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Bavardage nocturne

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Marlene18

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Conversation nocturne

J'avais pris l'habitude, certains soirs, d'ouvrir la fenêtre de ma chambre afin de mieux respirer pour la nuit à venir. J'enfilais donc une robe de chambre. Par dessus ma nuisette. Ou même par dessus mes habits si j'étais encore vêtue. Je prenais soin d'éteindre une à une les lumières. Et puisque l'obscurité recouvrait subtilement la pièce, s'appropriant chaque objet qui la composait, je me confondais bientôt avec le ciel d'où je pouvais contempler la délicatesse de la nuit.
Je me couchai tard ce jour-là, et ne trouvant pas le sommeil, je finis par veiller une grande partie de la nuit. Je restai un long moment penchée à ma fenêtre. On disait qu'un phénomène d'une grande rareté se vérifiait actuellement. Une "super lune bleue de sang". La combinaison de plusieurs facteurs astraux qui devait donner à la lune, entre autre, une couleur plus rougeâtre que d'ordinaire. Mais pas seulement. Pour certains, un tel phénomène devait accentuer notre niveau vibratoire. Ainsi que, et c'est cela qui m'intriguait le plus, notre intuition.
À l'instant même où mes pensées s'arrêtèrent sur ce dernier mot, je décelai une irrégularité croissante dans le souffle du vent. Une feuille, une seule, comme rescapée de l'hiver, roulait sur l'asphalte à ma gauche. On distinguait son timbre unique, telle une vivante parmi les feuilles mortes. Pendant que, de part et d'autre de la ville, un lointain ronronnement de voitures apportait une dimension presque rassurante à la paisible solitude.
Devant moi, se dressait un chêne à feuillage marcescent. Mais les feuilles gercées par le froid ne m'empêchaient pas d'apercevoir distinctement l'entrée de l'hôtel, de l'autre côté de la rue. Je me demandais qui pouvait bien encore séjourner ici. Certes il ne devait pas manquer d'élégance, à une autre époque. Comme en témoignait l'imposante porte d'entrée en bois brut avec en son milieu un heurtoir en fer patiné.
Ce fut précisément devant cette dernière que s'engouffra une dame à cette heure étrange de la nuit. Descendant furtivement d'un taxi, elle semblait inquiète et pressée. Vêtue d'une simple robe de soirée noire, décolletée, elle ne portait pas de manteau. Pas même un foulard sur les épaules. Cela lui donnait l'air intrigant de quelqu'un à qui il est arrivé quelque chose. Elle avait une élégance singulière et bien à elle dans ses gestes et ressemblait à une actrice tout juste rentrée dans les coulisses, soulagée d'avoir terminé sa prestation sur scène et revenue dans une sorte d'elle-même, plus sincère.
Et aussi cette manière de marcher un peu désinvolte et de tenir son minuscule sac-à-main, presque à le lâcher... Elle n'était pas jeune mais cela l'avantageait. Ses traits légèrement ridés lui donnaient de l'assurance.
Je la suivais des yeux et la vit soudain à la fenêtre du hall d'entrée. Un petit salon avait été aménagé pour les clients. J'habitais ici depuis maintenant huit ans. Ce n'était pas la première fois que ma curiosité me poussait à guetter les résidents qui allaient et venaient. Avec le temps, j'avais même appris à lire sur les lèvres. J'avais commencé un jour de canicule. Il faisait si chaud. Impossible de sortir, de se concentrer sur quelque chose. Alors j'avais commencé à observer les gens dans le petit salon. Souvent un client s'asseyait là sur le divan. À lire ou à regarder son téléphone. Puis une deuxième personne s'installait et la conversation initiait. Le plus souvent par des banalités. La qualité de l'hôtel, le temps qu'il faisait. Certaines fois des affinités se créaient et je voyais les gens s'échanger leurs numéros de téléphone, heureux d'avoir fait connaissance avec une nouvelle personne.
Arrivée dans le hall d'entrée, la femme reprit immédiatement son rôle:
-Il avait l'air de vouloir pleuvoir, mais finalement non.
-Oui, le ciel a l'air indécis ce soir, répondit l'homme qui se trouvait là.
-Vous attendez quelqu'un?
-Moi? Non, pas dans l'immédiat.
-Comme je suis fatiguée. Cela vous dérange si je m'assois un instant?
-Je vous en prie.
-Il n'y a rien à boire, n'est-ce pas?
-Je ne crois pas qu'ils servent le petit-déjeuner avant sept heures.
-Comme alcool, j'entendais...
-Ah! De l'alcool! Je ne sais pas. Je ne crois pas, à cette heure.
-Quelle heure est-il?
-Quatre heures dix.
-Vraiment?
-Oui.
-Cette nuit ne passe plus. J'ai l'impression qu'elle a commencé il y a une éternité poursuivit-elle. Et vous, qu'est-ce que vous faites ici?
-J'allais partir. Je dois aller travailler.
-A cette heure?
-Et oui.
-Comment faites-vous?
-J'y suis habitué et puis ça ne me dérange pas.
-Vraiment?
-Vraiment.
-Incroyable!
-Vous trouvez?
-...
Ils restèrent quelques minutes sans parler. Elle regarda l'hôtel, pensive. Je remarquai une certaine familiarité dans la manière qu'elle avait de déplacer les revues ou d'ouvrir les tiroirs de la table basse comme si elle cherchait un objet bien précis. Peut-être était-elle déjà venue, me dis-je.
-D'où revenez-vous à cette heure tardive? poursuivit-il.
-D'une soirée...avec des amis, répondit-elle sans grande conviction.
-Vous vous êtes amusée?
-Pas vraiment non.
Elle le scruta.
-Je vais devoir y aller, dit-il, mais je suis sûr que l'on se recroisera.
-Vous pensez?
-J'en suis certain. Vous restez ici?
-Non je vais monter, j'ai sommeil.
-Reposez-vous bien, Madame.
-Bon travail à vous, Monsieur.
Elle se leva et prit la direction des escaliers après avoir regardé l'homme qui s'éloignait. Elle eut l'air de vouloir revenir sur ses pas, lui poser une question. Son nom? Mais elle se ravisa bientôt.
Lui sortit.
À ce moment je la vis redescendre furtivement.
Je me demandai ce qu'elle fabriquait. Et je commençai à imaginer plusieurs scénarios. Elle s'était peut-être retrouvée dans ce taxi à la suite d'une dispute avec son mari et n'avait nulle part où aller. Alors elle s'était souvenue de ce petit hôtel, lieu de rencontre avec son amant quelques années plus tôt. Comme elle l'attendait souvent dans le hall, elle savait que la réception serait fermée à partir de vingt-trois heures mais que la porte resterait ouverte. Comme toujours dans cette hôtel, pensais-je. Sans réfléchir, elle avait indiqué cette adresse au chauffeur. Mais aucune chambre n'était réservée à son nom.
Soudain, je vis sa chevelure blonde dans l'embrasure de la porte en bois. Elle vérifia de part et d'autre comme si elle cherchait quelqu'un. Voulait-elle rattraper l'homme pour prendre son numéro? Mais elle tressaillit en le voyant, là, paisible, appuyé au mur, en attente. Paniquée, elle rentra immédiatement. J'étais moi-même inquiète. Il avait bien affirmé qu'il irait travailler. Sans même avoir le temps de retourner sur la banquette du hall, je la vis distinctement s'étaler au sol, comme victime d'un malaise ou d'une crise cardiaque. Quelques secondes seulement. C'en était fini!
C'est alors que l'homme rentra. Je vous attendais, dit-il doucement. Et puis il disparut. Se volatilisa. Je refermai la fenêtre, ébahie. Au petit matin je fus réveillée par des sirènes.
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Yasmina Sénane · il y a
Nous sommes pris par cette atmosphère surnaturelle grâce à votre écriture !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en finale de la Saint Valentin ?

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Marlene18 · il y a
Merci. Je vais lire votre nouvelle.
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