Beethoven

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Elle écoutait Beethoven. Toute la journée, en boucle, la sonate au clair de lune.

Encore, encore, encore.

Elle aimait la joie qui transpirait des deuxième et troisième mouvements, autant que l'aura calme du premier. Ces rythmes apaisaient son cœur battant.

Encore, encore, encore.

Des heures entières, le piano jouait inlassablement dans le petit lecteur. Cela faisait déjà trois jours. Trente-six heures et vingt minutes exactement, depuis qu'elle était entrée dans cette pièce.

Encore, encore, encore.

L'homme en blouse, les dents brillantes avec un nez en forme de tubercule qui ne perdait pas la moindre occasion pour montrer le développement médiocre de ses biceps avait demandé à la gentille femme à la peau de porcelaine de l'installer dans le lit au milieu de la chambre.

Encore, encore, encore.

En se tenant maladroitement sur ses pieds, elle était entrée dans ce nouvel univers. L'infirmière avait dit quelques mots, un charabia incompréhensible, et l'avait abandonnée. Il n'y avait que le lit, des rideaux jaune pisse et sur la commode, le lecteur avec un CD de Beethoven.

Encore, encore, encore.

Tout était impeccablement propre. D'un blanc immaculé. Aucune visite ne venait la distraire, hormis celle de l'infirmière qui lui amenait des kilos de paperasse couverts de pourcentages, de courbes, de latin et de mentions « Signature ». Juste elle et Beethoven.

Encore, encore, encore.

On lui avait servi une assiette de gélatine à l'arrière-goût de carotte et à l'assaisonnement visqueux. Elle aurait tout donné pour un sandwich. Sauf Beethoven. L'assassiner revenait au même, excepté le fait que ce crime serait déguisé en une dépression de cause inconnue et le coupable jamais confondu.

Encore, encore, encore.

L'opération devait avoir lieu la veille. Le chirurgien était passé observer le bétail qu'il allait découper et recoudre. Ils étaient des animaux. Ouvrir la bouche, montrer ses dents, souffler ici, regarder par là, tendre un bras, plier une jambe, obéir. Le joug écrasant de l'homme au stéthoscope, et elle qui s'en échappait, grâce à Beethoven.

Encore, encore, encore.

Il masquait ses peurs, le scalpel et les seringues. Les notes comme des vagues paisibles qui s'échouaient dans sa tête, et l’anesthésiste. Puis le sommeil, avec Beethoven, encore.

Elle se réveilla dans une grande salle, où se déroulait une chaîne de lits bordés. Toutes sortes d'estropiés couchés là, et elle qui flottait au milieu. Elle sentait le poids dans son ventre envolé, mais son cœur engourdi. Où était le lecteur ? Où était Beethoven ?

Encore, encore, encore !

Pourquoi était-elle venue ici ? Pourquoi cette femme lui parlait-elle dans une langue qu'elle ne comprenait pas ? Elle se sentait perdue, noyée. Elle ne se rappelait que de la sonate, ce début lent et serein, ces quelques notes...

Encore ! Encore !

La femme en blouse rose pêche délavé l'avait raccompagnée dans sa chambre. Là, le voici, le petit lecteur, et Beethoven qui sommeillait à l'intérieur. Le premier mouvement s'envolait et les tiraillements à travers son corps tout juste éveillé aussi.

Encore, encore...

Le chirurgien était repassé. Toujours dans cette langue qu'elle ne comprenait pas. Peu à peu, Beethoven lui faisait recouvrir la mémoire.
La guerre dans son pays, les bombes, la fuite, la peur.
Les passeurs, le bateau, la tempête, le naufrage, les noyés, la côte, la peur.
L'errance, les frontières, le camp de réfugiés, la peur.
Le train, l'Europe, le rejet, les petits boulots, les patrons peu scrupuleux, l'enfant qui grandissait en elle, la peur.
Le malaise, l'hôpital, Beethoven.

Encore...

Plus d'enfant, ni de toit, ni de famille. Orpheline de conscience, adoptée par le virtuose allemand de deux-cent-cinquante ans son aîné. Beethoven l'avait recueillie. Elle s'endormit.
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Amussée · il y a
Éternel pouvoir de la musique... éternel pouvoir de la musique de Beethoven !!
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JadeGo · il y a
Tout à fait ! Il fait partie, selon moi, de ces artistes au génie intemporel... Merci de votre lecture !
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de l air · il y a
Quoi de neuf ? .... Beethoven ! C'est vrai qu' Il peut faire des miracles ... En tout cas, Il éclaire ma modeste vie. Merci pour ce beau texte !
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JadeGo · il y a
Les génies transcendent les époques... et leurs contemporains. Merci à vous de l'avoir lu !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
La musique, le langage universel, le trait d'union en émotions et sensations !
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JadeGo · il y a
Ce n'est pas pour rien que Verlaine la plaçait sur un piédestal... "Les sanglots longs des violon de l'automne..."
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est magnifique !! J'aime beaucoup ce déroulé lancinant qui traduit bien l'état d'esprit dans lequel on se trouve quand on a peur et qu'on s'accroche à quelque chose pour tenir le coup ...
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JadeGo · il y a
Beethoven m'a sauvée aussi, dans une moindre mesure bien sûr, j'ai déplacé mes émotions sur cette migrante... Heureuse qu'il vous ai plu, votre compliment me fait rougir...
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M2L · il y a
... une histoire qui vous tient dans une écriture qui illustre bien la boucle de l'obsession pour l'oubli salvateur ... Merci pour ce partage :)
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JadeGo · il y a
Merci de votre commentaire qui retranscrit bien l'idée de ce texte... Bon weekend à vous !

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