Bella Vita

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Ljubljana, 2007.

Ceux qui habitaient Vič, zone périurbaine de Ljubljana, ne pouvaient tous se targuer de vivre dans les beaux quartiers de la capitale slovène. Un petit supermarché y avait été érigé aux côtés de vieux locaux industriels, quelques bars peu fréquentés, un parc, une petite église mais aussi une modeste résidence étudiante qui offrait aux rares locataires des chambres minuscules, deux salles de bains collectives et une cuisine réparties sur un seul étage niché sous un même toit. Tout lieu agglomérant ainsi autant de jeunes personnes apportait normalement du dynamisme dans les alentours, de la vie, de la fougue, que ce fût en ville ou en banlieue ; mais pas cet internat. La bâtisse qui abritait les locataires se fondait dans un décor trop calme où l’humidité d’une petite rivière, ruisselant à vingt mètres de là, rongeait continuellement le bois d’une façade noire imprégnée d’odeurs de pissat. De rares passants venaient déambuler dans les parages sans imaginer que ces cabanes délabrées et fragilement construites pussent être habitées. Dès qu’elles entraient dans leurs champs de vision, trois de leurs cinq sens étaient attaqués d’emblée. La vue, par la glauque ambiance de l’endroit digne d’un classique de Hitchcock ; l’odorat, par les odeurs acides d’urine mêlées à un parfum pourri de bois humide ; et enfin l’ouïe, par le silence de mort qui s’infiltrait par les oreilles pour y propager un sentiment d’appréhension dans tout le thorax. Un soir, vers minuit, près de l’entrée de la résidence, une fenêtre de chambre éclairée y indiquait le seul signe de vie. À l’intérieur, Bella se préparait comme chaque fin de semaine pour aller danser anonymement au milieu d’une centaine de personnes. Bella, qui ne s’appelait Bella que depuis peu, avait jeté son dévolu sur le prénom « Anastasia » dix jours plus tôt. Peu lui importait le caractère insensé de ces autoprénominations régulières tant que son vrai prénom restait secret. Elle ne le communiquait à personne, pas même à l’homme qu’elle avait failli épouser, car en plus d’être inesthétique, il portait malheur. Du moins, Bella en était persuadée. Quel destin aurait été le sien si sa mère l’avait nommée autrement ? Peut-être aurait-elle fui la Bosnie avant d’être témoin de cette guerre sanglante qui avait ôté la vie de quelque 100 000 âmes ? Peut-être aurait-elle évité de se séquestrer dans une prison mentale où défilaient en permanence ses souvenirs de cadavres éparpillés de-ci, de-là, dans les rues de Sarajevo ? Peut-être aurait-elle esquivé la route de ce soldat serbe qui, en lui collant un revolver contre la tempe, avait lui aussi élu domicile dans cette prison. Et qui sait ? Peut-être aurait-elle également eu le choix de ne pas découvrir l’intimité d’un vieillard qu’elle avait invité à jouir en elle en échange d’aide pour l’obtention de sa nationalité slovène. La guerre, l’immigration et la précarité avaient eu raison de son optimisme puéril, substitué depuis lors par une attitude aigrie, provocatrice et révoltée contre tout. Contre elle-même pour commencer, contre les Slovènes qui étaient « tous racistes », contre les Serbes, cela allait de soi, contre les ressortissants des autres pays d’ex-Yougoslavie qui lui rappelaient douloureusement son passé, contre l’homme qu’elle devait épouser et qu’elle aimait encore éperdument, contre la vie, les riches, les pauvres, Dieu, si celui-ci existait et enfin, contre les Turcs qui étaient tous des « hypocrites ». Ce jugement de valeur envers les Turcs avait des fondements historiques. Pour Bella, ce fut l’Empire ottoman qui avait importé l’Islam dans son pays d’origine et qui était, de facto, lié à cette guerre de Bosnie. Si elle s’apitoyait sur son sort le plus souvent, c’est qu’elle ne percevait aucune échappatoire à l’horizon de son existence. Après tout, n’était-elle pas qu’une Bosniaque de Slovénie, citoyenne de seconde zone qui, par ailleurs, avait laissé tourner son horloge biologique une décade de trop, réduisant ainsi à néant ses chances de devenir mère ? Ce dégoût d’elle-même et de ce qui l’entourait était somme toute mêlé au fantasme d’une vie meilleure à Paris, New York ou Londres avec cet homme qui lui était promis. À l’orée de la cinquantaine, son souhait le plus cher consistait à tourner la page, adopter une autre vie ailleurs, renier ses origines qui ne lui apportaient que mépris et se faire passer pour une amnésique qui aurait tout oublié de son passé. S’approprier de nouveaux prénoms était un bon début, mais en attendant de mettre vie à ce projet, elle n’avait que trois occupations. La cigarette, la boîte de nuit « Global » et le sexe, chaque semaine, avec des inconnus, au gré des rencontres.

Les hommes, Bella les avait déshabillés par centaines. D’ailleurs, elle s’était fait une idée du niveau de vie des pays du monde en les invitant chez elle. Il lui suffisait simplement de contempler leurs réactions lorsqu’ils s’immisçaient dans sa chambre étudiante dont le plafond mansardé accentuait l'exiguïté. Les Hollandais, les Allemands et les Australiens adoptaient une réaction tellement commune qu’ils en devenaient prévisibles. À peine le seuil de la porte franchi, c’est avec béatitude qu’ils scrutaient du regard les murs rose bonbon imbibés d’humidité, les différentes fissures qui lézardaient le plafond et les vieilles armoires récupérées qui tenaient à peine debout. « Comment peux-tu vivre ici ? » demandaient-ils. Bella qui n’avait pas le luxe de choisir autre tanière déduisait seule que ces hommes venaient de pays riches et qu’ils n’étaient point habitués à la pauvreté. Les Africains, qu’ils fussent du nord, du sud ou du centre, regardaient à peine l’intérieur de l’appartement, ce qui signifiait pour Bella que la vie était difficile en Afrique. Les Allemands étaient, quant à eux, tous riches, sans exception. Ce soir-là, Bella ne pouvait prédire le type d’homme qui allait lui plaire, certes, mais dans les choix qu’elle opérait pour sa sélection, elle avait certains principes indélogeables. D’abord la nationalité. Ses aspirants ne devaient être ni turcs ni yougoslaves. Ceux qui remplissaient ces conditions ne pouvaient rien espérer s’ils ne répondaient pas aux critères de beauté qui étaient les siens. Si leur visage était orné de cheveux longs, de yeux bleus, d’un petit nez ; s’ils étaient en surpoids ou s’ils la gênaient dans ses pas de danse, ils subissaient par la parole ou la gestuelle un franc message traduisible par un « casse-toi ! » dénué de pitié. Bella accordait peu de crédit aux remarques que sa tenue aguichante pouvait provoquer. « J’ai vécu la guerre ! » répétait-elle à qui voulait l’entendre. Si ceux qui la critiquaient avaient été contraints de fuir leur pays, auraient-ils obtenu meilleure distraction pour pallier ce train de vie monotone et ennuyeux ? Rien n’était moins sûr. Chaque sortie en boîte était une évasion qui méritait une tenue à la hauteur de l’occasion. Debout au milieu de sa chambre, Bella avait son rituel. Elle se pavanait d’abord en sous-vêtements devant un long miroir aux bords brisés pour admirer son reflet qui, selon ses termes, était la perfection même, la magnificence incarnée, la beauté féminine dans toute sa splendeur, l’une des rares créatures sur terre à qui l’on pouvait légitimement attribuer le prénom « Bella ». Après ces longues contemplations accompagnées de louanges formulées à l’attention de son propre corps, elle s’immobilisait face au lit où s’amoncelaient toutes ses jupes, plus courtes les unes que les autres. Laquelle choisir ? Cette question revenait inlassablement chaque vendredi soir. Tout allait dépendre du débardeur qui allait envelopper son buste. Elle enchaînait toujours différentes combinaisons avant de sélectionner la plus adéquate. Le noir mettait en valeur ses yeux turquoise et faisait ressortir la clarté de ses cheveux blond-platine. Ce soir-là, elle se résolut à enfiler une mini-jupe blanche en soie scintillante et un haut rose clair qui laissait entrevoir le haut de sa petite poitrine. Elle fit plusieurs allers-retours entre son lit et son miroir afin d’évaluer sa combinaison. Une fois satisfaite, elle pivota sur elle-même jusqu’à se voir de profil, puis comme à chaque fois, elle bomba les fesses en leur infligeant une claque accompagnée d’un murmure : « I am such a bitch ». Dans un geste qui clôtura son récital, elle s’aspergea d’un parfum abordable aux allures luxueuses et rejoignit la portière du taxi qui venait de stationner à la hauteur de l’entrée de la résidence.
— Dober večer ?
— Global.

Le « Global » était une célèbre boîte de nuit où Slovènes et étrangers venaient essentiellement pour se séduire, se défouler, s’amuser. Et cet itinéraire qui liait Vič à Global, Bella le connaissait par cœur puisque c’était le seul qu’elle empruntait lorsqu’elle dépassait les limites de son quartier. Combien de fois en avait-elle fait le parcours ? Contrairement à ses habitudes, elle demanda au chauffeur de la laisser à cent mètres de la discothèque, au bord de la Ljubljanica, le canal qui traversait le centre de la ville en contournant le petit château sur la colline. Avant de s’immerger dans la foule, Bella avait éprouvé l’irrésistible besoin de prendre l’air, faire quelques pas dans un environnement extérieur afin de compenser un confinement qui avait duré toute une semaine sans qu’elle en fût même consciente. À mesure qu’elle avançait, elle réalisait que dans son oisiveté et son existence sans but, les jours se confondaient tant qu’elle ne les discernait plus. Une fois la petite place des Trois Ponts dans son champ de vision, elle s’assit au pied de la statue de « France Prešeren », le grand poète slovène qui s’était définitivement scellé dans la mémoire de son pays. L’animation de la foule qui traversait la petite place, les cafés restaurants, les lumières, l’harmonie architecturale pensée par Jože Plečnik donnaient beaucoup de charme à cet endroit que Bella trouvait laid et insipide. Rien de ce qui pouvait être slovène ne pouvait éveiller en elle un soupçon d’intérêt. Pas même les nombreux atouts touristiques et naturels du pays que l’on aimait à surnommer « la perle des Alpes ». Dans le royaume de la verdure, Bella ne percevait que du gris. Lorsqu’elle était réfugiée de guerre et sans-papier, elle n’existait aux yeux de personne. Puis quand la nationalité slovène lui fut accordée, elle finit par songer que jamais elle n’aurait été l’égale des Slovènes qui, de toute façon, l’auraient dénigrée en jalousant un talent inné qu’elle pensait posséder. Ce fut manifestement le cas lorsqu’elle exerçait encore son métier d’aide-soignante dans un hôpital d’où elle aurait été licenciée par un employeur qui n’affectionnait pas particulièrement pas les « čefur »*. Du moins, c’est ce qu’elle mettait en relief d’un air convaincu. Lorsqu’elle eut assez respiré l’air du centre-ville, Bella se leva pour se rendre au « Global », laissant derrière elle la statue de Prešeren dont elle ignorait volontairement tout. Pourtant, le poète et Bella partageaient au moins un point commun, celui de s’être durablement embourbé dans les tourments d’une histoire d’amour impossible. Dans une église, France Prešeren avait remarqué une jeune bourgeoise, Juljia Primič, dont il fut immédiatement très épris. Il composa alors des poèmes dans le but de la séduire. Mais depuis cette rencontre, Prešeren ne parvint plus à approcher Juljia qui épousa un autre homme plus fortuné. Dans son malheur, le poète rédigea les vers qui firent sa célébrité. Sur cette petite place des Trois Ponts, Prešeren se tenait debout, les yeux rivés vers l’autre bout de la place où était discrètement sculpté le visage de Juljia sur le mur de sa propre maison. Bella n’avait jamais remarqué cette sculpture. Et pour elle, l’immense statue du poète ne représentait rien de plus qu’un amas de pierres polies. Pourtant, son ex-futur mari devenu inaccessible représentait les souvenirs amers d’un bonheur décapité. Avant qu’il ne la quittât deux ans plus tôt, il était un projet de vie, une promesse d’avenir radieux, sa passion, sa famille, son ami, bref, son tout. Depuis, il devint son plus grand regret, sa détresse, son désespoir. Incapable de se concentrer au travail après sa séparation, Bella fut de nouveau licenciée et se maintint économiquement à flots grâce à ses économies ou peut-être également grâce à différentes allocations. Deux années durant, de longues journées ennuyantes rythmées par la solitude et le désarroi défilèrent au fil des saisons.

Si le vendredi était jour de prière pour les musulmans de Bosnie et du reste du monde, il était jour de fête pour Bella de Ljubljana. Elle finit par regagner l’immeuble de la discothèque. Les pistes de danse étaient au dernier étage. Dans cette configuration architecturale, Bella sentait à chaque fois l’adrénaline monter au même rythme que l’ascenseur. Sans cet endroit qu’elle avait fréquenté tant de fois, « sa vie n’aurait pas valu la peine d’être encore vécue ». Au moment où elle eut cette pensée, elle passa sous le nez d’un vigile dont l’attention était focalisée sur les hommes qu’il se devait de filtrer en fonction de leur comportement et style vestimentaire. Bella ou quiconque n’imaginait que cet homme, lui aussi originaire de Bosnie, allait, quelques mois plus tard, provoquer la fermeture définitive du « Global » en cognant trop fort sur un jeune slovène, entraînant ainsi sa mort et faisant naître, par ailleurs, une indignation générale dans tout le pays. Elle l’ignora et avança jusqu’à l’entrée de la salle qu’elle contempla pendant quelques secondes. Tous ses soucis s’étaient d’ores et déjà envolés, la piste grouillait d’hommes qu’elle pouvait facilement avoir, tout était parfait. Certains pouvaient qualifier la musique du lieu de bruit en la comparant aux sonorités abrutissantes émanant de casseroles sur laquelle des adolescents taperaient comme des forcenés. A contrario, Bella faisait partie de ce qui donnaient à ce type de composition le titre de « musique accessible aux connaisseurs capables de la ressentir pour entrer en trans ». Avec bon entrain, elle synchronisa sans attendre ses mouvements au rythme dynamique émanant des enceintes puis elle se fondit dans la masse, devant ainsi une personne parmi d’autres dans tout ce tumulte. Cependant, si Bella avait dû faire une métaphore d’elle-même en ce moment précis, elle aurait dit qu’elle était une étoile brillante de mille feux au milieu de tout le monde. Elle ferma les yeux de manière à sentir son âme la quitter pour s’élever et flotter au-dessus des autres. Deux mains masculines s’agrippèrent à sa taille par derrière et la firent ainsi revenir chez les mortels. Bella ne repoussa pas le mâle en rut, bien au contraire, elle joua le jeu en se frottant à lui avant même de découvrir son visage. Elle sut quelques minutes plus tard que son danseur était italien, comme cet ex qu’elle voulait épouser. Ah ces italiens ! Bella les appréciait tant ! Pour elle, ils appartenaient à la catégories des hommes qui savaient le mieux courtiser. Mais celui qui se dandinait devant elle était légèrement trop gros. Elle lui fit donc signe de s’éloigner et continua ailleurs. D’autres mains se posèrent sur sa taille ou sur ses fesses. Bella se prêta à un jeu coquin à travers lequel elle s’adonnait volontiers à ses prétendants dans un premier temps pour ensuite les rejeter. Bien qu’elle ne crût plus en Allah, Bella ne touchait pas aux boissons alcoolisées. Certaines habitudes musulmanes lui étaient restées. Jamais elle ne consommait de porc par ailleurs. Elle commanda alors son Schweppes au comptoir pour un court intermède. Même durant ces moments de récupération, des hommes venaient se prêter au jeu de la séduction par n’importe quel moyen.
— Excusez-moi, fit l’un d’eux. Mon ami assis là-bas vous trouve mignonne.
Bella regarda dans la direction indiquée. Quel con ! pensa-t-elle, être timide à ce point à son âge, il ne pouvait être que slovène ! Elle formula en français une phrase qu’elle avait apprise par cœur pour se faire passer pour une étrangère :
— Laiss’moa tronquile !
Puis elle tourna le dos à l’homme qui était venu l’aborder. Le temps d’une soirée, elle réalisait ses fantasmes. Elle n’était plus bosniaque mais française, italienne, anglaise ou américaine. Tout dépendait des langues que parlaient ses interlocuteurs. Aux hommes avec qui elle s’entendait le mieux, elle ne cachait pas toujours ses origines. Étonnamment, une certaine joie de vivre émanait d’elle. Il ne lui fallait pas longtemps pour se montrer taquine et blagueuse. L’une de ses blagues préférées portait le titre de « L theory ». Par analogie à cette lettre qui possédait un long trait vertical et un court trait horizontal, la théorie prédisait que les hommes de grande taille avaient un petit pénis. Et comme un « L » couché, les hommes de petite taille en avaient un long. À la question « how old are you ? » que Bella trouvait indiscrète, elle répondait systématiquement « how long is your dick ? » avant d’éclater de rire devant les expressions béates et incrédules de ceux qui s’engageaient dans ce terrain glissant qu’était son âge. Lorsque la relation durait plusieurs jours, elle s’exprimait sur le malheur d’être bosniaque, sur la guerre, sur Irena, sa sœur, la seule personne à qui elle tenait vraiment et qui, pour rester à Ljubljana, avait épousé un slovène de classe moyenne diagnostiqué schizophrène. Cette sœur demandait souvent aux amis de Bella :
— As-tu déjà eu faim dans ta vie ?
Les musulmans et les juifs se tiraient d’affaire sans encombre puisque dans leurs cultes, ils observaient régulièrement les jeûnes du Ramadan ou de Yom Kippour. Cependant, ils avaient beau puiser dans leurs anecdotes, rétorquer devenait plus délicat quand Irena insistait :
— As-tu déjà VRAIMENT eu faim dans ta vie ?
Derrière cette question peu commune, déstabilisante mais surtout, lourde de sens, Irena, à l’instar d’un miroir surnaturel, leur renvoyait le reflet de leur bien-portance, de leur chance d’avoir grandi et vécu dans un monde en paix ; car pour être crédible en prétendant déjà avoir eu faim, un simple jeûne ne suffisait pas, aussi long fût-t-il. Dans son langage, avoir eu faim signifiait plutôt avoir passé plus d’un mois sans manger, avoir ressenti des crampes stomacales permanentes dues au manque de nourriture et intensifiées, qui plus est, par l’anxiété corollaire à l’instinct de survie. Avoir eu faim, c’était avoir fait des efforts surhumains malgré l’épuisement, avoir passé des journées à supporter un tournis constant, avoir été désespéré au point de s’être agenouillé et avoir collé son front au sol pour boire de l’eau boueuse, s’accommoder de branches et de feuilles d’arbres en guise de repas. Avoir eu faim, c’était s’être senti déshumanisé, avoir frôlé la mort en manquant de peu de se faire assassiner. Irèna ne ratait jamais une occasion quand il s’agissait de détailler cet épisode familial durant lequel, elle, Bella, son frère et ses parents avaient traversé une dense forêt à pied pour fuir la Bosnie sans disposer de nourriture et ce, durant plusieurs semaines consécutives. Dans leur évasion, les soldats à leur poursuite dégoupillaient des grenades avant de les lancer hasardeusement vers le ciel. Paniquée, la famille détalait sous le bruit des explosions tout en essayant de se cacher. Puis, lorsque les parents s’étaient arrêtés pour reprendre leur souffle, une grenade enfumée venue de nulle part chuta à leurs pieds, au beau milieu d’une flaque d’eau. Fut-ce l’eau qui la désamorça ou l’intervention divine ? Dans l’hypothèse où ce fut Dieu, Bella se demandait quelle cohérence donner à ses actes.

Bella était toujours au Global où deux hommes avaient réussi à maintenir une discussion stable autour de son verre de Schweppes. Il arrivait que ces relations éphémères durassent plus d’une nuit, auquel cas Bella se livrait plus à ses nouveaux confidents. Elle aimait parler des champs de maïs de Bosnie qui s’étendaient à perte de vue et dont la plate homogénéité était parfois perturbée par des îlots de plantations plus hautes qui ressemblaint à des bunkers construits aléatoirement sur des plaines. Bella s’esclaffait d’un rire prolongé lorsqu’elle expliquait que les cadavres humains étaient de bons engrais et qu’aux endroits où les plantes avaient poussé plus haut se trouvaient des morts dont les corps sans vie s’étaient décomposés au milieu des champs, faute d’avoir été découverts durant la guerre. Puis quand elle retrouvait son humeur maussade, elle évoquait les sentiments intenses qu’elle éprouvait encore envers son ex conjoint italien qui, fut un temps, lui semblait acquis. De même, elle relatait les détails qui avaient précédé la grande séparation et expliquait comment, un soir pas comme les autres, elle se préparait à danser seule au Global avec ses rituels devant son miroir, sous le regard réprobateur de son ami italien qui, comme à son habitude, contemplait la situation avec dépit ; mais qui néanmoins, l’avait acceptée. Leur accord tacite consistait à laisser Bella aguicher sans toutefois jamais s’adonner aux plaisirs charnels avec autrui. Cette pratique occasionnelle lui permettait de répondre au besoin de se sentir désirée en dehors de son couple. Bella dansa donc légitimement collée-serrée à des inconnus sans vraiment prêter attention aux amis d’enfance de son compagnon, qui étaient de passage à Ljubljana et aussi présents au Global ce soir-là. Lorsqu’ils la reconnurent, ils l’épièrent alors dans ses moindres gestes pour avoir la confirmation de ce qu’ils avaient entrevu. Et par loyauté, ils contactèrent leur ami commun sans attendre pour lui rapporter que sa fiancée ne le respectait pas, qu’il avait été dupe et que dans cette histoire, il était le dindon de la farce. Si Bella avait su que la présence de ces individus allait provoquer une rupture imminente, jamais elle n’aurait joué à jeu si risqué. Ces hommes étaient désormais témoins de ce que le conjoint italien ne pouvait assumer publiquement. Son secret n’était plus un secret mais la source d’une profonde humiliation. Il feigna alors l’offuscation pour décider de rompre sans plus attendre et à contre-coeur. Bella, qui n’eut cesse de répéter qu’elle avait respecté leur accord, préféra penser que tout ceci n’était que prétexte ; que la vraie explication résidait dans son appartenance à la Bosnie, pays d’origine de malheur, mal vu de tout le monde, même de celui qu’elle voulait épouser. Elle fit tout pour le reconquérir par des stratégies aussi vaines que des coups d’épée portés dans l’eau. Et pour cause, l’honneur et la réputation de son italien étaient touchés jusqu’aux fins fonds de son village natal où sa famille même subissait colportages et médisances. Depuis ce jour, Bella ne répondit plus à la question « kako si ? »*. Qu’allait-elle faire dès-lors, après deux ans de rupture ? Probablement continuer à vivre le vague à l’âme sur un rythme, tantôt monotone, tantôt extrême, puis offrir un jour des prestations sexuelles contre de l’argent tant que son corps restait convoitable. Ce fut la dernière chose qu’elle me confia dans une terrasse du centre-ville de Ljubljana. Depuis, je ne la revis plus jamais.

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*čefur : Terme hautement péjoratif qui désigne les ressortissants de Bosnie, Serbie, Macédoine principalement.
*Kako si : comment vas-tu ?

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Julien1965 · il y a
Par ce texte, vous ouvrez des perspectives en nous proposant de retourner dans une région si proche de la France qui a connu la guerre dans les années 1990. J’ai lu peu de choses sur ce conflit vécu de l’intérieur et je dois vous dire que ce que vous écrivez sur Bella, sur l’horreur de cette guerre qu’elle a dû traverser, ainsi que le passage sur la faim sont remarquables et je pèse mes mots…
Beaucoup de densité dans votre texte, et ce portrait de Bella, je ne peux pas l’oublier. Pas de Dolce vita pour elle.

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Raouf BOUKHRIS · il y a
Ce n'est pas une personne dont le récit personnel indiffère en effet. Douze ans après notre rencontre fortuite, j'ai souvent une pensée pour elle. Merci pour votre commentaire.
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Nelson Monge · il y a
Un sujet complexe et délicat dans une ville qui a retrouvé aujourd'hui un charme certain.
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Mireille Bosq · il y a
Vous semblez bien connaître l'histoire de cette terrible guerre de Bosnie qui a fait s'affronter, parfois au sein même des familles, les différentes ethnies. l'étrange personnalité de Bella noie sa propre dérive née de cet inextricable conflit pour oublier? Pour survivre? Un texte marquant.
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Raouf BOUKHRIS · il y a
Pour oublier, survivre et, paradoxalement, pour exister.
Merci Mireille Bosq.

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire touchante, écrite avec beaucoup de sensibilité et d'émotion ! Une invitation à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1

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