Beau temps pour un dimanche

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Mon corps jalouse les danseurs et mon esprit jalouse les joyeux, alors j’écris pour mettre mon esprit en mouvement et mon corps en joie.


Elle reposait là, allongée sur ce lit. Nue et trop blanche. Sa poitrine se soulevait d'une respiration légère et monotone. Pas un bruit. Sur la table, quelques fleurs, belles et desséchées, oubliées. Le soleil laissait déjà filtrer ses rayons clairs à travers le rideau vert. Un parfum tiède embaumait la chambre. Etrange odeur. Mélange d'un parfum de femme fort et pourtant subtil, d'un parfum d'homme doux et pourtant envoûtant, d'un parfum d'amour entêtant. Il ouvrit la porte, doucement. Il avança d'un pas et s'arrêta. Il huma, regarda et s'éloigna dans ses souvenirs.

Il l'aimait depuis longtemps. Il la connaissait peu, l'avait aperçue à quelques fêtes chez des amis mais ne savait rien d'elle. Elle était toujours charmante, pas fatale comme certaine de ces femmes qu'il avait eues trop vite, juste charmante. Une espèce de tristesse cernait toujours ses yeux et la rendait encore plus belle. Il avait tout de suite été troublé. Pourtant il n'avait jamais osé lui dire ou lui faire savoir. Pourquoi ? Il ne pouvait l'expliquer.
Il pensait souvent à elle. Quand il en aimait d'autres, c'était toujours elle qu'il tenait dans ses bras. Il en rêvait parfois. Son rêve était toujours le même. Il courait, sur une plage, à l'instant où son souffle commençait à se faire trop court, il la voyait au loin et s'élançait pour la rejoindre. Quand il arrivait à quelques mètres d'elle il s'arrêtait de courir, s'approchait doucement, de plus en plus doucement. Quand ses mains touchaient enfin sa peau parfumée, elle se retournait, avançait lentement dans l'eau et disparaissait. Alors il pleurait. Chaque nuit où il faisait ce rêve, il se réveillait dans un malaise et parvenait difficilement à effacer ces images au cours de la journée.
Hier il n'était pas à la plage mais dans la rue. Il l'aperçut à la terrasse du Café de Paris. Il s'arrêta, hésita puis approcha. Elle portait une jolie robe à fleurs. Ses longs cheveux roux étaient détachés et tombaient nonchalamment sur ses épaules nues. Ses jambes longues et fines étaient croisées. Elle était seule, regardait les gens autour d'elle, souriait au passage d'un enfant ou s'attristait en voyant un couple enlacé. Elle semblait pourtant étrangère au monde qui l'entourait, unique observatrice d'un univers auquel elle n'appartenait pas.
Quand elle le vit, elle lui sourit. Il répondit à son sourire en s'asseyant à côté d'elle. Alors il entra dans son monde et se mit à observer à son tour. Autour d'eux du bonheur mais aussi de la misère. Les gens qui couraient, trop vite sans bien savoir où ils allaient. Des paroles échangées si vides de tout sentiment, si banales. Des corps qui s'étreignaient sans amour. Ils ne se parlèrent pas. Il commanda deux coupes de Champagne qu'ils burent sans un mot.
Ils restèrent là longtemps, plusieurs heures, ne communiquant que par leurs pensées qui souffraient de ces vies qu'ils n'avaient pas envie de vivre. Le soir tombait et la fraîcheur commençait à la saisir. Elle frissonna. Il posa sa main sur la sienne. Leurs doigts tremblaient un peu. Ils se levèrent et marchèrent un moment, suivant les méandres des rues. Ils arrivèrent devant un hôtel. Ils se regardèrent quelques secondes puis entrèrent. Il demanda une chambre pour la nuit, ils montèrent. C'était la chambre n°20. Ils passèrent la nuit à s'aimer.

Ce fut une magnifique nuit d'amour. Ils ne savaient rien l'un de l'autre mais leurs corps semblaient se connaître par cœur. Chaque caresse, chaque vibration étaient un enchantement. Il ne connut de sa voix que ses gémissements. Leurs corps étaient beaux. Lui fort et tendre à la fois. Elle fragile et brusque. Au matin elle s'endormit. Lui se leva doucement pour ne pas la réveiller. Il entra dans la salle de bain, se regarda dans la glace et pleura. Il revint dans la chambre. Alors une peur immense de la perdre s'immisça en lui.
Il s'approcha du lit, posa un baiser dans ses cheveux. Ils sentaient bons. Une larme de sommeil roulait au coin de ses yeux. A quoi pouvait-elle bien rêver ? Il posa sa main sur son sexe, elle frémit. Il remonta sur son ventre, sur ses seins, ils étaient ronds et fermes. Il s'y attarda un peu. Puis il continua à parcourir sa poitrine et arriva au cou. Il était fin, il tenait entre ses deux mains.
Alors il serra, sans rage, sans haine, sans honte non plus. Elle bougea à peine. Son corps se cambra juste un peu, comme quand elle avait joui cette nuit. Elle partit sans un bruit.
Il s'éloigna du lit, la regarda une dernière fois et murmura « Je t'aime ». Les parfums s'étaient évaporés et les pétales des fleurs jonchaient la table en marbre.
Il s'habilla, sortit.
C'était un dimanche, il faisait beau. Les gens vivaient moins vite qu'hier. Il marcha jusqu'à la plage.



Cela fait environ 10 ans que je l'ai tuée...ou peut-être plus. Je ne me souviens plus bien.
Ils ne m'ont jamais retrouvé. Peut-être ne m'ont-ils même pas cherché. Ils ont cherché le meurtrier mais ils ne m'ont pas cherché moi.
Aucun antécédent. Aucun lien avec la victime. Personne ne m'avait vu avec elle. Ou plutôt si, on m'avait vu avec elle mais personne ne nous avait regardés. Trop d'indifférence dans ces grandes villes. Trop d'indifférence tue.
Des empreintes, oui je ne les avais pas effacées. Pourquoi faire ? Trop d'empreintes dans ces hôtels où le ménage est fait trop vite.
J'avais tout suivi à la télé, à la radio, dans les journaux. Ils parlaient beaucoup d'elle, mais assez peu de moi. Normal, ils ne me connaissaient pas. J'ai ainsi connu son mari, ses deux petites filles. J'ai aussi connu ses parents, ses voisins, ses collègues, ses amis.
Ils ne comprenaient pas. Une si gentille fille, si honnête, si droite, si....fidèle.
Qu'était-elle allée faire dans une chambre d'hôtel avec un criminel ?
Ils savaient bien ce qu'elle était allée y faire. Ce qu'il y avait dans son ventre ne laissait aucun doute. Mais pourquoi ?
Ce n'étaient pas dans ses habitudes. Où tout du moins le croyaient-ils avant. Moi je savais que ce n'était pas dans ses habitudes. Mais eux maintenant ils doutaient. Je l'avais tuée elle, mais j'avais aussi tué la confiance qu'ils avaient en elle. L'hôtelier était formel, elle était montée de son plein gré. Elle avait l'air vraiment heureuse. Elle était tellement rayonnante qu'il n'avait vu qu'elle.

Moi je savais, je savais tout. J'avais les réponses à toutes leurs questions. Et cette connaissance, unique, représentait une jouissance bien supérieure à la souffrance que j'aurais pu éprouver de l'avoir tuée. Elle compensait très exactement la souffrance due à la seule réponse qui me manquait : pourquoi avais-je fait cela ?
Tant que je n'aurais pas la réponse à cette question je n'irais pas me livrer. Je voulais pouvoir leur expliquer. Cela aurait servi à quoi que j'aille en prison si je ne savais pas pourquoi ?
Comment mon arrestation, mon jugement, ma condamnation, mon emprisonnement auraient-ils pu soulager les siens s'ils ne savaient pas pourquoi ?
Je devais trouver en moi, au fond de moi, seul, pourquoi ?
Cela faisait 10 ans, ou même peut-être un peu plus, que je cherchais. Pas la moindre petite explication n'était venue à mon esprit.
Je cherchais avec ma tête, avec mon cœur, avec mes tripes, avec mon sexe. Rien. Même pas une explication que j'aurais anéantie ensuite. Rien. Pas un mot, pas un sentiment, pas une sensation. Rien. Le vide. Le néant.


Et si j'avais seulement rêvé que je l'avais tuée ? Ils en avaient tellement parlé à la télé, tellement montré d'images que j'avais très bien pu en rêver une nuit et le lendemain croire que c'était moi.
Cela m'arrivait de temps en temps de confondre mes rêves avec la réalité. Le matin j'étais tellement imprégné de mon rêve qu'il devenait une pièce du puzzle de mon passé.
Je dis puzzle car c'est ainsi que je voyais ce qui m'était arrivé avant dans ma vie ; que je voyais ou plutôt que je ne voyais pas. Car ma mémoire avait cette particularité d'être comme un puzzle où il manquait des pièces. Alors je remplaçais les pièces avec mes rêves. Pas n'importe quels rêves car il fallait qu'ils s'ajustent. Un puzzle ça demande de la précision. Il fallait qu'ils s'ajustent par la forme mais aussi par le ton, la couleur.
Parfois c'étaient de petits rêves pour de petits souvenirs. Sans importance. Mais ils permettaient de remplir un trou. Ça c'était important. Car des trous dans la mémoire, c'est toujours difficile à vivre.
Par exemple, je ne me souvenais plus de mon premier flirt, de mon premier baiser. Pourtant on ne devrait pas l'oublier cela. Et bien moi si. Alors j'étais triste. Pour elle bien sûr, ça ne lui aurait pas fait plaisir. Mais moi aussi ça me gênait, quand on parlait avec les copains. Je n'avais rien à dire. Alors je ne disais rien. C'est comme ça que je passais pour un timide. A cause des trous dans ma mémoire. Alors une nuit, j'en ai rêvé. Elle avait 12 ans, moi 13. Elle était jolie et sentait le bonbon à la framboise. Elle avait des tresses et portait un dos nu rose. Et voilà, au matin, j'avais mon souvenir : son parfum, son image, mes sensations. Était-il proche de la réalité ? Je ne le saurais jamais mais j'avais appris à ne pas m'en préoccuper.
J'avais aussi appris à m'éloigner assez vite des personnes de mon passé pour ne pas être taxé de menteur, voire de prétentieux.

Alors ce crime, l'avais-je commis ou non ? Si oui pourquoi ? Si non quel souvenir était-il venu remplacer ? Un crime comme pièce si ajustée, si harmonieuse dans le puzzle, c'était quand même surprenant !
Ça n'avait pas pu remplacer n'importe quel souvenir. C'est donc aussi pour cela que je ne me livrais pas à la police. Je n'étais pas sûr d'être le meurtrier. Je n'allais quand même pas livrer une pièce de puzzle comme pis-aller à une vérité !
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Marie-Pierre HUSSON · il y a
Merci beaucoup c'est encourageant...eh oui je ne sais pas encore où il va m'emmener !
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Viktor September · il y a
Va-t-il se révéler être un tueur en série ? J'ai beaucoup aimé la rupture entre la partie tendre, puis la réalité froide...
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Marie-Pierre HUSSON · il y a
Merci beaucoup, je ne connais pas ce film. Je vais essayer de le voir.
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J.A. TROYA · il y a
Rêve ou réalité ? Votre texte m'évoque le film "la vie criminelle d'Archibald de la Cruz" de Buñuel.