Beaux habitants de l'univers - 4/6-

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Une piste pour en savoir plus sur mon travail : https://www.babelio.com/auteur/Denis-infante/324983

CHEMIN GRIS
Chaque jour raccourcissait un peu plus et pluie ne venait toujours pas, ni froid. Sortie de terres humides d'univers sanglier, la sécheresse pesait à nouveau, comme couche de poussière alour­dissant l'air, asséchant gueule et naseaux, irritant les yeux. Rousse trottait, Rousse avançait, suivait direction de Grand Fleuve et Grand Fleuve se dirigeait vers le couchant. Son lit était à présent si large, qu'autre rive n'était plus visible. Très lointaines, à demi ef­facées par la distance, très hautes montagnes se devinaient, formes diluées dans le bleu du ciel et parfois, les contemplant, jeune renarde soupirait et regrettait qu'elles fussent hors de por­tée, regrettait raison première de sa quête. Mais regret ne durait pas. Car, à présent Rousse comprenait que ce n'était pas la re­cherche de hautes et blanches cimes qu'elle avait entreprise, ni quête de douces et vertes contrées. Cela, territoire sanglier lui au­rait apporté, car Duredent, qui était Chef-Major, lui avait accordé asile à vie, lui avait offert place de choix dans société sanglière. Pourtant, bien que jeune renarde ne sût comment remercier peuple sanglier de ce don généreux, bien que la tentation lui fût forte d'accepter, et qu'elle serait volontiers restée auprès de Cœur­fier, qui était comme un roc solide contre lequel s'appuyer, ami prévenant, ami très cher par delà liens charnels, elle savait à pré­sent que son but était autre. Noirciel qui était maître, qui savait, lui avait ouvert yeux, et esprit. Ce que Rousse avait entrepris, c'était exploration de monde. Parcourir nouveaux lieux, connaître autres vivants, découvrir autres coutumes. Apprendre. Ressentir.

Le cycle de lune s'était écoulé depuis la traversée des Terres Sanglerrières et départ de Noirciel. Une autre s'amenuisait dans le ciel, lentement dévorée par Chasseur Invisible. Une fois réduite à mince os d'échine, Mère Invisible viendrait et offrirait riche lait de lumière qui arrondirait à nouveau le ventre de lune. Ainsi était cycle lunaire, rassurant, immuable comme marche sans fin des jours et du temps.
De nombreux jours de marche solitaire, de nombreux soirs de veillée solitaire, de nombreuses nuits de repos solitaire. À présent, Rousse cheminait dans savane d'herbes sèches dont elle ne voyait pas la fin. Grand Fleuve amorçait longue courbe, qui, Noirciel lui avait appris, allongerait de nombreux pas sa progres­sion et elle pris parti de couper au plus court. Elle but autant qu'elle put avant de s'éloigner de Grand Fleuve, car elle n'était pas sûre de rencontrer quelques points d'eau où se désaltérer avant de retrouver son lit, loin en aval. Savane était sèche. Offrait peu d'abri. Peu d'ombre. Proies peu grasses mais suffisantes pour chasseuse connaissant son affaire. Et qui de plus, savait se conten­ter de peu. Rousse était fine et légère créature.
Bientôt Rousse croisa large piste qui traversait la savane. Elle était constituée de roches gris sombre, presque noires. Par endroits, lisses et plates, à d'autres brisées en nombreux morceaux inégaux, ou effondrées, disparaissant sous l'herbe. L'air portait trace de multi­tude de fumets. C'était sentier très fréquenté par vivants de sa­vane. En quelques bonds, Rousse grimpa sur rocher aux arrêtes vives, comme planté au bord de chemin gris et fait de même roche grise qu'elle ne connaissait pas. Au sommet, quelques mor­ceaux de faraille s'en échappaient, comme tiges brunies, dures et coupantes. De là, Rousse observa chemin gris.
C'était comme long ruban terne, s'enfonçant jusqu'aux loin­tains, échappant à vue perçante de renarde. C'était comme lit de rivière aux eaux grises. Figées, comme mortes. Osseuses. Rivière s'écoulant immobile vers lointain couchant, en droite ligne, à peine déviée de loin en loin par courbes larges et paresseuses.
Rousse huma les effluves portées par brise légère. Nom­breuses, variées, anciennes ou récentes. Elle ne décela aucune odeur de danger. Elle sentit trace infime des invisibles eaux libres. Piste grise, à n'en pas douter, telle rivière affluente rejoignait lit de Grand fleuve en aval.
C'était piste comme jamais Rousse n'en avait rencontrée. Plus droite que jamais vue. Plus lisse et régulière. Plus dure. Plus in­compréhensible aussi.
Rousse entendait leçon de Noirciel qui était maître, qui savait. Inconnu est source de savoir. Savoir est source de vie.
Rousse décida de suivre chemin gris.
Tout le jour elle trottina suivant la piste qui droite, plate et uniforme parcourait plaine herbeuse. À chaque pas, nuées de sau­terelles, peuples des herbes, s'envolaient, comme étincelles écarlates ou turquoises qui craquaient et giclaient sous la dent d'inlassable marcheuse. Seuls quelques arbres, feuillus et résineux, chênes, ormes, effilés peupliers, pins et cades, de loin en loin, ve­naient rompre monotonie d'herbes jaunes s'étendant de toutes parts. Loin sur la plaine troupeau de buffles soulevait poussière do­rée dans le soleil. Rousse chassa et dévora campagnols vaquant à leurs affaires et lézards somnolant au soleil. Rousse, si elle regret­tait présence d'amis à ses côtés, trouvait aussi charme et plaisir à vivante solitude. Elle marchait ou courait à son rythme, se repo­sait ou chassait quand bon lui semblait, quand envie ou besoin l'imposait.
Par endroit, chemin gris s'interrompait, mais toujours sa trace restait visible, se découpant dans hautes graminées balançaient par vent, et tôt ou tard réapparaissait, d'abord roches éparses, lignes brisées, puis à nouveau s'étendant à l'horizon, grise et lisse. Uniforme.


BOIS REFUGE
Autre matin, alors que peu à peu arbres clairsemés s'étaient mués en belle forêt chênes, ormes, hêtres, pins mêlés, Rousse sentit dans brise de l'aube, odeur de Grand Fleuve, odeur vivante et verte, qui lui donna regain d'énergie. Revigorée, rejetant fatigue et lassitude, Rousse s'élança à sa rencontre.
Chemin gris, coupant droit à travers bois, atteignait bordure de Grand Fleuve et se continuait par enchevêtrement de faraille et de roches qui s'avançait au-dessus de son lit, avant de s'inter­rompre, suspendu dans le vide, au grand étonnement de Rousse.
D'un côté de la piste, haute colonne de faraille s'érigeait vers le ciel, tel grand fut lisse d'arbre depuis longtemps mort. De longues tiges, comme lianes noires, rigides serpents, prenaient ra­cines à son sommet et plongeaient dans le courant.
De l'autre côté, même forme d'arbre, s'était rompue et gisait, brisée en nombreux morceaux de toutes tailles en travers de che­min gris. Certains reliés entre eux par tiges de faraille brunie.
Circonspecte, Rousse s'approcha. Elle renifla, goûtant mes­sage du vent. Elle inspecta alentours. Elle écouta, attentive aux chants et piaillements d'oiseaux. Créatures de l'air étaient bons guetteurs et prompts à l'alarme. Berges étaient assez hautes et es­carpées pour qu'elle n'eût pas à craindre affreux krakens et mor­tels krakodiles. Prudemment, attentive à ne pas blesser ses pattes sur faraille, griffante, coupante, évitant roche en équilibre instable, silencieuse et furtive, elle traversa fouillis de faraille barrant la piste, et s'aventura plus avant. chemin gris s'avançait au-dessus de Grand Fleuve, comme tracé dans le vide, suspendu dans l'air, dans rien.
Rousse dût rassembler tout son courage, avant d'oser s'aven­turer au-dessus du vide. Rousse n'était pas oiseau, Rousse ne sa­vait pas voler.
Puis, soudain, peut-être emportée par violente crue, peut-être cédant à l'usure de toute chose, la piste s'interrompait. Plus loin, Rousse aperçut haute forme émergeant des eaux, comme car­casse, squelette faraille de créature si complexe qu'elle échappait à son entendement. Longues lianes noires sortaient hors de l'eau et s'élevaient pour venir s'y accrocher. Rousse devinait que c'étaient même lianes faraille qui plongeaient d'arbre mort sur la rive, et se continuaient sous la surface impénétrable des eaux, reliant, elle en était persuadée, d'une façon ou d'une autre, ces incompréhen­sibles étrangetés.
Ainsi s'achevait, suspendu dans le vide, chemin gris suivi de­puis des jours. Rousse apercevait mince ligne de rive opposée, plus proche au bout de chemin gris qu'elle ne l'avait jamais été. Inatteignable pourtant. Elle imagina piste aérienne s'élançant jus­qu'à carcasse faraille et se prolongeant au-delà, et traversant le lit de Grand Fleuve. Et renarde, gambadant d'un pas léger, rejoi­gnant l'autre rive, aussi facilement qu'enjamber ruisseau.
Rousse secoua la tête, se lécha babines et truffe d'un rapide coup de langue et retourna sur ses pas.
Brusquement, long tentacule gluant de kraken jaillit sous elle, dard dressé et la frappa de plein fouet. Rousse sentit vive et brûlante douleur parcourir son échine, se répandre par tout son corps. Comme morsure, comme feu brûlant, comme insupportable venin d'innombrables piqûres de guêpes, frelons, scorpions, araignées. Elle roula sur elle-même, glapissant de douleur, pattes agitées de crampes, poumons paralysés. Autre tentacule se tendit vers elle, déroulant ses anneaux. Rousse eut le temps de voir ventouses rouges qui s'ouvraient au long du membre vert sombre, cherchant à la saisir, l'entraîner sous sombres eaux, dard acéré lui injecter poison mortel.
La douleur était si forte, l'ankylose si rapide, que Rousse crut ne jamais pouvoir se relever. Folle panique obscurcissait son es­prit, comme noire nuit tombant trop vite. C'est alors qu'elle revit Brune, dressée de toute puissance ourse, de toute colère ourse, face à meute encerclante. Son amie qui s'était relevée après atroce perte, incommensurable chagrin et avait combattu, et tué meneur de loups et fait fuir toute meute et lui avait sauvé la vie. Alors, sur­montant effroyable douleur rejetant effroyable présence de mort kraken, Rousse se releva et s'enfuit ventre à terre, bondit à travers pierre branlante et faraille coupante se cogna, tomba, se redressa, courut, courut, droit devant elle. Fuyant, fuyant monstrueuse créature. Course effrénée entre troncs d'arbres.
Rousse tomba encore, cette fois d'épuisement. Rousse se traî­na jusqu'à profond taillis d'aubépine, sous le lequel, rampant, elle se tapit. Aubépine était bois force, bois défense, vivant refuge.
Rousse avait consommé moindre parcelle d'énergie de muscles et volonté. Rousse ne voyait plus que formes vagues, ombre et lumière palpitante, comme à travers brume épaisse au crépuscule d'hiver. Cœur de renarde battait à tout rompre, emballé, prêt à éclater, comme fruit trop mûr. Longue entaille suppurait à son flanc. Et le long d'échine, là où kraken avait frappé, Rousse sentait venin tel grouillement d'insectes affamés, lentement ré­pandre mort dans son sang, telle colonie de fourmis creusant ga­lerie sous sa peau. Démangeaisons insupportables qui lui faisaient perdre contrôle et raison. Elle urina sous elle, grande honte. Elle haletait, la gorge obstruée par elle ne savait quoi, sable, terre, cendre.
La terreur dévorait sa conscience.
Rousse brûlait de fièvre et pourtant frissonnait, glacée jus­qu'aux os.
Rousse s'évanouit.


OMBRE
Quand Rousse reprit conscience, le jour finissait. Rousse ten­ta de se remettre sur ses pattes, mais si faible était son corps, si douloureux moindre mouvement, qu'elle renonça.
Rousse s'évanouit.
Quand Rousse reprit conscience, soleil était déjà haut dans le ciel. Rousse consumée de fièvre, gorge et langue gonflées, tortu­rée par brûlante soif, exténuante fatigue, savait qu'il lui fallait boire au plus vite. Tout en elle hurlait soif, soif, soif, comme cri d'ago­nie. Elle put se dresser sur pattes antérieures, mais arrière-train restait paralysé. Cœur battant, elle retomba au sol.
Rousse s'évanouit.
La nuit, vinrent hordes krakodiles déchirer ses membres, vinrent grouillants krakens empoisonner son sang, vinrent grands loups comme jamais vus la dépecer vivante, vinrent fièvre, soif, douleur dévorer son esprit.
Noire nuit.
Une fraîche odeur de pomme la ramena au monde. Odeur pointue et sucrée. Odeur humide. Pomme. Verte et rouge, luisante dans la tremblotante lumière, posée devant sa truffe. Rousse, ten­dant le cou, la croqua sur le champ. Jusqu'au dernier pépin. Jus­qu'à dernière goutte de suc. Et se rendormit.
Quand Rousse se réveilla, elle sentit que fièvre et poison avaient quitté son corps. Fatigue et soif, douleurs lancinantes, étaient toujours vives, pourtant Rousse reprenait espoir, Rousse savait qu'en elle, force de vie avait évincé délétère puissance de ve­nin kraken, avait repoussé noire nuit.
Il fallait qu'elle se lève, il fallait étancher terrible, obsédante soif. Inexplicable saveur de pomme douce, sensation de pulpe gorgée d'eau et de sucre, odeur rafraîchissante, odeur joyeuse, pal­pitait dans son esprit, comme rêve qui s'efface, impalpable, sans consistance et pourtant plus lumineux, plus chargé de joie que matin de printemps. Rousse soupira. Elle était encore trop faible pour s'aventurer hors de tanière aubépine. Rousse ne savait que faire. Avait-elle survécu à mortel kraken pour périr de soif ?
C'était destin moqueur et fin amère.
Rousse posa son museau sur ses pattes avant et à nouveau soupira. Tout à coup, tombant de nulle part, pomme, verte et rouge, luisante sous vif soleil, roula à travers entremêlement des branchages et vint cogner contre truffe sèche et craquelée de Rousse. Puis une autre suivit. Puis une autre encore. Sous les yeux incrédules de renarde frappée d'étonnement.
Éclair fugace, ombre claire traversa le champ de vision de Rousse. Revint, repartit, s'enfuit, d'un côté, de l'autre, toujours à bonne distance de buisson d'aubépine où se tapissait renarde aux dents pointues. S'arrêta enfin, face à Rousse. Queue ébouriffée, robe noisette, plastron blanc neige, prunelles noires toujours en mouvement, oreilles dressées, museau frémissant. Se dandinant sur place, prêt à détaler à la moindre alerte, aussi peu rassuré que Rousse était abasourdie.
C'était Ombre.
Très jeune écureuil habitant de ces bois. Dame Touffue, sa mère, avait disparu, le laissant seul. Seul dans immense et dange­reuse forêt. Seul et triste. Solitaire. Sans amis parmi peuple écu­reuil ou autres peuples. Mère disparue, Ombre l'avait longtemps cherchée. De branches en branches, d'arbres en arbres. Long­temps.
Du levant au couchant, de chaque côté de course de soleil, au profond des forêts, de collines en vallons, sur rives des eaux. Orée de savane dorée.
Mère disparue. Jamais revue, plus jamais sentie douce odeur, plus jamais entendue voix rassurante.
Mère comme jeune renarde, rousse et blanche.
C'était lui, Ombre, le pourvoyeur de pommes. Il savait aussi où trouver, noyers, noisetiers, buissons de ronce aux rondes mûres, fertiles châtaigniers. Il savait où trouver gras escargots, in­sectes craquants, œufs goûteux. Toutes bonnes nourritures offertes à qui savait se servir.
Rousse aurait volontiers croqué écureuil sautillant, sautant, gambadant, montant, descendant, tel infatigable moucheron tour­billonnant devant ses yeux. Mais c'était minuscule et maigre proie. C'était vif et plaisant jeune vivant. C'était Ombre.
Rousse se rappela leçon de Noirciel, qui était maître, qui sa­vait. La mort est fin, la vie chemin.
Rousse, errante renarde à la recherche d'elle ne savait quoi, montrait par sa persévérance de quel côté penchait son cœur.

Plusieurs jours durant, Ombre, nourrit Rousse encore trop faible pour pouvoir quitter taillis d'aubépine, bois refuge. C'étaient fruits, baies, amandes, succulents escargots, œufs délicieux, moel­leux champignons, raisins acides, roboratives châtaignes, que Rousse engloutissait avec grand appétit. Avec reconnaissance aus­si pour dur labeur qu'accomplissait Ombre, sans relâche, du matin au soir.
Et puis, un autre jour, renarde put enfin se dresser sur ses pattes vacillantes. Efflanquée, côtes saillantes, poil rêche et cras­seux. Sans éclat. Dévorée de puces, poux et autres vermines. Mais debout.
D'un pas chancelant elle émergea du taillis d'aubépine. Huma nouveau matin. Leva le regard vers ciel d'azur. Bailla, s'étira du mieux qu'elle put et à pas comptés, se mit en mouvement.
Renarde se traînant péniblement, tête basse et langue pen­dante. Écureuil, courant à ses côtés, gambadant de branches en branches, bondissant d'arbres en arbres, les conduisit près d'un clair et mince ruisseau serpentant entre les rochers. Là, dans un bassin moussu, ocellé de soleil, Rousse s'abreuva longuement, puis baigna son corps exténué, douloureux et sentant mauvaise odeur de maladie. Onde était fraîche et parfumée d'enivrante odeur de menthe. Rousse sentit s'écouler de triste fourrure saleté et parasites, fièvre et poison. Rousse sentit revenir en elle, comme portés par limpide ruisseau, énergie, courage et bonheur d'être en vie.
Après quelque temps à sécher en paressant au chaud soleil, Rousse avait retrouvé soyeuse et éclatante toison rouge. De cette fâcheuse rencontre qui avait failli de peu lui coûter la vie, Rousse ne garderait que mince ligne blanche comme cendre, courant le long de son échine, là où kraken avait frappé, injecté mortel venin.
Et garderait lumineux souvenir de jeune et gai écureuil, sou­venir d'Ombre.
Nombreux jours Rousse et Ombre passèrent ensemble, nom­breuses nuits aussi, Ombre blotti dans moelleuse fourrure de Rousse, Rousse bercée par doux babil d'Ombre qui était léger comme plume, comme clair ruisseau chuchotant sur la mousse. Et puis un soir, renarde l'attendit en vain. Jour. Nuit. Jour. Ombre ne revint pas. Ne revint pas jeune écureuil joyeux et vif comme éclair, jeune écureuil qui lui avait sauvé la vie. Chasseur, plus vé­loce que lui, plus rusé que lui, l'avait rattrapé. Loup, renard, aigle, lynx, hibou, ours couleuvre, renard, nombreux prédateurs, nom­breuses proies. La vie se nourrissait de la vie. Même Noirciel, qui était maître, ne savait pourquoi.
Laissant derrière elle premières lueurs rose de l'aube, laissant derrière elle bois natal d'Ombre, mais gardant de lui précieux sou­venirs. Ombre qui fut nourricier, qui fut amical jeune compagnon. Rousse se mit en marche.
Grand Fleuve coulait toujours dans le même sens.


PASSAGE
Jours après jours, Rousse marchait en direction soleil cou­chant. Elle traversa forêts, prairies, ruisseaux à sec, lits de rivières réduites à filets sans vigueur. Parfois, n'ayant pas trouvé d'eau sur son parcours, Rousse, inspectant soigneusement amont et aval, at­tentive aux frémissements, tourbillons, moindres formes descen­dant rapide courant, allait s'abreuver au Grand Fleuve, dont elle s'éloignait aussitôt.
Un autre jour, ciel soudain fut rempli d'oiseaux. Tous peuples confondus. Faucons, pies, bergeronnettes, hiboux, guêpiers, freux, éperviers, hirondelles, chardonnerets. Chasseurs et proies mêlés. Tous filant au-dessus des eaux, si nombreux, qu'ils masquèrent bleu du ciel. Leurs ombres sur le sol, comme ombre de fugitifs nuages. Tous fuyant. Tous criant, piaillant, cacardant, gloussant, jacassant. Laissant Rousse incrédule, museau en l'air alors qu'ils s'éloignaient, disparaissaient à l'horizon lointain.
Alors, comme lancé à leur poursuite, vint le vent, violent, tempête, bourrasques, rafales soulevant poussière, feuilles mortes, brindilles, comme dense brouillard, nuée d'oiseaux effaçant soleil, ciel et forêt. Hurlant comme multitude de loups, comme meute forçant sa proie, tonnant comme tonnerre entre les arbres. Vrillant arbres comme fumée, brisant troncs, charpentes, bran­chages, déracinant vieux arbres de tant d'étés, de tant de pluies, de tant de ramages, feuilles vertes des printemps lumineux et feuilles brunes des automnes chargées de fruits, déracinant vieux arbres comme de rien, comme arbrisseaux, comme brins d'herbe. Vent si puissant, que Rousse, bousculée de tous côtés, corps cinglé de mille aiguilles, aveuglée, respiration douloureuse, dut trouver pré­caire refuge derrière saillie rocheuse à peine plus haute qu'elle. Là, lovée sur elle-même, museau enfoui dans sa queue touffue, sourde, aveugle, terrifiée, elle attendit, submergée par rugissement de tempête, fracas d'arbres brisés, jetés à bas. Lueur du jour décli­na, sans que cesse terrifiant fracas de vent. Longue nuit passa, sans que cesse hurlements assourdissants de vent.
Puis, au point du jour nouveau, aussi brusquement qu'elles avaient commencé, cessèrent rafales, s'évanouirent hurlements, se turent grondements, retomba poussière.
Alors, comme mâchoire de glace se refermant sur la chair sensible du monde, vint dur froid, intense, vif, aiguisé. Rousse, na­seaux et gorge comme brûlés par feu-glace, ouvrit les yeux. Tout autour, multitude d'arbres étaient à terre, ou brisés leurs troncs, arrachés leur feuillage, enchevêtrées leur ramure, comme piétinés par immense troupeau d'immenses buffles en furie écrasant sa­vane herbeuse. Rousse se redressa avec peine, ressentant encore douloureux et épuisant méfait du poison-kraken après tout ce temps immobile dans l'effroi. Rousse sentait terrible froid péné­trer lentement ses chairs, nouer muscles et durcir tendons. Rousse secoua sa fourrure grise de poussière.
Rousse frissonna. Rousse grelotta.
Rousse qui était jeune renarde, n'avait jamais de toute sa vie connut froid si extrême. C'était comme si cette terrible tempête avait entraîné avec elle toute chaleur de la terre et toute couleur du ciel, qui était uniformément gris. Et livide lueur était devenue soleil qui ne réchauffait plus ni ciel, ni terre. Rousse se mit en marche, péniblement, dans la direction du couchant car telle était son habitude, telle son inflexible volonté. Sous ses pattes le sol était dur comme roche, et froid comme glace. Diffus brouillard se formait de son souffle. L'air était glacial, sol était glacial, soleil était glacial. Lumière était glaciale. Forêt silencieuse. Nul chant d'oiseaux, nul crissement d'insectes, aucun son indiquant présence de créatures en maraude. Seul parfois, rompait lugubre silence la détonation sèche de bois vivant éclatant, sève gelée.
Rousse, comme si le froid envahissait son esprit, submergeait ses pensées, pétrifiait sa volonté, ne savait plus que faire. Pour la première fois depuis son lointain départ de Bois de Chet, ne savait plus comment échapper au piège qui se refermait lentement sur elle, ne savait plus où trouver le courage de lutter, qu'elle ruse in­venter pour sortir de ce très mauvais pas. Aucune ourse ne vien­drait la sauver, aucun vieux corbeau ne viendrait la conseiller, au­cun sanglier lui indiquer chemin à suivre, aucun gentil écureuil lui offrir douces pommes. Rousse se sentait seule. Rousse se sentait perdue. Rousse doutait du sens de sa quête.
Rousse rejoignit la berge de Grand Fleuve. Aussi loin que portait son regard d'aval en amont, ses eaux grises étaient immo­biles sous ciel gris. Grand fleuve était figé par la glace. Longtemps, Rousse observa surface dure, sans relief, comme morte des eaux. Parfois, s'allumaient brèves lueurs, comme flammes froides, puis s'éteignaient, puis brasillaient plus loin. Elle ne perçut aucun mouvement, aucun signe indiquant présence de prédateurs. Tueurs du fleuve devaient être captifs sous épaisse et incassable couche de glace.
Très loin, à peine perceptible au regard affûté de Rousse, comme à peine ruban d'ombre, mince ligne sans couleur au-des­sus de la ligne d'eau, apparaissait autre rive.
Rousse, oubliant toute prudence, poussa soudain éclatant jappement de joie, tonitruant glapissement de victoire. Rousse soudain bondit sur ses pattes, ragaillardie, frémissante d'ivresse. Rousse soudain réalisait l'incroyable aubaine qui s'offrait à elle. Noirciel qui était maître, Noirciel qui savait, prétendait que peu de choses étaient connaissance et sagesse patiemment accumulées face à chance et hasard de rencontre. Alors, oubliant, fatigue, doute, douleur, griffes éraflant surface glissante de la glace, jeune renarde intrépide, courageuse, ivre de joie, s'élança de toute sa vi­tesse, force et euphorie vers cette autre rive si longtemps inacces­sible, si longtemps désirée.
Courut, courut, vola presque sur fleuve durci, ses eaux étant devenues inattendu, improbable passage à gué.
Cœur battant à tout rompre dans sa poitrine.
Sans nul regard en arrière, car sinon, trop grand aurait été son chagrin, trop prégnante sa nostalgie. Car, Rousse en avait l'inexpli­cable intuition, jamais sur rive du fleuve l'ayant vue naître et gran­dir, jamais elle ne reviendrait.
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La Nif · il y a
Chaque partie a son charme. J'aime particulièrement celle-ci car Rousse affronte presque seule le monde. Lorsqu'elle risque de mourir, blottie dans un buisson d'aubépines, c'est un petit écureuil qui lui vient en aide. Quelle poésie, que d'invention. Les différentes parties réunies feraient un recueil superbe. Ayant du m'absenter, je me suis littéralement jetée dès que j'en ai eu la possibilité sur ceux de vos textes que je n'avais pas pu lire .Un régal !
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Denis Infante · il y a
Heureux de votre retour !
J’ai découpé ce roman en 6 parties pour qu’il entre dans les critères de parution sur Short Éditions (30 000 signes max), à l’origine c’est bien sûr un seul roman. Je tente de lui trouver un éditeur, cependant j’ai bien peur que le monde de l’édition soit trop frileux et replié sur lui-même pour se lancer dans une telle étrange aventure.

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La Nif · il y a
Dommage ! Enfant , je fus passionnée par les romans de Jack London ou encore de Selma Lagerlöf... A notre époque , où l'on parle tant d' d'écologie et de préservation de la planète, ce serait un accompagnement agréable pour que de jeunes adolescents prennent conscience que la nature est riche de bien d'autres choses que ce que l'on trouve chez Disney.
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Denis Infante · il y a
Il y peut, j’ai lu « Le talon de fer » de London. Une toute autre inspiration, un roman politique, très dur, et qui donne à réfléchir sur notre monde.
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christiane nicolas · il y a
Incroyable mais cela fonctionne. Je me laisse emporter par les personnages, les descriptions. Style interessant qui varie selon le long chemin gris ou les sautillements d'Ombre.
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Denis Infante · il y a
Merci encore de cheminer au côté de Rousse.
Il m’a semblé qu’une écriture « impressionniste » décrirait bien la vie sensorielle de ces beaux habitants !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Dans sa quête de voir le monde , Rousse qui a quitté ses amis ( sanglier , coeurfier et noirciel ), a le bonheur de rencontrer Ombre l'écureuil. La description du Cosmos donne une tonalité puissante au propos .
Rousse rencontre Ombre qui la sauve et s'en va .
Rousse arrive devant l'autre rive . Cela a des accents prophétiques . Rousse arrivant aux portes de la terre promise !
C'est une quête qui prend sa source au coeur de l'humanité .

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Denis Infante · il y a
Oui, il semble bien qu’un jour ou l’autre, que ce soit un maigre ruisseau, Grand Fleuve ou le Styx, il nous faudra traverser et passer sur l’autre rive !
Merci à vous.

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Brigitte Bardou · il y a
Merci à Ombre d’avoir sauvé Rousse !
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Denis Infante · il y a
Lui pourtant si fragile, si vulnérable !

Deux détails étymologiques, que j’ai découvert pendant l’écriture de ce texte.
Écureuil signifie « queue d’ombre » (peut-être parce qu’ils peuvent se faire de l’ombre avec leur queue ?) d’où le nom propre de notre ami, Ombre.
Et aubépine, signifie à l’origine grec du mot, « solide, ferme » est a longtemps servie de barrière de protection contre les prédateurs, notamment pour le bétail, d’où le nom de Bois refuge.

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Brigitte Bardou · il y a
Intéressant ! Et je vois que rien n'est laissé au hasard. J'aime quand les choses ont du sens...
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Denis Infante · il y a
Euh ! N'exagérons rien. J'ai bien peur que le hasard et l'improvisation soient les principaux moteurs de mon écriture. Disons que je suis un amateur compulsif d'étymologie et autre histoire des mots. J' admire et apprécie énormément votre fidélité à ce roman.

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