Bebel

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Après 35 ans d'informatique, écrire des histoires au lieu de programmes. Faire chanter les mots, enchanter ses lecteurs, faire rêver, frémir, rire et réfléchir (enfin si possible ;-)  [+]

- Écoute Caïn, ce n'est pas possible, tu gâches le métier. Regarde, Abel a mis au pas les Roumains, les bénefs sont en hausse, et les petites récupérées sont de bonnes gagneuses. Toi, tu te laisses marcher dessus, tu te fais piquer la came, t'es la honte de la famille !
Caïn est furax, le pater ne lui passe rien.
- Abel, il va te montrer comment te faire respecter. N'est-ce pas Abel ?
- Ouais Pa !
- Tu vas voir, c'est pas compliqué d’aller récupérer la schnouff.
Caïn fulmine intérieurement. Visiter l'entrepôt des frères Rocco, il l'avait déjà prévu !
- Écoute ce n'est pas Bebel qui va m’apprendre le métier ! La came, je sais où elle est, et je vais la récupérer moi-même. Je sais le faire et j'ai besoin de personne, il n'y a qu'un gardien là-bas !
- C'est Abel et pas Bebel ! Respecte ton frère ! Il est plus jeune que toi, mais le métier, il connaît. Si tu arrivais à son niveau, on n'en serait pas là ce soir. Alors il t'accompagne, et surtout, pas de bavure. Compris !
Caïn se lève en soupirant.
- OK, OK, Môssieur Abel va bien vouloir m’accompagner, alors ?
Abel, flegmatique, se déplie lentement, un sourire en coin.
« Quel connard, avec ses petites manies de tafiole », rumine Caïn, « et il est censé m'aider ! Un boulet plutôt. »
Ils sortent.
- Allez Bebel, viens là, on prend ma bagnole. Mais qu'est-ce que tu fous ?
Caïn a ouvert la portière, prêt à s'installer sur le siège du conducteur. Abel, lui, se dirige vers sa voiture, il ouvre le coffre et en sort précautionneusement une mallette noire.
- Ah oui, ta carabine à pigeon, vraiment un truc de gonzesse ça. Tu ne sais même pas manier une kalachnikov et tu vas me donner des leçons. Putain quelle honte ! Allez magne-toi !
Abel s’installe sur le siège passager, Caïn fait hurler le moteur. La BM démarre rageusement, il y a bien vingt-cinq minutes de route avant d'arriver à la planque. Abel ouvre sa vitre, histoire de s'agripper à la portière et de sentir passer l'air frais dans ses doigts.
Caïn vitupère : Ferme la fenêtre Bebel !
Il appuie rageusement sur le bouton de fermeture, manquant de peu de coincer les doigts de son frère.
- J'aime bien rouler en silence !
La voie rapide défile en douceur, Caïn renfrogné, observe du coin de l’œil son passager.
Quelle honte, être chaperonné par son cadet. Toujours un sourire en coin, jamais la moindre émotion. Et avec ça le chouchou du pater ; « Abel, ses résultats, tu as vu ! Il se débrouille !  », « Abel, il raconte pas de craques, lui !  ». Eh bien oui, ça risque pas, il est toujours muet, comme une brique ! Et avec tout ça, il est foutu de me passer devant, c'est moi l’aîné, putain !
Le sexe c'est quand même plus facile que la came. Et puis, quand tu as des clients influents, là, tu les tiens vraiment par les couilles, ça facilite le business. C'est vraiment pas juste, il a le taf le plus simple, et maintenant, s'il me grille, ça va pas le faire. Frangin ou pas, je n'aime pas les concurrents.
La zone d'activité est signalée, la voiture s'engage sur la bretelle, puis s’arrête juste à l'entrée. Tout est calme. La série de bâtiments lugubres est balisée de temps à autre de lampadaires à la lumière blafarde.
Caïn murmure : « Bebel, on laisse la voiture ici. On approche à pied, par derrière, le gardien de nuit, il ne pourra pas nous voir. »
Abel le suit. À distance, toujours aussi mou, quelle calamité ! Le hangar gris est posé devant eux, une grande porte coulissante sur le devant, un escalier métallique sur le côté, en haut des marches : une fenêtre, de la lumière.
- Regarde, c'est là-haut, je vais l'attirer dehors.
Abel fait non de la main et désigne le bâtiment voisin, un immeuble de bureaux avec un étage. Sa pancarte « à louer » est largement défraîchie, il est totalement vide.
- Comment veux-tu rentrer là-dedans ?
Abel est déjà sur la serrure de la porte, en trente secondes, elle est ouverte. Il grimpe à l'étage. Du premier, il voit le veilleur, ému devant son écran, les mains occupées sous la ceinture.
D'un coup, dans un bruit de verre brisé, sa tête s'incline en avant, la voie est libre.
« Putain en plus c'est un sacré calibre. En une seule balle, il te refroidit un mec, si Pa était là ! Sûr qu'un jour je serai son larbin, à moins que j'en prenne une moi aussi. Il faut que je fasse quelque chose ! «
Abel descend, sourire en coin, d'un air de dire, « T'as vu ?  ». Non c'est vraiment pas possible, il me fout la trouille le frangin.
- OK, OK, mais il reste à récupérer la schnouff et effacer nos traces. Je vais chercher la bagnole et l'essence.
Caïn retourne à la voiture. Abel monte l'escalier en métal, puis, comme un chat, il se faufile par la fenêtre cassée. La tête du gardien, affaissée, laisse échapper un filet de sang. Du bureau vitré, il voit la camionnette en bas. Il saisit les clés à la ceinture du gardien puis débranche l'alarme. Il descend alors prudemment dans le hangar, utilisant à reculons l'escalier intérieur.
Caïn a garé la voiture devant la grande porte. « Mais qu'est-ce qu'il fout ? Il n’est pas en train de me doubler quand même ? »
- Ouvre Bebel ! Le portillon s'ouvre.
- T'as trouvé la schnouff ?
Toujours le même sourire narquois, Abel, de la tête lui désigne la camionnette.
- Et alors, qu'est-ce que tu attends ? Mets-moi tout ça dans la bagnole, je m'occupe du reste.
"Putain, il faut que je lui dise tout, tu vas voir, ça va s’arrêter cette histoire, j'en ai plein le dos. Je vais te faire flamber avec le reste. Je te coince dans la camionnette et hop l'allumette."
- Allez, magne-toi de charger la voiture, je monte arroser le bureau.
Caïn grimpe les marches. Sur le bureau devant le cadavre tiède, un flingue. « Ça alors, ton calibre ne t'a pas trop servi, mais moi, t'inquiète, je vais en faire bon usage. »
- Alors Bebel, t'en es où ? Elle est vidée cette camionnette ?
« Tu ne réponds pas ? Attends un peu tu vas arrêter de sourire. »
Caïn s'empare du revolver du gardien. En bas, Abel est penché entre les portes arrières de la fourgonnette. Il se redresse, les bras chargés de paquets noirs. Caïn, le visage grimaçant, le poing tendu, se précipite sur la passerelle. Ah ! Tu vas voir mon grand, moi aussi je sais tirer.
Tout occupé à viser Abel, il ne remarque pas l'escalier, son pied se dérobe, la rambarde grise arrive à toute vitesse sur son visage gonflé de colère. Comme un ballon, la tête rebondit sur le tranchant des marches métalliques. Dans un ultime mouvement, le corps de Caïn s'immobilise, en bas, sur le béton. Le toit sombre du hangar vacille devant ses yeux, au milieu, Bebel le regarde fixement, sourire en coin, de plus en plus loin, loin, loin. Ça y est, il n'y a plus rien.

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Keith Simmonds · il y a
Quelle originalité pour cette
histoire nouvellement interprétée! Bravo! Mon vote!
Comme il ne nous reste que 4 jours pour voter,
je vous invite maintenant à venir voir et apprécier
mon “Bal populaire” si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
On ne m'avait pas raconté l'histoire comme ça ! Elle a un goût de revanche en prime ! :-)

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