Belle échappée

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En compétition

Elisabeth Marimbordes, née en 1976 à Oloron-Sainte-Marie au pied des Pyrénées, se définit comme écrivain photographe "spoutnitsa". Pour suivre l'auteur au gré de ses humeurs  [+]

Image de Été 2020

Je ne suis pas arrivé dans ce bureau par amour ni hasard. Ni par ambition. J’ai passé un concours. Un concours aux conséquences énormes. Il paraît que ce concours est le Graal du fonctionnaire. Quand je l’ai eu, le Graal, et quand je l’ai vu, mon bureau, sans table ronde, si petit, si gris, mon cœur est tombé par terre. Depuis je lui marche dessus. Ma raison, seule, me guide. J’ai retrouvé le rouge à mes joues fines, la ligne droite à suivre, et mes pensées attachées à deux agrafes. Pas d’effort à fournir, je n’ai qu’à être là. Si jamais je me pose une question, je la laisse se fatiguer toute seule vaquant à mes télégrammes. J’évite les drames autant que les bonheurs. C’est mon existence. Elle pourrait vous paraître triste, mais de mon point de vue, elle est juste monochrome et monotone. Je suis habitué à cette plaine d’émotions blanches. Pourtant, petit, je voulais être cosmonaute, je ne voulais pas être comme les autres. J’avais la gueule de l’atmosphère. Pas celle d’un homme de ministère. Je ne voulais pas finir en terre. Je ne voulais pas passer mon samedi après-midi derrière un caddie chez Leclerc. Que s’est-il passé ? Ou plutôt où suis-je passé ?
Lundi. Il est 9h02. Je suis assis derrière mon bureau du Ministère des Affaires étrangères. Le Bureau des Escales et des Survols. Le nom donne envie. Ce n’est qu’une illusion de plus dans ma vie. Il est 9h03. Toujours assis. Toujours lundi et sa lente cadence. Je sais déjà que le vendredi est un pays lointain et recherché. Je regarde le calendrier donné par le japonais du coin. Je connais déjà au millimètre près le plan de ma semaine. À 9h45, mon chef va arriver. Bien sûr il n’a pas voulu qu’on installe une pointeuse dans le service. Le chef n’est pas pointilleux. Ni heureux d’être là. Il revient d’un séjour en Afrique. Il était le roi là-bas. Ici ce n’est qu’un pion de plus dans le grand échiquier du ministère.
Je ne suis jamais parti. Je ne connais pas cette sensation souveraine. Les miennes sont souterraines. À 9h50, le chef me demande « quoi de neuf ? ». Il ne me dit pas bonjour. Ce n’est pas compris dans le service public. Je lui réponds comme d’habitude « rien de spécial ».
Tous les matins de ma semaine professionnelle, je me lève à 6h45. À 7h je suis déjà dehors en train de courir. Dans l’estomac, juste un espresso et dans la tête, beaucoup de films qui défilent. Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, même quand la nuit n’est pas tendre, je cours. Depuis deux ans, je n’ai pas loupé un seul rendez-vous. Les samedis et dimanche, c’est un peu différent. Je me lève à 8h45 et je commence à courir à 9h. Mes proches vous diront que je suis de moins en moins avec eux et de plus en plus avec mes baskets. Ils ont peut-être raison. Mais là, je suis en pleine préparation d’une course folle. Une course de nuit de soixante-neuf kilomètres et mille huit cents mètres de dénivelé. Ma femme ne comprend pas pourquoi je cours. Je n’ai même pas envie de lui répondre. Quand elle me demande avec cet air dégoûté : « à quoi ça sert de courir ? » ça gonfle mon envie de dialoguer avec le bitume.
Si je lui disais que c’est pour épater une fille, je dis une fille car elle pourrait avoir l’âge de ma fille, que je me suis mis à courir, elle serait encore plus écœurée. La fille n’a pas la tête de la fichue fonctionnaire, elle a une tête d’ailleurs. Elle m’a plu. Tout de suite. Sur place. J’ai eu envie de l’emporter avec moi. Bien sûr je ne fais rien. Je la regarde en douceur. Je vois bien qu’elle ne me voit pas vraiment. Mon cœur est tellement en vrac que je préfère qu’elle ne le remarque pas. Ça me rassure. Mon cœur, je le découvre. Il bat des pieds et des mains, il veut sortir de sa cage, il veut embrasser le monde et cette fille. J’ai alors compris qu’il me faudrait d’abord embrasser le monde. Cette fille est comme la terre, elle est ronde et je vais lui tourner autour. La fille a la vingtaine. À cet âge, vous avalez la vie. Vous n’avez pas peur de boire la tasse, vous n’avez jamais coulé, vous aimez quand vous n’avez pas pied. La vingtaine, c’est le meilleur moment pour offrir sa vie à tous les courants. Si vous ne le faites pas là, la quarantaine aura des allures de Titanic.
Ma vie sombrait et je ne le savais même pas. Je décidais enfin à la quarantaine bien avancée de m’occuper d’elle. Seulement elle. Très vite, je compris qu’il ne fallait pas en vouloir à mes proches de m’avoir perdu dans leurs errances personnelles. Très vite, je compris que j’avais lentement laissé tomber mon identité. Qui me connaissait vraiment à part les autres ? Je ne savais pas qui j’étais et je venais de réaliser que m’occuper de mes enfants, de ma femme, de mes amis, m’avait empêché joyeusement de ne pas faire face à ma vie. C’est avec frayeur que j’enlevais le masque qui semblait coller à la réalité. Derrière, un vide immense. Je n’ai rien vu partir.
Je sais bien que je n’ai aucune chance avec elle, je parle de la fille, mais je suis rentré dans un engrenage, et bizarrement, plus je cours, plus je pense que j’ai une chance avec elle. Parfois, dans la vie, on s’ennuie tellement qu’on s’imagine des scénarios où bien sûr on tient le rôle principal. Le rôle d’un gars beau, fort, intelligent, courageux, aventurier, sportif, aimable, généreux, visionnaire. C’est dans ces dispositions cinéphiles et dans un excès de confiance, que j’ai lancé à la cantonade et à la pause-café et à la jeune fille qui buvait son café, que je m’étais inscrit à un trail. Tout de suite, j’ai vu ses yeux changer. Ils étaient plus grands, et plus brillants aussi. Depuis cette fanfaronnade, il a bien fallu que je m’y inscrive. J’ai eu de la chance, il restait encore des dossards. Car c’est à la mode de gambader en pleine nature. À la base, la course à pied est un sport de pauvres, mais les riches industriels ont flairé un nouvel espace à piller. Le prix des baskets a doublé en quelques années. Pour justifier cette augmentation soudaine, certains modèles nous promettent presque de courir à notre place. Le marketing nous offre du rêve pour nous prendre de l’argent. Le pire c’est qu’on en deviendrait presque inconscient. Il y a les chaussures, mais pas que. Il y a aussi les tenues, short, t-shirt, collant, corsaire, bandeau, bonnet, chaussettes anti-fatigue avec des matières techniquement parfaites. S’ils pouvaient parler, ils le diraient : nous sommes techniquement parfaits. Forcément un t-shirt à 100 euros, il pense ! Tout est fait pour nous faire croire que les produits nous rendent meilleurs et nous transforment en champions. J’ai succombé en partie à leurs mises en scène, mon compte en banque me rappelant à mes limites. C’est vrai que l’offre commerciale est abyssale, s’y greffent les compléments alimentaires, les gels pour donner un coup de fouet, les montres GPS podomètre chronomètre, les cardiofréquencemètres qui bipent dès que le cœur bat trop vite. Le mien bat très fort quand il pense à la fille, c’est l’essentiel.
La course à pied, ce n’est pas un sport comme un autre. Déjà on peut courir n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui, ou le mieux, avec personne. Il y a peu de sports qui se pratiquent en solitaire. Au final, quand je cours, je suis accompagné de mes pensées. C’est comme si mes foulées transportaient mes idées de mes jambes à ma tête, comme si mes problèmes disparaissaient au fil des kilomètres. La course à pied, à la fois gomme et muse magique. Tout le monde n’aime pas ce sport. Ma femme le déteste. D’autres le trouvent stupide, inutile, vain. « Vous partez d’un point A pour revenir à un point A, vous transpirez pour ça, alors que vous avez juste tourné en rond ? En plus, sans parler ! ». Là, il n’y avait rien à déclarer. Réguler sa respiration, sourire poliment et s’en aller, en petites foulées bien sûr. Je n’ai pas toujours couru. Je n’ai pas toujours connu cette sensation aérienne. Avant, je rampais sous les problèmes. Maintenant si les soucis n’ont pas disparu, ils n’ont pas la même taille. Je peux les surmonter avec plus ou moins de facilité. Grâce à la confiance acquise au cours de mes virées. Ce n’est pas le gain du muscle qui m’intéresse, ni la perte de poids, c’est l’estime de moi. Je respecte mon corps, mon corps me respecte. Sur la même ligne, le cœur, le corps et l’esprit. Ceux qui ont en horreur l’effort physique me parlent de calvaire, voire de souffrances. À mon avis, la souffrance physique et la souffrance morale forment un couple dynamique. Si l’une est au plus haut, l’autre peut contrebalancer et équilibrer les tristesses. C’est comme la vie conjugale. Le couple c’est une affaire de compromis. Il y en a un sur deux qui cède. Quand c’est toujours le même, ça casse. Les sentiments, c’est de la mécanique, rien de plus. Pour que le moteur ne tombe pas en rade au milieu du lit et de la vie, rien ne vaut des contrôles réguliers. Vérifier les niveaux de confiance, de complicité et de câlins. La règle des trois C.
C’était un jour comme les autres. Réveil aux aurores. Petit-déjeuner à préparer. Ma femme ne concevait pas le premier repas de la journée comme un banal formulaire administratif à remplir. Il fallait qu’il y ait des produits frais, du pain à peine sorti du four, de la confiture faite maison et des yaourts au lait de brebis. C’était une corvée qui lui semblait obligatoire à l’époque pour bien commencer les journées. Seulement maintenant nous étions deux, les enfants étaient partis commencer leurs journées ailleurs.
— Je pars courir ! Je prendrai mon petit-déjeuner après, sur le chemin du travail.

Cela fait deux ans que cela dure. Même le week-end je ne profite pas du pain frais et du jus d’orange pressée à peine le pied sorti de la douche. J’ai mes nouvelles habitudes et priorités.
Ma femme, elle, changea de coiffure, de chaussure, d’allure. Au début, la métamorphose sembla la réjouir. Elle promenait son sourire du matin au soir. Puis, quand elle comprit que seuls ses amis et ses collègues avaient remarqué le changement, elle troqua son sourire contre une grimace qui ne la quittait plus, même dans son sommeil. Ses rêves étaient tordus, et ses journées, comme les pages d’un vieux cahier, écornées et jaunies. Moi, fidèle à mes trois C, course à pied, confiance en moi, carapace, je ne voyais ni les sourires ni les grimaces. La fille à la vingtaine volait tous mes regards et mes espoirs. Elle était blonde et grande. Ma femme, petite et brune. Incomparable. J’ose ajouter : l’une jeune, l’autre beaucoup moins.
Avec ma femme, j’ai négligé la règle initiale des trois C, confiance, complicité, câlins et j’étais obsédé par les miennes. Course à pied, confiance en moi, carapace. Au final, je suis dans ma tour, elle m’a tourné autour en vain, et a fini par tourner les talons. J’étais tellement occupé à développer ma personne que je n’ai même pas vu qu’elle avait disparu. Bien sûr, elle partage toujours le même toit, mais plus aucun émoi.
Demain, c’est le départ. Mes pieds vont essayer de simplement avancer pendant soixante-neuf kilomètres sur un mélange de
chemins et de routes plus ou moins pentus. Sur le site internet de l’épreuve, le parcours est bien détaillé. Je n’ai pas eu envie de regarder. Je préfère le vivre que l’imaginer avant. Je n’ai de toute façon aucune tactique ; je pars avec l’intention de me nettoyer l’esprit et le corps. Et d’épater la fille à mon retour.
Bien sûr, ma femme n’a pas voulu m’accompagner pour le week-end. Elle m’a dit bonne chance et de ne pas rentrer trop tard pour sortir les poubelles dimanche soir. J’ai vraiment besoin de me nettoyer l’esprit. Tout ceci en pleine nuit, sûrement en plein froid et peut-être avec la neige comme invitée surprise. Car l’hiver est déjà bien installé en ce début décembre. C’est ma dernière nuit au chaud. Demain, c’est le grand jour de nuit.
Je n’ai pas bien dormi. J’ai quand même eu le temps de rêver que je loupais le départ et que j’essayais en vain de rattraper les autres. Ce matin, pas de course. Ça me laisse le loisir de cogiter, me voilà plein de questions et d’appréhensions. Car oui il s’agit bien d’appréhensions. « Il n’y a pas d’espoir sans crainte ni de crainte sans espoir » comme le soulignait très justement Spinoza. Côté crainte j’angoisse, j’ai la frousse, j’ai peur, je me demande si cela est bien raisonnable, si mon corps va supporter cet effort périlleux, quelles seront les conditions climatiques, si courir sans préparation spécifique n’est pas suicidaire et dangereux, si je n’en demande pas trop à mon organisme. Je crains d’avoir des passages à vide, de me blesser, de ne pas terminer la course. Côté espoir j’ai hâte d’y être, de me lancer à cœur et corps perdus dans cette belle aventure. J’ai hâte d’être seul face à moi-même et également de communier avec les autres dans cette grande fête du sport et de l’effort. J’espère que le grand air, les vastes paysages, le contact avec la nature me ressourceront moralement et physiquement. Au fond de moi, j’espère une course bienheureuse et lumineuse. Pour les novices de la course à pied, je sais que cela peut sembler absurde de vouloir sciemment se « faire mal ». L’absurdité de la vie est peut-être une des raisons qui pousse les hommes à se lancer des défis et à repousser toujours les limites. Participer à une course est peut-être un acte philosophique. J’ai l’impression non pas de me faire mal, mais au contraire de me faire du bien. Cela correspond à une étape de mon parcours initiatique, je grandis à chaque course. Je grandis en humilité et en simplicité. Je me rapproche de mon essence. Comme un acteur qui ne vit vraiment que lorsqu’il est sur scène. Quand je cours, j’inspire ma vie et quand je suis chez moi j’expire ma vie. C’est étrange, mes appréhensions ont chassé de mon esprit la fille.
J’ai couru. Et peut-être même volé. Vol de nuit. À ma femme, je ne raconte rien sur la course. Elle ne comprendrait pas. J’ai rentré les poubelles comme prévu et elle était contente. Le lendemain, au petit-déjeuner, elle n’a même pas remarqué que j’étais là. D’habitude je suis en train de courir. Là, impossible. Avec toutes les toxines flottant encore dans mon corps, mes jambes étaient hors service.
Quand je suis arrivé au bureau, tous mes collègues m’attendaient. Certains avaient même regardé ma progression en direct sur le site internet de la course. Tout le monde espérait mon récit. Alors je me suis lancé. J’ai d’abord vérifié que la fille était bien là, sa tasse à café dans les mains, ses yeux dans les miens.
— Oui cette marche-course était planante, épuisante, délirante, démente, étourdissante ! Gantés, équipés de nos bonnets violets, éclairés par nos lampes frontales et par notre foi, nous sommes partis près de 6000 et nous sommes revenus moins de 6000… Oui, la course est impitoyable, dès le cinquième kilomètre une ambulance emporte un concurrent loin de nous tous. Lentement je me suis placé dans ce long défilé humain, je me suis senti bien, soulagé de commencer à courir. Le corps se chauffe peu à peu, je cours avec retenue, j’aime ça. Nous traversons les petits villages endormis ou presque,
quelques irréductibles nous attendent joyeusement. Les premiers dénivelés annoncent la couleur, la douleur aussi. Vers le quinzième kilomètre, je fais connaissance avec trois comparses. Le courant passe très vite. Au vingtième kilomètre je ressens une douleur aiguë au genou gauche, une tendinite, impossible pour moi de courir comme avant. J’avertis mes compagnons. Ils sont avec moi et ils me jurent de m’amener jusqu’à Lyon. Il n’y a pas eu d’invités surprise tels le froid, la neige, le brouillard, mais ce mal au genou m’a accompagné pendant 48 km. Alors j’alterne course et marche avec mes compagnons dans une foulée chaleureuse. J’en oublie ma souffrance. Nous commençons à chantonner « C’est une maison bleue, adossée à la colline, ceux qui vivent là ont jeté la clef… San Francisco s’allume ». Je leur lance « Ma lampe frontale éclaire vraiment mal ! » Et l’un deux dans un sourire qui me rétorque « Forcément elle n’est pas allumée ! ». Fou rire général.

Voilà les kilomètres défilent. Ils défilent plus ou moins facilement. Les chemins deviennent plus gras et caillouteux. La nuit nos appuis sont plus délicats, moins sûrs. Il y a des chutes. On se relève. La nuit avance au rythme des petits sentiers, des portions de route, et de nos discussions. Discussions sur la vie, l’amour, la course, sur l’enfance, sur les femmes, les hommes. Cette nuit est particulière. Les liens se resserrent. L’ambiance est sincère.
La nuit tire à sa fin, les coqs chantonnent, le ciel est gris-rose, les collines sont belles. Sept heures que nos corps s’activent et pourtant toujours avec la joie d’être ensemble, de participer à une belle aventure. Nous parlons toujours, mais le ton se fait plus bas, la voix un peu cassée, la fatigue est bien palpable. On avance encore et encore. Les ravitaillements sont des trésors, ils nous apportent à boire et à manger, du réconfort et de la gaieté. Les bénévoles sont admirables. Et patients.
Les kilomètres passent. Nous sommes dans un état second. Nous apercevons au loin la cité lyonnaise. Cela sent la fin, mais les quinze derniers kilomètres seront physiquement très difficiles. Chacun avec notre douleur nous avançons, nous savons que le but est à portée de foulées, que nous allons arriver au bout. Les descentes deviennent plus traumatisantes que les montées, mais jamais nous ne pensons abandonner. Le long du Rhône nos corps fatigués prennent le vent glacial en pleine face, c’est la dernière étape avant l’arrivée. Je franchis la ligne 11h31 après le départ. Je suis épuisé, mais tellement heureux et fier. J’ai grandi un peu plus cette nuit-là, mais on ne grandit jamais seul. C’est grâce à tous ceux qui m’ont encouragé ainsi qu’à mes compagnons de route, mes anges gardiens, que j’ai vécu ce beau moment de vie.
Tous mes collègues m’ont écouté pieusement. C’était étrange, ce silence. Et puis, ils m’ont félicité les uns après les autres. Le chef est arrivé à 9h45 comme tous les jours et a vite dispersé la foule de mes admirateurs. Le chef avait peut-être peur que je crée un groupe de coureurs à pied dans le Ministère, ce qui aurait sans doute mené le syndicat à exiger la mise à disposition de douches. Il se voyait déjà au plus bas dans les quotas de télégrammes envoyés. C’est dingue ce qu’un chef réfléchit vite et bien.
La fille qui avait bu son café et mes paroles et qui n’avait visiblement pas peur du chef a soudainement pris la parole.
— J’ai donné ma démission, je pars à la fin du mois.
— Ah bon ! Tu ne te plaisais pas ici ?
— Au contraire, c’était vraiment chouette, une belle expérience, mais mon petit ami est muté à l’étranger alors je le suis et il m’a même demandé en mariage.
— Il fait quoi dans la vie à part te demander en mariage ?
Je sentais mon cœur battre des records de vitesse. Mais je ne laissais rien paraître.
— C’est un Gamer professionnel
— Un quoi ?
— Un joueur professionnel, il teste les jeux vidéo.
— Ah ! Vous partez où ?
— À San Francisco ! C’est drôle que vous ayez chanté cette chanson pendant votre course. Bravo, au fait ! À votre âge, c’est courageux. Mon père n’aurait pas ce courage.
— Oh non, ce n’est rien !
Là, j’ai senti les muscles de mes cuisses se raidir comme lorsque je monte une côte de première catégorie. Je ne savais plus quoi lui dire, je trouvais que rien n’était drôle et surtout je me suis senti si vieux d’un coup. Je venais de courir soixante-neuf kilomètres pour une fille qui allait épouser un type qui passait ses journées assis derrière un écran. J’avais l’impression d’être un gamin. Un vieux gamin qui avait tourné stupidement en rond comme les petites voitures du circuit électrique de son enfance. Le héros chimérique que je m’étais inventé n’était ni beau, ni fort, ni intelligent, ni courageux, ni aventurier, ni sportif, ni aimable, ni généreux, ni visionnaire. Je marchais en boitant, j’avais pris dix ans en une nuit, je n’avais pas lu un bouquin depuis deux ans ni vu un film en entier tellement les entraînements m’épuisaient. J’avais pendant deux ans couru toujours le même parcours excepté la course de nuit et quelques courses de quartier. J’avais eu peur d’explorer d’autres chemins. Je n’avais jamais dit bonjour aux autres coureurs que je croisais. J’avais même une fois un jour de canicule refusé de prêter ma gourde remplie d’eau. Et surtout, je n’avais pas vu que la fille ne m’envisageait pas comme un possible flirt, mais seulement comme un collègue amusant tellement différent de son père du même âge. Je me retrouvais seul devant la machine à café, mon gobelet à la main, le corps et le cœur endoloris. Je ne savais pas qui avait le plus mal. Mes jambes ou ma tête ? Ma tête, sans doute. Dans mon cœur se brisaient tous les beaux rôles que je m’étais inventés. Deux ans à rêver en short et baskets, les yeux ouverts et rivés vers une fille qui se foutait bien de mes petites foulées. Deux ans pour en arriver là, devant la machine à café, seul. Le gobelet a quitté ma main. J’étais incapable de me baisser pour le ramasser et le jeter à la poubelle. J’avais envie à ce moment précis d’être un gobelet qu’on remiserait dans un sac plastique, qui se retrouverait dans un centre de tri des déchets et qui finirait peut-être par retrouver une nouvelle vie.
Le soir, quand ma femme m’a vu, car elle m’a enfin vu, elle m’a trouvé un air étrange. J’étais devant l’écran de notre ordinateur et je contemplais des photos de San Francisco. Elle a dû croire que je préparais un voyage surprise. Elle n’a rien dit et elle m’a demandé si j’allais bien, que j’avais l’air fatigué. Je l’ai regardée. Je crois que ça faisait deux ans que je ne l’avais pas regardée. Elle était belle. Dans ses yeux, de l’amour et de la tendresse. Elle m’a dit : je suis allée sur le site internet de la course, j’ai vu des vidéos, je suis fière de toi. C’est beau ce que tu as fait. Elle n’a pas parlé de mon âge ni de son père. Je l’ai embrassée comme un gamin.
Premier janvier. 9 heures du matin. Je cours sans autre but que de courir. Le ton est donné pour la nouvelle année. La fille est dans l’avion direction l’Amérique. Je suis dans mes baskets, direction la forêt. En rentrant, je vais m’arrêter chez le boulanger. Il aura bien une baguette bien cuite et deux cookies bien tendres.

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cendrine borragini-durant · il y a
Très beau texte. A travers sa course, le personnage nous entraîne dans ses réflexions sur le sens de la vie, la fragilité du couple, la quête de soi à travers le dépassement... Le tout écrit avec grande élégance, jalonné de pensées profondes qui n'écrasent pas mais donnent envie de chausser ses baskets et d'échapper à ce qui rend nos corps et nos coeurs trop lourds pour avancer. Très grand moment de lecture matinale!
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Lisa Marimbordes · il y a
Je vous remercie pour votre commentaire encourageant.
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Adrien Neves · il y a
C'est l'émotion avec ou contre la performance, qui prédomine. "nous sommes techniquement parfaits". Une course existentielle sur les effets du désir, l'identité, une course contre soi-même ? Le personnage existe dans les foulées de son solipsisme et son final, sur fond de quotidien, flagrant de simplicité.
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Lisa Marimbordes · il y a
Merci pour votre passage. La quête d'identité, une course de fond, sans fin...
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Odile Marimbordes · il y a
bravo pour ce texte qui donnerai (presque!!) envie de se mettre à courir tellement les sensations sont excellemment décrites! j'adore ton style fluide!
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Lisa Marimbordes · il y a
Merci !
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M. Iraje · il y a
Une course de qui m'en a rappelé bien d'autres ... " Roanne / Thiers " en particulier, pendant quelque années ... , 100 kms. de Millau, et une carrière sédentaire dans la fonction publique pendant plus de quarante ans.
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Lisa Marimbordes · il y a
Vous êtes donc un coureur averti ! J'ai voté pour votre poème.
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Firmin Kouadio · il y a
Vous avez injecté quelques pensées de vie pour ceux qui s'exercent à la réflexion. On s'ennuie quelquefois dans la vie, on ne s'ennuie pas quand on vous lit. Votre écriture est en effet très plaisante à lire, agréable à l'ouïe aussi. Et vu l'excellence de votre plume, je voudrais vous inviter à découvrir "en mal d'humanisme" en compétition aux jeunes écritures. Votre retour m'aiderait beaucoup à m'améliorer.
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Lisa Marimbordes · il y a
Merci pour ton commentaire. Je vais lire ton oeuvre.
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Philippe Barbier · il y a
EXCELLENT . Pour info je viens de rentrer de mon footing, Avec une différence par rapport à votre héros, moi je cours depuis plus de 40ans...Vous avez une belle plume MERCI
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Lisa Marimbordes · il y a
Merci infiniment pour votre message.
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Lasana Diakhate · il y a
Un magnifique texte , très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽👏🏽👏🏽
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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Lisa Marimbordes · il y a
Merci !
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Marie Juliane DAVID · il y a
Un texte fascinant et très original!
Un plaisir de vous lire!
Ma voix et bonne chance pour cette compétition!
En passant, si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon oeuvre "Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures. Pour y accéder plus facilement, vous pouvez cliquer sur mon nom en haut de ce commentaire!
Merci d'avance de passer!

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Lisa Marimbordes · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Ozias Eleke · il y a
Très émouvant. Une belle histoire merveilleusement racontée. J'ai adoré.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Lisa Marimbordes · il y a
Merci beaucoup.
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Eric diokel Ngom · il y a
Magnifique un texte original et bien structuré ..j'ai beaucoup apprécié .. merci de consulter mon œuvre que vous pouvez soutenir .. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Lisa Marimbordes · il y a
Merci pour votre commentaire.

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