à un autre monde. Bientôt, je me retrouvai baignée de la lueur bienfaisante et apaisante de la lune. Même ici, elle était identique à celle que je connaissais, seul point d’accroche entre ces réalités. Le ciel étoilé, quant à lui, m’était totalement inconnu, nouvelle preuve de mon long voyage.
Toute perdue à mes pensées, prise d’une pointe de nostalgie, j’entendis finalement la musique, rythmée, joyeuse, entraînante. Je me laissais tout d’abord bercer par elle, puis pénétrer. Naturellement, des pas de danse me vinrent, s’emparant de mon être. Mais loin d’être entraînants comme la musique étouffée qui me parvenait, ils restaient doux et gracieux, comme une berceuse rassurante. Oui, j’avais besoin de cela, de douceur, de tendresse.
Tellement absorbée par mon univers, je ne l’entendis pas approcher. Combien de temps resta-t-il ainsi à m’observer en silence, de ses yeux aussi bleu que la lueur lunaire. Ce n’est que sur une vrille un peu plus ample que je me retrouvais face à lui, si proche. J’en poussais une petite exclamation de surprise. Nos corps se frôlaient. Je penchais la tête doucement en arrière afin de pouvoir percevoir son regard.
Si proche... Il mesurait presque une tête de plus que moi. Et je paraissais si frêle.
Si proche... Je sentais l’odeur particulière de sa peau, tannée par le soleil.
Si proche... Il me recouvrait de son ombre, de sa taille impressionnante et rassurante à la fois.
Ses yeux n’avaient pas changé d’expression depuis la tente. Pourtant, dans la clarté diffuse de la lune, ses traits semblaient plus doux, moins anguleux. Mon cœur battait à tout va... Cette proximité me gênait, et m’attirait à la fois.
Le temps se suspendit, les secondes semblant devenir des minutes, interminables. Il ne bougeait toujours pas, alors je n’y teins plus. Avec douceur, j’approchais ma main contre sa joue, la frôlant, m’arrachant un faible sourire presque triste. J’avais l’impression qu’il se tenait là, devant moi.
Alors que son expression restait figée, je sentis un bras puissant venir se glisser dans mon dos, m’étreignant avec une douceur presque surréelle venant de ce colosse. Le geste était là, le geste était fait. Je me glissais sur la pointe des pieds pour combler les quelques centimètres qui séparaient nos lèvres. Et je l’embrassais, avec tellement de légèreté, fermant les yeux.
Lorsque je les rouvris, il rouvrait doucement les siens à son tour. Et là, je le vis, enfin, derrière cette façade insondable. Je vis cette âme, leur âme, si belle et si chaude à la fois. Je perçus enfin ce qu’il était derrière ce masque implacable. Je sentis enfin tomber le mur qui nous séparait.
Sa main libre vint rejoindre à son tour mon visage, douce malgré sa peau calleuse. Ses lèvres partirent à l’assaut des miennes, tendres et impérieuses à la fois. Il avait lâché prise, me serra davantage contre lui. Je lui répondais, m’accrochais à son cou.
Tandis que nous glissions doucement vers le sol, des larmes coulaient doucement sur mes joues. Mais elles n’étaient plus de tristesse, mais d’un bonheur sans fin.
Un avenir nouveau s’ouvrait à nous, enfin réunis, enfin retrouvés, et il serait merveilleux et intense. Que la Lune nous en soit témoin...

PRIX

Image de Hiver 2019
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Samia.mbodong · il y a
Quelle sublime histoire. Cette guérisseuse retrouve son âme sœur à travers les mondes, c’est une sorte de fable magique.
On envie cette guérisseuse d’avoir tous ces dons, une existence à apporter la santé la joie. Votre écriture est belle recherchée et c’est très agréable à suivre.
J’ai beaucoup aimé.
C’est excellent.
Bravo et merci à vous
Samia

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien menée, intéressante et fascinante ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Teddy Soton · il y a
Tendresse et merveilleux font bon ménage, c’est un récit très passionnant merci pour ce beau moment +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien Ashaïna :)

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Keita L'optimiste · il y a
Votre oeuvre est l'une des plus rares et bonnes oeuvres dans cette compétition,pour ce faire,je vous offre toutes mes voix.veuillez découvrir la mienne sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant je compte entièrement sur vos voix. Merci d'avance
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Lyriciste Nwar · il y a
Force à toi champion
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Ashaïna · il y a
Bonne chance
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Fadjimba Keita · il y a
bonne chance pour la suite mes 3 voix je vous invite à voter pour ma nouvelle la lettre d'une immigrée voici le lien: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-lettre-dune-immigree-2
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Ashaïna · il y a
Très triste histoire que la votre, et belle à la fois. Merci à vous et bonne continuation
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01tinkpon · il y a
C'est vraiment joli mes voix. Je vous invite à découvrir mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mort-decue-par-amour
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Ashaïna · il y a
Merci à vous. J'aime beaucoup aussi votre texte même si certaines tournures sont sans doute à revoir pour le rendre plus fluide (à mon goût ^^). Bonne chance !
·
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Jusyfa · il y a
Bonjour Ashaïna, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir.

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Ashaïna · il y a
Merci beaucoup pour votre gentil commentaire. Votre texte aussi est poignant. Bonne chance à vous !
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Abdalwhab Slah Soliman · il y a
Ah , oui très intéressant
Lire aussiJe cherche à nouveau dans mon esprit. « Bellissa ». Cet appel me revient. Si fugace, mais si empreint d’intensité pourtant. La voix ne me dit rien, et j’ai pourtant la sensation de la connaître. Mais où suis-je ?
Je me redresse lentement. Le plafond est bas, mais permet malgré tout de s’asseoir sans crainte. Je suis en tenue de voyage. Robe sobre, cape, dague à la ceinture, outre vide en bandoulière. Mes affaires, mais le strict nécessaire. À la lueur des pierres, ma peau a une drôle de couleur, perdant sa teinte dorée si caractéristique de mes origines. Il en est de même pour ma chevelure cuivrée rassemblée en une longue tresse. En portant ma main à mon front, je sens la présence de ma médaille, dissimulant la marque de Sélène. Tout est en place dirait-on... Mais pour quoi faire ?
Je remplis mon outre avant de me glisser hors de mon cocon minéral. À mon départ, la lueur bleutée s’estompe, disparaît. Un boyau creusé dans la roche serpente devant moi, délivrant un faible filet de lumière quelques mètres plus loin. Je m’y rends prudemment, et débouche sur une vue splendide... mais qui m’est totalement étrangère.
Un léger sourire. J’étais visiblement attendue ailleurs. Nouveau lieu, nouvelle réalité, nouveau voyage. Telle est notre destinée à nous, Sélénites. Voyager pour notre Mère céleste, apporter notre aide ou notre présence là où le destin a besoin de nous. Dommage. J’aimais bien ma dernière contrée. Mais ce n’est rien. Je laisse ainsi derrière moi de bien lourds souvenirs. Une nouvelle existence s’offre à moi.
Mes yeux parcourent les environs. La sortie de ma cavité donne sur un canyon aux couleurs allant de l’ocre au marron, en passant par le jaune sablonneux. Quasiment située en haut d’un promontoire rocheux, je dispose d’une vue imprenable et désertique... Mais je ne m’en fais pas de trop, je sais que je n’ai pas été laissée là par hasard.

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Abdalwhab Slah Soliman · il y a
Je suis désolé
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Ashaïna · il y a
Pas de soucis. Merci à vous :)
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Cfa Mielleux · il y a
un long texte mais plein de sens et trop cbonne chance et je vous invite à lire et à voter pour ma nouvelle et à vous abonnez
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/jai-pas-de-chance-en-amour-1ool

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Ashaïna · il y a
Visiblement, je suis allée lire trop tardivement, désolée. Merci pour votre vote et commentaires
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