Beaux habitants de l'univers -5/6 -

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Une piste pour en savoir plus sur mon travail : https://www.babelio.com/auteur/Denis-infante/324983

                                                                                        L'ESPRIT





ROUGEFLAMME
Je suis Rousse, je suis renarde. J'ai traversé Grand Fleuve. J'ai atteint l'autre rive. Sinon peuple d'air et de vent, peuple de plumes et de becs, qui d'autre ?
J'ai accompli ce que même Noirciel qui est maître, qui sait, di­sait impossible. Je suis à présent maîtresse de ma vie. Mon esprit s'est ouvert. Je sais. Je comprends paroles de vieux corbeau. Sage. Sentencieux. Les mots disent, mots racontent, mots ex­pliquent. Mots inventent le monde.

Il y a ces mêmes incompréhensibles colonnes de pierre et fa­raille que sur la rive d'en face. Peut-être ai-je vu juste. Peut-être long chemin gris traversait-il Grand Fleuve, bien longtemps au­paravant et un jour se disloqua. Je ne comprends pas. J'imagine.
Je regarde autour de moi, j'écoute. Peuple des arbres, grands arbres, puissantes créatures, hautes ramures, denses feuillages. Bruissements du vent comme invisible troupeau traversant la fo­rêt, voix d'oiseaux saluant le nouveau jour. Je sens le froid relâcher son étreinte, revient la chaleur, je le sens dans poitrine, os, pointes sensibles d'oreilles. Déjà la couche de nuages s'effiloche, je vois le bleu du ciel, lointain. Soudain, soleil apparaît et surface immobile de Grand Fleuve semble prendre feu. Terne glace étincelle, aveu­glant, brûlant les yeux. Je sens effluves d'eaux libres. Craquements, grondements, longues fissures s'agrandissant, se rejoignant, bri­sant dure surface de glace.
Déjà trop tard. Le retour n'est plus possible. Peu importe. J'ai traversé Grand Fleuve.
Je regarde la glace brisée, comme chemin gris brisé, morceaux se percutant, se chevauchant, entraînés par fort courant de Grand fleuve. Longtemps je regarde. Pas de tristesse, pas de peine. Autre chose, autre sentiment. Terrifiante solitude, vide absolu et joie im­mense, comme lumière éclaire le monde, comme proie échappe aux mâchoires de chasseur, comme source claire pour terrible soif. Je pousse long cri de renarde. Long aboiement plus fort que la douleur, plus fort que la joie, plus fort que la peur et la fin. Je suis ici. Je suis vivante. Je suis maîtresse renarde.
Je m'éloigne de la berge, je n'oublie pas implacable danger krakodiles et krakens, je pénètre profonde forêt. Sans bruit, mé­fiante, vigilante. J'observe, aux aguets. Ombre brune et verte sous épaisses frondaisons. Pas trace de chemin gris, peut-être dévoré, broyé effacé par vieux, très vieux arbres. Ancêtres peuples des arbres. Grandes forces dans racines et troncs. Mousses sur les troncs, mousses pendant des branches jusqu'au sol, comme brumes vertes, comme cascades immobiles. Certains de peuples in­connus. Encore plus grands que les plus grands. Écorces rouges, cimes si hautes qu'invisibles, perdues tout là-haut où passent nuages voyageurs, peuples ailés migrateurs, soleil et lune. Je donne le nom, rougeflamme à ce peuple arbre, car rouges ils sont et droits comme flamme de feu dévorant le ciel. Peut-être aussi, vivent créatures mobiles inconnues de renarde venant d'autre rive. Créa­tures dangereuses, rapides furtives à l'affût derrière buisson, dissi­mulées dans pénombre verte. Ne faisant que bouchée de maigre renarde affaiblie. Je hume. Odeurs de feuilles pourrissantes et champignons. Odeur de chaleur qui croît avec lever du jour. Je hume, mais aucun fumet de prédateurs proches, aucun fumet in­connu.

À présent chemin de blanches montagnes est ouvert, pour­tant je ne le prendrai pas. Je préfère suivre vallée de Grand Fleuve. Je ne sais pas pourquoi. C'est un chemin, direction, sens à la marche. Énigme aussi. Noirciel qui est maître, qui sait, ne connaît pas longueur de Grand Fleuve. Noirciel aurait aimé apprendre, aurait aimé savoir. Noirciel demandait, combien de lunes, de sai­sons, combien de vies peut-être pour atteindre fin de Grand Fleuve ? Vie sera-t-elle suffisante ? Et y a-t-il une fin ? Se jette-t-il dans encore plus grand fleuve, plus puissant, plus large ?
Peut-être pourrais-je connaître réponses à ces questions ? Et si jamais je ne revois vieux corbeau et jamais je ne peux lui trans­mettre connaissance nouvelle, ce sera malgré tout, fierté d'avoir été dernière et préférée apprentie de Noirciel, vieux et sage cor­beau aux plumes blanchies par si nombreuses saisons, si longue vie.


FACES PLATES
Je marche. Des jours. Des lunes. Forêt ne semble pas avoir de limite. Géants rougeflammes sont de plus en plus hauts de plus en plus nombreux.
Pas de pluie, toujours forte chaleur qu'atténue ombre claire sous la canopée. Nourriture suffisante, chasse fructueuse, musa­raignes, lapereaux, grenouilles et aussi, pommes, noix, mûres dont Ombre, jeune et gai écureuil me donna le goût. Nombreux ruis­seaux descendent vers Grand Fleuve. Je marche, suivant la pente. Un jour, je crois entendre gronder Brune. Brune toujours dans ma mémoire, comme chagrin et aussi comme joie. Je m'approche sans bruit. C'est énorme ours à robe brillante et noire, immense, ours, comme je n'ai jamais vu. Il savoure rayon de miel jaune comme rayon de soleil. Grondements sont grondements de plai­sir, grognements de ventre qui se remplit. Un moment je désire m'approcher, faire connaissance, mais tout ours n'est pas Brune, grande amie. Je renonce.
Je marche. Jours après jours, je marche. Je sens toujours pré­sence de Grand Fleuve. Parfois je m'approche de la berge. J'aper­çois l'autre rive. Mince ligne vert pâle. Parfois je pousse longue plainte. Je sais qu'elle ne franchit pas lit de Grand Fleuve.

Et un jour, sous-bois s'éclaircissent, et voici que finit forêt rougeflammes. Comme finissait bois biscornus. D'un coup, droite ligne d'un côté et d'autre. Devant c'est grande plaine d'herbes rares, maigres buissons, arbres malingres. Ce n'est pas terre morte. Je ne sens pas très étranges odeurs de terre morte, alors je m'avance. Noirciel qui est maître, qui sait, m'apprit que mémoire, souvenirs, étaient puissants muscles de connaissance. Alors, je me souviens, alors je marche aussi dans les forêts et prairies de ma mémoire.

Très loin, je vois rondes collines boisées qui tremblent dans les vibrations de chaleur, comme tremble surface des eaux sous la brise.
Je marche, je trotte, car encore loin sont les rondes collines et renarde rousse trop visible sur plaine nue. Ce n'est pas terre morte, mais terre malade. Soleil descend. Ombres s'allongent. J'aperçois os sur le sol. Squelette entier. Longues pattes arrières, plus courtes avant, doigts longs. Des dents, mais pas de museau. Je remarque, pas de queue. Je renifle. Très vieux os, pas d'odeur. Créature morte depuis si longtemps. Créature inconnue. Moindres poils de ma fourrure se hérissent, je montre les dents, je m'aplatis au sol, je glapis faiblement, je sens venir vague de terreur, noyer mon esprit. Je ne sais pourquoi. Et puis la peur reflue. Je me re­dresse. Je suis Rousse, j'ai survécu à Grand Loup, j'ai survécu à poison kraken, je porte enseignement de Noirciel, qui est maître, qui sait. Mort enlève tout pouvoir au pire tueur.
Mort gagne toujours.
De la patte je touche l'os d'échine et squelette entier s'ef­fondre, disloqué. Très, très vieux os de créature inconnue, morte depuis très très nombreuses saisons.
Le jour baisse. Je rencontre nombreux autres squelettes, tous de mêmes créatures, longs membres, face plate. La plaine à perte de vue est couverte. Entiers, ou morceaux, ou réduits en poussière. Certains, plus petits, comme enfants de créatures inconnues. Je re­garde autour de moi. Si nombreuses créatures tombées là, comme immense troupeau, multitude de vivants, tous frappés ensembles. Morts de je ne sais quoi. Mort incompréhensible. Feu, poison, maladie, venin, impensable prédateur ? Je sens vague de terreur revenir. Je fuis. Je cours vers les collines.


INVINCIBLE LUMIÈRE
Je marche sur le dos de rondes collines, profonds vallons, larges prairies. Jours passent, lunes passent. Saisons de longues nuits, hiver, saisons de jeunes feuilles, printemps, saisons de courtes nuits, été, saisons de fruits murs, automne. Encore et en­core. Lit de Grand Fleuve si large à présent que l'autre rive dispa­rue depuis longtemps, Grand Fleuve toujours plus puissant, plus rapide, plus tumultueuses ses eaux, plus infranchissables.
Je découvre nombreux vivants, mobiles ou immobiles que je ne connais pas. Bufflebosse, piecouleur, arbrefougère, lézardéclair, pommesoleil, fleurliane. Je nomme dans ma mémoire. Je crois apercevoir tigre, ou panthère, passer au loin, robe jaune tachetée de noir, confondue à soleil et ombre des feuillages et prompte­ment disparaître à la vue comme si elle n'avait jamais existé. Mais je ne suis pas certaine et ne cherche pas à savoir. Vieille légende qu'il serait imprudent de vérifier, même pour studieuse apprentie.

Parfois, je me sens vieille usée renarde, parfois si lasse que je ne peux plus avancer. Plus de courage. Je reste des jours au même lieu. J'arrange confortable tanière à l'abri des regards. Je chasse. Je me repose, car encore quelques fois je ressens poison kraken en moi. Fatigue soudaine et trouble, et confusion. Je pense à cette longue marche depuis si lointain Bois de Chet. Si éloigné par de si nombreux pas, si nombreuses lunes et saisons que j'oublie jeune renarde qui naquit là-bas, vivait là-bas, croyait connaître tout du vaste monde, croyait connaître toutes créatures qui le peuplent. Que j'oublie l'odeur même de Bois de Chet. Jeune renarde qui ne savait rien, insouciante et joyeuse. Dansant dans la lumière. Parfois ami­tié me manque, solitude douloureuse comme soif, comme ventre trop longtemps vide.
Et puis s'évaporent sombres pensées, revient force et envie de marcher, de m'enfoncer encore plus profond dans l'espace incon­nu. J'avance, je m'éloigne de Bois de Chet, mais je ne sais pas de quoi je me rapproche.
Je suis au bord de haute falaise surplombant Grand Fleuve qui est immense serpent d'argent écailles scintillantes, éblouisse­ment de clarté, serpent d'argent fort et libre ondulant dans la plaine. Très loin je devine autre rive, autre monde à travers brume opaque et distance, rien de discernable, étendue de vert et de brun jusqu'à l'horizon effacé par nappe de chaleur.
Et puis, alors que soleil est au milieu de sa course, gloire et splendeur, soudain la lumière semble diminuer. Je cherche nuage ou brume, mais le ciel est limpide. Lumière diminue, je le vois. Les ombres disparaissent. Oiseaux chanteurs, insectes crisseurs, tous soudain se taisent. Silence et frayeur. Soleil peu à peu avalé par noir chasseur, je le vois sans regarder. Grand Fleuve lentement s'éteint, vallée, forêt, tout s'assombrit. Nuit vient, nuit terreur. Épouvantable. Soleil entier disparaît dans cette immense gueule dévorante. Et puis, alors que pour toujours lumière meurt, aban­donne pour toujours toute créature vivante, je me souviens.
Je me souviens d'enseignement Noirciel, qui est maître, qui sait, et violent hurlement de joie éclate et jaillit de ma gorge. Car je sais. Bientôt soleil revient. Soleil éternel. Soleil que rien ne peut détruire. Invincible lumière. Ma joie résonne dans le silence. Car je sais. Je comprends.
Et soleil déjà revient, et lumière et bientôt piaillement d'oi­seaux et crissements de peuples de l'herbe. Et joie dans le cœur de toutes créatures.
Ainsi, J'ai vécu ce que même très vieux corbeau n'avait jamais vécu. Avait seulement appris de longue lignée de maîtres, perdue dans la nuit des temps. Je pense à vieux corbeau, j'espère qu'il a vécu, lui aussi, victoire de soleil. J'espère que Noirciel qui est maître, qui sait, toujours de ce monde. Toujours curieux et vif es­prit.


FEU
Hier enfin la pluie est venue, redonnant éclat à herbes et feuillages, redonnant éclat au bleu du ciel et vigueur aux vivants. Je trottine tout le jour dans ombre fraîche des sous-bois. C'est sai­son nouvelles feuilles, saison longues nuits est passée, pourtant cette fois encore, grand froid ne vint pas. Ni neige, ni gel depuis la traversée de Grand Fleuve.
J'entends grand fracas venir de Grand Fleuve. Je m'approche. Sont profondes chutes, cataractes, brouillard et écume. Grand Fleuve gronde comme créature échine brisée. Grand Fleuve rage et tonne et se jette dans le vide. Je recule, pelage trempé, oreilles sourdes, je recule car je sens effrayantes puissances. Vertige qui m'entraîne vers le vide grondant.

Bientôt j'atteins rive d'étang bordé de roseaux, étang bleu comme ciel où voguent de blancs nuages poussés par la brise. Fri­selis de l'eau clapotent sur la berge. Je bois longuement, eau fraîche et douce. Je me baigne, je nage, frissonnant de bonheur. Bandes de canards m'observent, courroucés par ma venue, na­geant en rond à prudente distance. Je dévorerai avec plaisir gras canards caquetants d'indignation, mais je sais qu'ils sont bien meilleurs nageurs que moi et course serait amusante mais vaine et je rejoins la berge.
Je m'ébroue, fourrure rousse perlée d'eau. Je sens une présence derrière moi. Toute proche, indiscernable dans l'ombre bleu-vert d'aulnes et de saules. Je dresse l'échine, je montre les crocs, je gronde en sourdine. Je fais face au danger. Je reconnais fumet au moment où il se montre dans la lumière. C'est mâle re­nard. Je gronde plus fort, prête à bondir, griffer et mordre et dé­chirer peau et muscles. Féroce et sans peur. Prête à me défendre. Il s'assoit, enroule sa queue touffue autour de ses pattes arrières et me regarde.
Yeux braqués sur moi. Immobile.
Je grogne. Il pousse légers jappements et s'allonge, tête droite, sans détourner le regard.
Je sais ce que mâle veut. Prendre femelle, s'accoupler, se re­produire et abandonner femelle, ventre plein de semence renard, et qui grossit et qui gonfle tandis que croissent en elle futurs re­nardeaux. Je pense à Brune. Oursons de Brune dévorés par horde de loups. Tous, Automne, Châtaigne et Miel. Et grande tristesse de Brune.
Je ne veux pas.
Renard ne bouge pas. Ne bondit pas sur moi, ne me mord pas l'échine en m'écrasant de son corps. Renard attend.
Je m'assieds. J'enroule mes pattes de ma queue touffue.
Je sens son odeur, comme fruit sucré, comme herbe chauffée au soleil ; comme sève bouillonnante répandue. Quelque chose gémit en moi. Quelque chose appelle. Palpite et cogne fort le cœur de stupide renarde.
Il ne bouge pas. Me regarde, yeux jaune brillant, flammes qui brûlent et éveillent sensations inconnues en moi. Au plus pro­fond de moi.
Selon vieux et sage corbeau, instinct de vie plus fort que vi­vant. Désir de vie plus fort que volonté.
J'entends le halètement des beaux habitants de l'univers. J'en­tends appel enivrant de la création. Je vois longue succession des générations qui peuplent terre, air et eau, qui peuplent le monde.
Je me redresse. Renard se redresse.

C'est Feu. Il m'a vue danser alors que soleil mourrait. Il a en­tendu hurlements joyeux sortir de ma gueule alors que jour dispa­raissait dans nuit. Il admirait mon courage alors que tous trem­blaient d'épouvante, jetés à terre. Et quand revint invincible soleil, quand pattes molles et tremblantes voulurent bien le porter à nouveau, il décida de suivre admirable renarde venant de loin. Courageuse et flamboyante renarde.
Feu me suit depuis ce jour en restant à couvert, marchant contre le vent. Depuis de ce jour Feu veut me connaître, mais n'osait approcher.
Feu est élégant et digne renard.
Feu attend. C'est tendre renard.
Je ne résiste plus. Je déteste soudain si longue marche soli­taire.
À présent, je veux.
Feu sera géniteur des premiers enfants de Rousse, bientôt mère renarde.
Ainsi la marche du monde.


BRUNE, OMBRE, CŒURFIER
Brune, Ombre, Cœurfier, boules grises venues de mon ventre et pendues à mes mamelles, boules chaudes nourries de mon lait, boules de sensations qui font battre mon cœur.
Nous avons trouvé profond terrier de clan blaireau creusé entre racines de jeune rougeflamme. Terrier très spacieux, nous ne dérangeons pas, blaireaux nous acceptent. Pères et mères blai­reaux connaissent anciens usages. Sagesse et partage.
Feu chasse et dépose proies encore chaudes à l'entrée du ter­rier pour que je fabrique rouge sang et blanc lait. Pour que gros­sisse et grandisse magnifique portée enfouie dans ma fourrure.
Pour l'instant, plus de marche vers l'aval, plus de découverte du monde. Monde est tout entier au fond de ce doux et protec­teur abri de terre entre rouges racines, qu'accueillants et ingénieux blaireaux creusèrent de leurs fortes griffes. Monde est tout entier dans jeunes créatures aux yeux encore clos, à la bonne odeur vi­vante. Renardeaux que grand et profond mystère déposa dans doux et protecteur abri de mon ventre.
Nous sommes restés, Feu et moi, et tendres renardeaux sur ce territoire qui est territoire de Feu depuis toujours, qui est Blanches Falaises. À peu de distance de Grand Fleuve. Ici, krakodiles et kra­kens ne viennent pas, ne peuvent franchir vertigineuses cataractes en aval, et au soir, nombreux vivants viennent boire sur la berge. J'ai vu vivants énormes, longues dents pareilles à cornes de buffles, grandes oreilles, long nez se tordant en tout sens, peaux nues comme argile craquelée. Créatures grises gigantesques s'ébrouant dans courant de Grand Fleuve, eaux jaillissant de leur nez, comme pluie à l'envers. Créatures paisibles, mangeuses d'herbes et feuillages qu'ils cueillent de leur nez comme main. Ce sont alifants. Je voudrais connaître alifants, mais n'ose pas appro­cher.
Renardeaux grandissent et croissent, renardeaux changent peu à peu de couleur, deviennent roux comme père et mère. Re­nardeaux tètent, dorment, jouent, bataillent et chassent et prennent Rousse pour colline à gravir, proie à mordiller. Et tètent encore et maltraitent mamelles toujours gonflées, endolories.

Jours passent. À présent, Brune, Ombre, Cœurfier mangent petites proies qu'apporte Feu. Dents minuscules, comme gouttes de rosée déchirent muscles et tendons, rouges langues lapent rouge sang. Feu n'approche pas, Feu nourrit, protège mais n'ap­proche pas, tel est coutume renarde.
Mais déjà, renardeaux veulent explorer le monde. Renardeaux chassent véloces escargots et dangereuses pommes pourries. Brune et Cœurfier apprennent vite, la traque et la course, Ombre plus lent, moins agile et si tendre. Renardeaux courent en tous sens, n'obéissent pas. J'attrape chacun par le cou et les ramènent au fond de terrier. Épuisés, ils s'endorment. Respiration de renar­deaux est comme merveilleux chant de vie.
Je lèche leur fourrure, douce comme miel. Je sens leurs odeurs, comme fleurs de tilleul, comme tiède terre humide. Je sens mon cœur battre. Je comprends Brune, je comprends dou­leur de la perte plus violente que noire mort. Je voudrais partager avec Brune. Je voudrais qu'ourse partage avec moi. Peut-être sait-elle comment ne pas trembler quand enfants s'éloignent trop, quand enfants sautent haut rocher, quand reniflent baies poisons, quand au loin hurlent prédateurs affamés, quand dans le ciel, tourne lentement aigle à la vue perçante, au bec acéré. Comment ne pas sentir forte joie, bouleversante joie, d'avoir donné forme à tant de grâce, d'avoir donné vie à tant de vie.
Noirciel qui est maître, Noirciel qui sait, dit notre existence fragile et brève comme jour, mais force de vie dure et solide comme le temps.

Je chasse. Je danse, danse d'enfants qui grandissent. Je danse enfants qui m'échappent. Mamelles se tarissent et renardeaux tou­jours affamés. Feu chasse du matin au soir, Feu apporte nourri­ture. Feu maigrit, mais admire voraces renardeaux qui apprennent la chasse.
Chaleur augmente. Brume souvent s'élève de Grand Fleuve. Voici saison de courtes nuits. Voici temps de la séparation.
Brune part. Cœurfier part. Ombre hésite, traîne aux alen­tours, comme s'il voulait rester renardeau. Puis Ombre, disparaît.
C'est la fin de mère renarde. Et mon cœur saigne.
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christiane nicolas · il y a
Ce passage du récit me plait beaucoup.
Étonnant passage au « je ». Un regard de Rousse sur son périple avant d’amorcer l’autre rive ?
Introduction des « faces plates », ils ne font plus partie de ce monde, effrayant pour nous, questionnement sur le pourquoi de leur disparition. Cependant cela ne prend pas le pas sur votre texte, beaucoup d’autres créatures sont là et « joie dans leur cœur ». Et bébés renards, joie !
J’attends impatiemment la suite.

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Denis Infante · il y a
Ce passage au « je » m’a surpris aussi ! Je ne sais pas trop ce qui m’y a poussé. Peut-être mon goût pour l’écriture à la première personne du singulier, peut-être aussi pour me rapprocher un peu plus de Rousse ?
Oui, les « faces plates », les humains, ont disparu, probablement depuis si longtemps qu’il ne reste rien, ou peu de choses d’eux dans la mémoire des habitants de cet univers.
Merci de votre enthousiasme et de votre fidélité à ce roman.
Ouf ! Plus qu’une partie !

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La Nif · il y a
Mon vote ne s'enregistre pas. Je vous promets d'arranger ça et d'écrire à Short pour leur signaler
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Denis Infante · il y a
Voilà qui est fait ! Merci. et une erreur de clic et me voilà aimer mon oeuvre ! Ce qui est à la fois normal et très gênant !
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La Nif · il y a
Quelle merveilleuse épopée que celle de ces Beaux Habitants dont l'extraordinaire Rousse. En vous lisant,j'ai retrouvé la beauté et le mystère de ce monde animal, dont je me sens si proche. Et la puissance de la nature. Bravo pour le style choisi pour nous raconter cette histoire. C'est très réussi
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Denis Infante · il y a
Merci encore de votre fidélité ! Une ultime partie mercredi prochain et vous en serez (je l’espère) récompensée.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une prodigieuse naissance et renaissance pour Rousse qui trouve le sens de sa vie de l'autre côté du fleuve .
Le fait de fonder une famille renforce votre texte d'une humanité qui m'émerveille.
Le cycle de la vie continue.

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Denis Infante · il y a
À quoi pensent les animaux, quels sont leurs rêves, leurs espoirs, leurs croyances ?
Impossible d’y répondre, bien sûr ! Alors j’ai tenté la fiction romanesque...
Merci du fond du cœur pour votre « émerveillement » !

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Brigitte Bardou · il y a
Que dire de plus sinon ce que j’ai déjà dit ? Ce texte est de toute beauté et se dévore littéralement !
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Denis Infante · il y a
Mais sachez que c’est déjà beaucoup que vos mots ! « toute beauté » « se dévore littéralement ! Que peut demander de plus un auteur ?
J’avoue que le passage (que je ne m’explique pas vraiment) au « je » m’inquiétait un peu. Mais me voilà rassuré.

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