Beaux habitants de l'univers - 2/6 -

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Une piste pour en savoir plus sur mon travail : https://www.babelio.com/auteur/Denis-infante/324983

BRUNE
C'était Brune, ourse dans force de l'âge. Loups avaient dévoré ses oursons quelques jours plus tôt, alors qu'elle les avait laissés à l'abri sous une roche le temps de trouver suffisante nourriture. Elle n'avait retrouvé d'eux que quelques gouttes de sang et quelques touffes de leur si douce fourrure. Elle avait relevé fumet de la meute et depuis, l'avait pris en chasse, depuis elle attendait moment où elle pour­rait enfin se venger et venger mort d'ado­rables oursons. Mais ils étaient insaisissables, se déplaçant sans cesse au cœur de dense forêt si bien que Brune désespérait de les rat­traper, lorsque renarde lui avait offert opportunité en devenant leur proie. Elle avait pu suivre facilement jappements et hurle­ments de horde qui toute à excitation de chasse, toute à joie d'avoir re­fermé mâchoire du piège, n'avait pas senti approcher le danger. Sans le savoir, Rousse avait risqué sa vie pour Brune, c'était plus que suffisant pour faire naître profond sentiment entre ourse et renarde. Sentiment que venait conforter étendue désolée les environnant de toutes parts.
À quelque distance de là, Forêt Biscornue s'était fondue dans l'obscurité.
Nouvelles amies, toutes deux affamées et assoiffées, toutes deux forçant leurs répugnances, car c'était viande mau­dite qu'au­cun vivant n'avalait de bon cœur, se repurent des ca­davres loups. Elles dévorèrent chair et viscères et burent sang chaud autant que pouvait en contenir leur ventre, car nul ne savait ce que demain apporterait. Nuit venue, elles se roulèrent en boule l'une contre l'autre dans lé­gère dépression du terrain, savourant chaleur parta­gée, présence consolatrice, sentiment de sécurité (aucun vivant n'oserait les atta­quer, cadavres loups feraient réfléchir plus féroces carnassiers) et pour Rousse espoir de poursuivre sa quête en bonne compagnie. Brune n'avait ni accepté ni refusé de la suivre. Brune, depuis dis­parition d'oursons bien aimés, n'avait plus goût à l'aventure. Pourtant, c'était ourse qui avait choisi vie nomade. Elle avait grandi parmi les siens, par-delà collines et vallées, à nom­breuses lunes de marche, du côté soleil levant, dans vastes et lu­mineuses forêts que l'on nommait Feuilles Rouges, car à l'au­tomne feuillages des arbres se teintaient de rouge, pourpre, feux, incarnat, et gardaient si belles couleurs jusqu'à l'apparition de nouvelles feuilles au retour du printemps. C'est là qu'elle avait éle­vé ses premiers oursons et lorsqu'ils avaient été en âge de vivre leur propre vie, elle avait ressenti croître en elle irrépressible désir de découvrir vaste monde, voir ce qui se cachait derrière horizon familier et elle était partie. Jamais elle n'avait regretté son choix, même à présent. Car si son âme était mortellement blessée par mort de ses oursons, elle savait que dans forêt natale aussi, lutte pour la vie pou­vait être âpre comme fruit trop vert, violente comme orage éclatant dans un ciel. Vengeance amère comme fiel, stérile comme pierre.

Une fois au cours de nuit, Rousse entendit gémir sa com­pagne, plainte sourde, à peine audible, qu'elle ne perçut que parce qu'elles dormaient l'une contre l'autre, échine contre échine. Et sur plaine nue et inconnue, plaine morte où flottait une persis­tante odeur impossible à identifier, au cœur de profonde et noire nuit aussi immobile, silencieuse et dure que la lumière des étoiles là-haut, Rousse ressentit jusqu'aux moindres fibres de son être ce que pouvait être immense douleur de la perte d'un être cher, com­bien plus forte, combien plus totale et destructrice que celle, fina­lement presque douce, presque aimable, d'exil volon­taire. Elle eut le cœur gros pour vivante qui gémissait à ses cô­tés, Brune de Feuilles Rouges.
Rousse se demanda si c'était vraiment sécheresse et di­sette qui l'avait poussée à entreprendre ce voyage qui devait la conduire jusqu'aux invisibles montagnes, jusqu'à improbable pays d'abon­dance qui n'existait peut-être que dans son imagina­tion. Elle se demanda si ce n'était pas plutôt, comme pour Brune, irrépressible envie de découvrir vaste monde, de voir ce qui se cachait der­rière horizon fami­lier, qui avait guidé ses pas hors du Bois de Chet.
Pour le bien, comme pour le mal.


MATIÈRE ÉTRANGE
Au matin, alors que Rousse s'apprêtait à reprendre sa marche, cœur lourd de quitter Brune, celle-ci, décida de l'accompagner. Si elle parcourait vaste monde depuis toutes ces années, c'était aussi pour suivre chemins que rencontres de hasard lui proposaient, comme se lancer à la recherche de lointaines montagnes en com­pagnie d'une renarde encore inconnue la veille. Il y avait bien long­temps qu'elle n'avait plus ressenti douceur soyeuse de la neige sur sa fourrure, odeur fine et bleue du froid pénétrant ses na­seaux, bien longtemps qu'elle n'avait pas pataugé dans eaux gla­cées de torrents de montagne à guetter vif et délicieux poisson. Et puis, elle n'était pas ourse à sauver la vie de jeune renarde inex­périmentée pour la laisser ensuite traverser seule étendue inhospit­alière, immense plaine comme calcinée dont on ne devinait pas la fin, et où dangers étaient probablement plus faciles à rencontrer qu'eau et nourriture.
Alors, tandis que rouge soleil levant allongeait leur ombre de­vant elles, Rousse contempla une dernière fois Forêt Biscor­nue. Son regard se porta au-delà vers Sombre Forêt dont les houppiers se fondaient dans la distance, pâles langues de brume du matin et Rousse se demanda si elle reverrait un jour Bois de Chet qui l'avait vu naître.
Ourse et renarde se mirent en marche.
Bientôt ligne verte des forêts s'estompa, puis disparut et il n'y eut plus de repère pour guider leurs pas, sinon brasier du soleil traversant le ciel.
Sous fine pellicule de poussière grise, il n'y avait que terre nue, sèche, sans vie, s'effritant sous les pas, alternant avec affleu­rements rocheux par endroit noir charbon, à d'autres, blancs comme os, à d'autres encore, traversées de stries rouges aussi pâles qu'un sang ancien, délavés par pluies et vents. Par endroits, terre était comme changée en glace, mais étrange glace verdâtre et chaude. Soleil frappait si fort terre morte que les marcheuses sen­taient la chaleur du sol à travers coussinets de leurs pattes. Et tou­jours très ténue odeur indéfinissable, à nulle autre pareille.
Plaine calcinée ne semblait pas avoir de fin. Elles mar­chèrent toute la journée sans trouver ni boire ni manger. Espérant à chaque pas voir apparaître au bord de gris et triste horizon, un peu de couleur, quelques lignes vertes ou rousses rompant plate monotonie, in­diquant limite tant espérée du désert.
En fin de journée, vent se leva brusquement, vent fort, fait de bourrasques et imprévisibles changements de direction, soulevant poussière, qui cinglait chair, irritait yeux, obstruait naseaux et gorges. Soleil disparaissant sous épais nuage de poussière n'était plus qu'halo diffus vers le couchant.
Les nouvelles amies allaient se résigner à passer très mauvaise nuit sans rien pour les abriter de rudesse du vent, sans rien entre leur existence et noire nuit, quand Rousse aperçut – ce n'était qu'une ombre un peu plus dense dans ombres du crépuscule – peut-être rocher, pli du terrain, tronc d'arbre depuis longtemps tombé, en tout cas brise-vent bien­venu dans cette étendue sans relief. Espoir d'un gîte confortable où passer la nuit.
C'était creux. Assez large et long pour abriter plusieurs Brune et plusieurs Rousse côte à côte. Une extrémité semblait en­foncée dans le sol. Cela ressemblait à tronc d'arbre évidé, mais ce n'était pas tronc d'arbre, cela ressemblait à grotte de pierre mais ce n'était pas grotte. C'était constitué de ma­tière étrange, mince comme écorce, solide comme pierre, que ni Rousse, ni Brune n'avaient jamais vu, ou goûté, ou senti. C'était, comme tout sur plaine morte, terne gris de cendre, que griffes ne pouvaient enta­mer, laissant juste fines lignes sur pelli­cule de poussière. Brune et Rousse pénétrèrent par une ouverture de la paroi en prenant garde de ne pas se blesser aux bords tranchants, dans ce qui n'était ni tronc d'arbre creux, ni grotte de pierre. Elles ne sentirent aucune odeur inquiétante, derniers vivants à avoir séjourné là étaient famille de musa­raignes. Il y avait bien signe olfactif d'autre présence, mais si vieille, si ténue qu'elles ne purent l'identifier.
Le sol s'inclinait du côté enterré. Au-dehors, vent sifflait et hurlait et dans l'abri sa voix résonnait entre minces parois. À in­tervalles réguliers, des trous ronds perçaient étrange matière, mais matière encore plus étrange, transparente comme glace, mais chaude et sèche et qui n'était pas glace, empêchait vent et pous­sière irritante de pénétrer.
Elles s'installèrent du mieux qu'elles purent afin de reposer leur corps fatigué. La paroi incurvée avait allure de tanière et elles auraient dû s'endormir confortablement lovées dans leur propre chaleur, mais sommeil ne venait pas. Ce lieu était trop inhabituel, forme parfaitement régulière, matière inconnue qui le constituait, même la façon dont hurlements du vent leur parvenaient, défor­més éveillaient en elles vague inquiétude, sensation indéfinissable, qui sans être message d'alarme, mettait tous sens en éveil.
Soudain, blanche et vive fulgurance d'éclair, puis encore, et encore, puis multitude se succédant éclairèrent abri de fortune, suivi de près par grondant tonnerre roulant d'un bord à l'autre du ciel. Enfin trombes d'eau s'abattirent, ajoutant au fracas d'orage et vent qui tournaient à tempête. Très vite, mince ruisselet s'écoula d'une déchirure dans la paroi et elles purent étancher leur soif qui était grande. Imaginant sans peine ce qu'aurait été nuit au milieu de cette tourmente, les deux compagnes, oubliant leurs appréhen­sions, trouvèrent bientôt tout confort et sécurité souhaitable à étrange tanière aussi, bercée par roulement d'orage et crépitement de pluie au-dessus de leur tête, elles s'endormirent enfin dans ce qui n'était constitué ni de bois, ni de pierre, mais de matière étrange.


GRAND FLEUVE
Lumineux soleil était depuis peu levé lorsque Rousse et Brune re­prirent leur marche. Ciel était à nouveau bleu, limpide, sans nuage et de toute eau tombée dans la nuit il ne restait que de rares flaques dans quelque creux qui s'évaporèrent vite tandis que chaleur du jour augmentait. Bientôt abri d'une nuit ne fut plus que point au loin avant de disparaître dans les vibrations de chaleur. Rousse ressentait encore sous ses griffes étrange matière inenta­mable, dure, lisse et si mince pourtant et elle regrettait de ne pas avoir pu percer mystère de forme aux courbes trop parfaites, de forme à nulle autre pareille.
Elle avait traversé Sombre Forêt et Biscornus, échappé à dents et griffes, rencontré Brune et dans la plaine calcinée décou­vert étrange matière, aussi Rousse, tout en trottinant au côté de Brune songeait que du monde elle ne savait que très peu en de­hors de Bois de Chet, et qu'il lui paraissait soudain beaucoup plus vaste que ce qu'elle avait imaginé jusque-là, lui paraissait que peut-être cette terre n'avait pas de limite, que peut-être toute une vie de marche ne suffirait pas à atteindre montagnes désirées, et encore moins à se rapprocher de lointain horizon.
Brune grogna à son côté, façon pour elle de rompre marche monotone, de dire qu'il était bon de voyager en­semble, et Rousse se lécha les babines, car aussi immense était ce monde, invisibles blanches montagnes, inatteignable son but, dangereux l'inconnu, elle avait rencontré Brune, et de cette rencontre imprévue son cœur s'était agrandi.

Encore une nuit, encore un jour, nuit, jour et voilà qu'en fin de journée, alors qu'elles n'avaient bu que trop peu une eau noire de suie croupissant au creux de rochers et n'avait rien trouvé à se mettre sous la dent, ni mobile, ni immobile, car il semblait que rien de vivant ne croissait sur étendue calcinée, elles virent au loin, se dressant seul sur ligne plate d'horizon, arbre solitaire. Brume verte de son feuillage, élan vers ciel de sa ramure. Arbre, même unique, c'était promesse de vie vers laquelle Rousse et Brune, mal­gré grande fatigue, se précipitèrent à vive allure.
Il n'était pas très vaillant, arbre, sa charpente avait subi de nom­breuses fractures au cours des âges, houppier clairsemé et écorce ridée, crevassée révélaient vie longue et rude.
Pourtant, il ne portait en lui aucun signe biscornu, ce dont se ras­sura Rousse qui en gardait si mauvais souvenir. C'était simple­ment vieux vivant, vieux genévrier chétif, dont lointain jour, une graine portée par vent avait échoué au bord de plaine morte, avait germé parce que c'était temps de germination et poussé racines frêles dans terre ingrate et qui depuis, avait appris à se satisfaire de peu. Car telle était manière d'arbres, savoir se contenter de ce que terre nourricière pouvait offrir.
Brune mit très peu de temps à sentir présence inespérée de ruche cachée dans anfractuosité du tronc, en prélever son compte de rayon de miel dégoulinant, aussi foncé que sa fourrure, aux odeurs enivrantes d'innombrable fleurs, résine de pin et thym chauffés par soleil d'été. Et lorsqu'elles savourèrent miel ambré à grands coups de langue et dents, c'était comme flamme dorée dansant dans ventre vide et ranimant forces déclinantes, pareil à sang rouge jaillissant dans cœurs et membres las.
Nuit venant, elles trouvèrent entre racines, amas de feuilles mortes de nombreux hivers qui leur fournit douillette tanière.

Plus elles s'éloignaient de plaine morte, plus signes de vie re­venaient. Bientôt elles marchaient à travers une prairie arbo­rée et si, ici aussi, sévissait sécheresse, après nombreux jours et jours de marche dans gris lugubre, moindre parcelle d'herbe jaunie, moindre arbuste malingre, fruit le moins ju­teux, plus chétif ron­geur, moins vaillant ruisseaux, leur paraissaient offrande géné­reuse de Mère la terre. Rousse reprenait courage et confiance. Il lui semblait être de retour dans le monde qu'elle connaissait, qu'elle pouvait comprendre, dans lequel elle avait appris à sur­vivre, après avoir vécu quelques jours dans inconnue, incompré­hensible plaine calcinée à odeur indéfinissable, et dans lequel au­cune leçon de survie n'était applicable.
Et il apparut, alors que la journée était en son milieu.
Majes­tueux, lumineux, resplendissant sous bleu céleste, ra­pide, si large que rive opposée était à peine discernable, pareil à une bande de brume à demi effacée. Musculature si puis­sante que même Brune resta bouche bée devant lui, devant Grand Fleuve, quant à Rousse qui avait vécu dans vallée seulement traversée de quelques ruisseaux serpentant entre arbres et rochers, jamais elle n'aurait pu imaginer fleuve si grand, si large et si puissant. Les compagnonnes s'assirent sur un rocher surplom­bant la rive. Aba­sourdies, ivres d' immense masse d'eau à leur portée après tous ces jours de privation. Elles observaient courants violents qui en bosselaient la surface tels muscles noueux, tourbillons nerveux qui se creusaient par endroits, bor­dés de friselis d'écume. Rousse ne pouvait en détacher le re­gard.
Elles se baignèrent dans eaux vives et fraîches, à odeur miné­rale, afin de se laver de toute poussière accumulée dans fourrure. Et en même temps que fort courant entraînait salissure et pous­sière elles avaient la sensation que Grand Fleuve extirpait aussi fa­tigue de leurs corps et accablement de leur esprit.
Renarde avait rejoint la berge depuis longtemps et savou­rait son bien être à douce ombre de frêne, museau posé sur ses pattes avant, yeux mi-clos, humant exhalaisons limoneuses, vertes et poi­vrées qui émanaient de plantes et terre gorgées d'eau, que Brune batifolait encore dans fleuve scintillant, plongeant, na­geant, ca­briolant éclaboussant sans retenue, grognant et grondant de plai­sir.
Et pêchant aussi, avec adresse et grand bonheur perches, bro­chets et sinueuses anguilles.

Allongées sous frêne ombreux, ventres pleins et rebondis alors que lueurs du couchant embrasaient le ciel et teignaient de pourpre Grand Fleuve, alors que grenouilles et crapauds croas­saient chants d'amour à pleine gorge, saute­relles et grillons stridu­laient chants d'amour, qu'oiseaux au ciel gazouillaient chant d'amour, Brune sommeillait et Rousse songeait que Grand Fleuve barrait la route de lointaines montagnes, et si elle voulait atteindre son but, il faudrait traverser. Il faudrait, elle ne savait comment, rejoindre l'autre rive.
Elle en était là de ses réflexions lorsque énorme cor­beau vole­ta du sommet de frêne ombreux jusqu'à une branche basse juste au-dessus de leur tête, cependant, prudemment hors de por­tée de griffes acérées d'ourse. « Croâ ! Croâ ! » croassa-t-il d'un ton péremptoire, les obligeant à entendre langage corbeau.
C'était Noirciel.


NOIRCIEL
Noirciel vivait sur rives de Grand Fleuve depuis toujours. Il connaissait sa brutale puissance, en avait mesuré mortels dangers. Courants violents, tourbillons vous aspirant vers les sombres pro­fondeurs, embûches traîtreu­sement dissimulées à fleur d'eau. Et plus que tout autre, créatures qui le peuplaient. Savoureux et nourrissants poissons certes, mais autres vivants aussi. Plus gros que plus gros poissons. Plus rapides que plus ra­pides, plus affa­més que plus affamés. Ils pouvait nager et aussi marcher, vivre dans l'eau et aussi sur terre. Eux, ni ourse ni renarde ne pouvait les imaginer, n'ayant jusqu'à ce jour jamais ap­proché de Grand Fleuve.
Parfois, sortant des eaux au cœur d'épaisse nuit, moitié ram­pant, moitié marchant, silencieux, rapides, rusés, ils semaient la terreur et mort parmi les habitants des berges. Petits et grands, faibles et puissants, proies et prédateurs, nul n'était à l'abri, nul jusqu'à ce jour n'avait réchappé à leurs mâ­choires. Il y avait d'autres vivants aussi mortels dans les profon­deurs obscures du fleuve, ils possédaient longs bras flexibles pareil à ondulants ser­pents avec lesquels ils saisissaient leurs proies, les étouffaient, les entraînaient dans leur antre au plus profond des eaux, avant de les dépecer de leur bec tranchant.
Brune, se dressa soudain sur ses pattes arrière. Brune n'avait pas peur, sa force et son courage viendrait à bout de tous dangers, de tous chasseurs. Brune se frappa large poitrine en grondant. Brune était puissante et ne reculait devant aucun vivant, connu ou inconnu. Brune avait éventré chef de meute, grand loup, d'un seul coup de griffe. Brune avait mis en fuite horde tueuse d'oursons. Brune jamais ne serait proie.
Noirciel déploya largement ses larges ailes noires. Tel nuage d'orage, tel nuit tombant soudain, elles occultèrent un instant lu­mière du soleil. Il lança croassements impérieux.
Noirciel était maître, Noirciel savait.
Noirciel avait vécu de nombreuses vies d'ourse et de renarde, si nombreuses qu'elles ne pourraient les dé­nombrer. Noirciel connaissait fleuve et rives, eau et ciel. Noirciel connaissait force des uns, faiblesse des autres. Noir­ciel savait qui serait vainqueur, qui serait perdant. Ourse était forte et brave, ourse pourrait sur­vivre aux chasseurs du fleuve, mais ni ourse ni renarde ne pour­raient atteindre sans funeste dommage autre rive. Trop large son lit, trop profondes ses eaux, trop froides et tumultueuses. Bien trop vigoureux son courant. Aussi puissant que tempête déracin­ant et abattant arbres dans force de l'âge, arbres aux profondes ra­cines, aux solides ramures. Aussi puissant que troupeau de buffles en furie traversant vaste plaine et piétinant tout sur leur passage. Même par airs, il était périlleux de traverser lit de Grand Fleuve, vents tourbillonnants, bourrasques brutales, courants imprévis­ibles, pouvaient déséquilibrer et faire chuter même plus aguer­ri du peuple des airs.
Noirciel était maître, Noirciel savait. Rousse sentait cette véri­té au plus pro­fond de son esprit. Noirciel était maître et livrait conseils indiscutables et justes, Noirciel savait, ne mentait jamais ni jamais n'exagé­rait. Traverser largeur de fleuve serait la fin de Brune et Rousse. Rousse ne voulait pas que Brune risque sa vie à cause de quête irréfléchie de jeune renarde qui, elle s'en rendait compte à présent, n'avait jamais imaginé monde aussi dange­reux.
Y avait-il en amont ou en aval, moyen de franchir Grand Fleuve, gué, rétrécissement de son lit, barrière rocheuse en travers de fort courant que l'on pourrait franchir en quelques bonds agiles ?
En amont, à quelques jours de vol de distance, Terres Mortes s'étendaient jusqu'aux berges de Grand Fleuve, blanches et sèches comme os, arides et désolées. Aucune trace de vie, aucune nourri­ture. Noirciel avait remonté Grand Fleuve pendant plusieurs lunes sans remarquer moindre passage. Au-delà, il n'y était jamais allé. Noirciel était maître, Noirciel savait, Terres Mortes n'of­fraient que faim et soif et vives brûlures sans feux, brûlures inex­plicables en quelques jours. Mauvais chemin.
En aval, croissaient et prospéraient prairies, forêts, savanes, marécages, rivières descendant collines, aisées à franchir en ces temps de sécheresse. Il y avait foisonnement de vie, il y avait nourriture en abondance. Noirciel conseillait ce chemin. Cepen­dant, Grand Fleuve était toujours aussi large, aussi in­franchissable, même pour ourse robuste et vaillante. Pour ourse tueuse de grand loup, victorieuse de meute.
Rousse était partie à la recherche d'un lieu où nourriture se­rait abondante et telles étaient rives de Grand Fleuve, Rousse était partie en quête de légendaires montagnes, mais cette route sem­blait impraticable, obstacle infranchissable.
Devait-elle renoncer ? Devait-elle continuer et descendre Grand Fleuve en quête d'improbable passage.
Rousse ne savait quelle décision prendre.


FLEURS ARGENTÉES
Brune, quant à elle, désirait rester sur les rives de Grand Fleuve. Ce territoire lui convenait. Fruits rouges, miel jaune, ra­cines blanches, poissons argents, vertes grenouilles. Eaux limpides de ruisseaux et rivières. N'était-ce pas précisément ce vers quoi Rousse s'était mise en chemin ?
Rousse acquiesçait, tout en baissant la tête pour ne pas regar­der son amie dans les yeux.
Rousse venait souvent sur un rocher dominant large lit de Grand Fleuve. Elle s'asseyait là, sur pierre tiède et lisse, sa queue touf­fue, enroulée autour des pattes. Elle contemplait Grand fleuve, son courant puissant entraînant parfois arbres entiers arra­chés aux berges loin en amont par quelques crues subites, eaux re­flétant azur du ciel, troupeaux de nuages, nuit et chatoyantes étoiles, mais toujours insondable, toujours troublées par forts courants se nouant et se dénouant sans cesse, par tourbillons, par limons. Parfois, elle apercevait ces vi­vants dont Noirciel ne savait pas les noms ou ne voulait pas les ré­véler. Ceux avec grandes mâ­choires, ceux avec longues pattes ser­pentines. Visions fugitives, furtives, entre deux eaux, dans bouillonnement de remous, sombres dans reflet du soleil embra­sant sa surface, suffisantes pourtant à inspirer vigilance et crainte.
Mais toujours regard de renarde semblait attiré par lointaine rive opposée, inatteignable, désirée, dont seul un étroit liseré vert et brun de végétation était perceptible. Rien de distinct, même pour regard perçant de renarde. Elle respirait à plein poumon l'air humide, elle cherchait dans multitude d'odeurs, celle qui surpren­drait, inconnue, nouvelle, celle de terres jamais parcourues. Rien de perceptible n'en venait, rien d'identifiable, même pour subtil odorat de renarde.
Esprit aventureux, jeune énergie, muscles nerveux, cœur ar­dent, n'étaient pas satisfaits.
Si son voyage devait s'arrêter si loin de son but, alors pour­quoi ne pas retourner sur ses pas, retrouver Bois de Chet et vie d'avant ? Là-bas, après terres brûlées, biscornus, sombre forêt, il y avait tout un monde auquel elle songeait parfois, de plus en plus souvent depuis que son voyage s'était interrompu. Rousse s'éton­nait de regretter ce qu'elle avait quitté cœur léger, esprit libre, elle s'étonnait de ce sentiment qu'elle n'avait jamais ressenti à ce jour et qui était nostalgie, exil, regret des jours d'avant.
Rousse, certaines nuits venant hurlait à lune, chant de tristesse et de peine. Certains soirs où Rousse s'attardait trop, perdue dans brumeuses pensées, Brune devait lui rappeler combien étaient dangereuses créatures peuplant eaux de Grand Fleuve. Combien mortelles.
Pourtant, ici sur berges de Grand Fleuve, passage des jours était doux, chasse fructueuse, amitié joyeuse. Mais était-ce cela l'aventure ? Était-ce cela découvrir vaste monde ? Recom­mencer même vie à quelques jours de marche d'ancienne vie ? Déjà, quelques renards s'étaient présentés, lui promettant bonheur et protection, nourriture et affection si elle se laissait dompter. Rousse avait dû montrer crocs et dents et pousser fort aboiements afin de se débar­rasser de plus entreprenants prétendants. Une fois, alors que grand mâle voulait imposer sa loi, Brune était inter­venue, furieuse, dressée de toute hauteur, grondant et tonnant. Alors, abandonnant toute su­perbe, renard avait fui au plus pro­fond des bois pour ne plus revenir. Ainsi, amitié entre renarde et ourse étant connue en amont et aval de Grand Fleuve, Rousse ne fut plus importunée. Ou à dis­tance respectueuse.
Rousse soupirait. Rousse fixait rive opposée, Rousse ne dan­sait plus en piaffant joie et force de vie.
Noirciel qui sentait profond désarroi, hésitations, tristesse lui avait conseillé d'attendre au moins nouvelle lune avant de prendre décision.

Les jours passaient. Jours raccourcissaient. Jours se faisaient moins chauds. Pourtant, même ici, en fin d'été sécheresse était sensible. Depuis violent orage qu'elles avaient subi dans abri étrange, pas une goutte d'eau n'était tombée du ciel. In­fluence bé­néfique du fleuve ne s'étendait que sur étroite bande de terre rive­raines, telle mince couleuvre.
Au-delà, c'était herbe roussie, arbres racornis, terres sèches que moindre souffle de vent soulevait en poussière aveuglante. Ce pays d'abondance n'était qu'une mince bande verte et gi­boyeuse collée contre Grand fleuve, source de vie, comme nouveau né à mamelle de mère nourricière. Une bande mince, fragile, attirante aussi pour tous ceux qui souffraient de durable sécheresse.
Aussi, vivants de toutes espèces venaient de toutes parts s'y ré­fugier et conflits devenaient fréquents.

Un matin, à la surface de Grand fleuve, flottait innombrables cadavres de poissons. C'était comme champ de fleurs argen­tées, que courants de bord drossaient en grand nombre sur la rive. Bientôt, habituelle chaleur faisant son œuvre, odeur de putréfac­tion et de mort s'éleva alentour. Bientôt, nuages de mouches vrombissantes s'abattirent sur nauséabond charnier. Ombre noire, mou­vante, bruyante et qui se ruait sur tout vivant s'approchant de leur territoire. Mordant, s'attaquant aux babines et aux yeux. De­vant leur nombre, il fallait reculer.
Quelque fut l'origine d'hécatombe, seuls peuples poissons en étaient victimes. Créatures qui n'avaient pas de noms, eux, n'en paraissaient pas affectés. Mais, proies des eaux venant à manquer, nuits suivantes raids terrestres se firent plus nom­breux. On vit même quelques longues pattes serpentines traîner grand corps mou hors du fleuve cherchant chair fraîche à dévorer. Sous lueur des étoiles leurs yeux immenses s'illuminaient de phosphorescences vertes.
Noirciel, vola de proche en proche en criant, de rude voix corbeau, qu'il ne fallait pas boire eau du fleuve, et ceux qui pas­sèrent outre interdit, moururent dans d'affreuses douleurs.
Noirciel était maître. Noirciel savait.
Quelques jours après, eaux se chargèrent de limon, branches, arbres déracinés, gonflèrent, et débordèrent de leur lit, noyant les berges. Crue passée, il ne restait plus trace de morts du fleuve, plus trace de fleurs argentées et bientôt le courant s'éclaircit et eaux redevinrent potables. La vie reprit son cours, vie belle et fra­gile, brève et sans fin, et fleurs d'argent qui un instant avaient fleu­ri, puis fané, comme toutes fleurs, et plantes, et arbres, et vivants peuplant surface du monde, quelques fussent, tailles, couleurs, voix, habitats, man­geurs de viande ou mangeur d'herbe, chasseurs ou proies, furent oubliées.
Pourtant, Rousse voulait comprendre, Rousse interrogea vieux corbeau. Rousse voulait savoir. Noirciel battit l'air de grandes ailes, s'envola, revînt, poussa nombreux croaillements de mécontentement, cependant que Rousse, inso­lente et entêtée le poursuivait d'interrogations incessantes. Noirciel, qui avait pour jeune renarde affection profonde qui l'étonnait lui-même, finit par obtempérer, non sans lui repro­cher impertinence et manque de considération pour vieilles plumes de vieux corbeau. Peu de res­pect qu'elle montrait pour très grand âge.
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christiane nicolas · il y a
J'attends la suite impatiemment de mon "amie" Rousse !
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Denis Infante · il y a
Elle est en ligne. Bonne lecture !
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Brigitte Bardou · il y a
Toujours le même plaisir à lire ce voyage extraordinaire. Les personnages sont attachants, l'écriture toujours aussi belle !
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Denis Infante · il y a
Je n’aurai jamais dû me lancer dans cette publication à épisodes… trop peur de vous perdre en chemin !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une odyssée qui continue , des animaux qui se réconfortent les uns les autres dans des forêts aux refuges accueillants. C’est le livre d’une jungle que vous créez par votre écriture revue et....réajustée.
La découverte continue ....et la suite n’en sera que plus étonnante.

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Denis Infante · il y a
Le défi, la gageure, donner aux personnages sentiments, empathie, motivations en évitant l’anthropomorphise.
Merci de suivre Rousse dans sa longue marche vers l’inconnu.

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La Nif · il y a
je dois contacter Short edition, mon vote n'a pas été enregistré !
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Denis Infante · il y a
Non, tout va bien, votre vote, du moins votre "j'aime cette oeuvre" à bien été enregistré ! Pas de vote à proprement parlé pour ce texte qui est "en publication libre.
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La Nif · il y a
Je suis subjuguée ! Vraiment sous le charme de ce récit de compagnonage entre animaux mythiques dans de fabuleux paysages. je lirai la suite avec intérêt, curiosité et plaisir.
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Denis Infante · il y a
Je suis ravi pour vous. Et aussi, évidemment cela fait monter une certaine pression. Une drôle d’aventure...

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