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Baudelaire 2.0

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Santiago Cuervo

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Ses amis l'appellent Charly, mais il a peu d'amis en vérité. Charles Baudelaire vit en anachronisme, en anathème parmi ses contemporains. Ce soir, il est rentré tard, il a fait beaucoup de bruit, tapé des talons sur les marches, pour ponctuer sa montée dans l’escalier des quolibets de ses voisins, d’un tollé rassurant, rassurant pour lui...
Charly se prélasse dans les ténèbres de sa chambre miteuse. Il n’a trouvé que cela à louer depuis que sa maison d’éditions l’a remercié ; le procès a été trop retentissant. Il tient à sa vie parisienne, il est encore convié à de nombreuses avant-premières ; ses articles sont redoutés mais son avis toujours pertinent et profond n’est jamais partisan car Baudelaire sait reconnaître le talent chez les autres. Il écrase sa cigarette dans un cendrier rempli de mégots et allume son ordinateur portable. Il passe une demi-heure à regarder des vidéos pornographiques, sans parvenir à la jouissance. Ses rentes s’amenuisent de mois en mois, il sera bientôt obligé de travailler, pour de vrai.
Enfin ! Seul ! Il est une heure du matin, on n’entend plus que quelques taxis dont le bruit des moteurs frileux, enroués se réverbère en bord de Seine. Charles Baudelaire ferme son carnet, se lève de sa chaise et se plonge dans son fauteuil préféré, un fauteuil club en cuir brun qui l’accompagne dans toutes ses pérégrinations. Il murmure : « Je ne souffrirai plus que par moi-même ». Les lumières du studio sont éteintes, les deux grandes croisées du salon – les seules de l’appartement à vrai dire – sont ouvertes et la lueur orangée de la nuit parisienne inonde la pièce ; Baudelaire vérifie que les verrous sont bien fermés. Il envoie un texto à Jeanne pour s’excuser de sa conduite de tout à l’heure ; il avait bu et ne pensait pas ce qu’il lui avait dit. Il aime Jeanne mais il ne peut s’empêcher de l’humilier en public, c’est plus fort que lui. Jeanne, de son côté, le fait souffrir autrement, en se refusant à lui au moment où il a le plus besoin de vider ses couilles, l’obligeant à fréquenter les putes du quartier. Il ne peut s’en empêcher, il ne prend conscience de sa misère qu’au moment de laver sa queue dans le lavabo crasseux d’une chambre d’hôtel.
Assis et plié en deux, Charles Baudelaire récapitule sa journée. Il se souvient du début de soirée au café La Cigale, avant d’aller au spectacle. Des totems bizarres le regardent, son esprit fatigué est épié, dans ce bar entouré de sex-shops. Il est en compagnie de plusieurs écrivains, on boit beaucoup, des cocktails aux noms exotiques. La musique n’est pas trop forte, on entend Something for your mind du groupe Superorganism. La conversation est légère et vague comme un ensemble de lingerie sexy, on lui demande :
– Tu crois qu’on peut aller en Russie par voie de terre ?
– Tu prends la Russie pour une île ?
Baudelaire rit bruyamment. Il y a quelques personnes connues – des artistes, des gens de la télé – qui prennent un verre dans le bar. Le dandy ne tarde pas à être abordé par un jeune homme.
– Monsieur Baudelaire, j’adore votre flow.
Baudelaire lève les yeux sur l’importun, il le fixe quelques secondes comme s’il essayait de le radiographier ; du reste c’est ce qu’il est en train de faire. Le jeune homme porte un gros pull gris à l’effigie de Dark Vador barré du slogan « Rejoins le côté obscur, on a des cookies ».
– J’ai vu un homme porter un tee-shirt qui laissait apparaître son abdomen. Ce n’était pas un trompe-l’œil et le tricot n’était pas trop court pour sa bedaine. Non, le vêtement était ouvert au niveau de son ventre. Dans une autre vie, ce sont des abdominaux en tablette de chocolat qu’il aurait exhibés.
Baudelaire arrête de parler. Le jeune homme devrait prendre congé mais le poète semble l’aimanter, il n’a d’autre choix que d’attendre que Baudelaire se mette à causer, ce qu’il fait immanquablement :
– Vous êtes Orelsan, c’est bien cela ?
– Vous me connaissez ?
– Je ne vis pas dans une grotte. J’aime bien votre dernier album.
Orelsan rougit presque du compliment de Baudelaire. Les autres convives continuent de parler sans se soucier de l’arrivée du rappeur.
– Merci. Je suis un fan absolu de votre œuvre. Je vis à Paris depuis quelques mois et je rêvais de vous rencontrer...
– Quel âge me donnez-vous ?
– Pardon ?
– Vous avez quoi ? trente ans.
– Trente-trois.
– L’âge du Christ. J’ai fêté le neuf avril dernier mon quarante-et-unième hiver. Avouez que l’idole est plutôt récente.
– N’empêche, j’aime tout ce que vous avez pu écrire, même les chansons pour Baschung ou Julien Doré.
– Même les chansons ? Asseyez-vous, nous serons plus à l’aise pour discuter.
Orelsan prend une chaise à une table derrière lui sans même demander la permission à ses occupants. Baudelaire aspire une gorgée de son cocktail par une paille rose fluo, fait une grimace particulièrement expressive, puis il demande :
– Qu’entendez-vous par mon « flow » ?
– Je parle de votre style, par exemple de votre façon de parler dans vos chroniques rimées dans les émissions à la télé ou à la radio.
– Mon style ? Hum. Vous connaissez le célèbre discours de Ben Gazzara dans Conte de la folie ordinaire, c’est un film de Marco Ferreri, un génie incompris si vous voulez mon avis. Il définit le style ainsi : « Faire une chose terne avec style vaut mille fois mieux que faire une chose dangereuse sans style, faire une chose dangereuse avec style, pour moi, ça c’est l’Art ».
– C’est exactement ce que je pense de vous. Vous nous mettez en danger, mais c’est tellement bon.
– Savez-vous qu’en psychologie, le flow désigne une sorte d’état optimal de la concentration dans lequel se trouve quelqu’un de complètement absorbé par une tâche, le tout menant à une aise totale.
Orelsan acquiesce et commande une bière. On lui propose une dizaine de bières différentes, ce à quoi il répond :
– Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Alors donnez-moi celle qui me permettra l’ivresse la plus rapide.
Le serveur le scrute avec un regard noir, qui doit signifier : « L’établissement n’admet pas les pochtrons ». Alors Orelsan ajoute :
– Et mettez-nous deux vodkas avec, s’il vous plait.
Baudelaire sourit, de son fameux sourire énigmatique qui a fait la joie du photographe David Lachapelle. Orelsan parle le premier, il sait que Baudelaire est réputé pour être un bavard et il a des dizaines de choses à lui dire :
– Vous avez l’air de tout comprendre autour de vous, et pourtant rien ne vous atteint. C’est pas que vous flambez. En fait, si je devais définir l’intelligence, je montrerai une photo de vous...
– Entre autres raisons il y en a deux qui rendent un homme très sûr de lui : soit il sait qu’il est monté comme un âne et que cette particularité le rend effroyablement supérieur aux autres mâles, soit il est doté d’un tout petit pénis, et cela le rend particulièrement enclin à la vantardise et à la supercherie. Ou bien il se fout de la taille de son sexe mais il sait que tout le monde se pose la question de savoir comment il baise.
– Intéressant. Vous réduisez tout au sexe ?
– Pas vous ?
– Si, j’avoue.
On leur sert leurs vodkas, ils trinquent. Un portable vibre, c’est celui d’Orelsan.
– Désolé, j’attends un mail important.
– Faites. L’internet est toujours le troisième invité.
Orelsan range son téléphone sans regarder son message. Baudelaire ironise, à moins qu’il ne soit on ne peut plus sérieux :
– Merci, quel privilège ! Vous renoncez à votre portable pour moi !
– Vous le valez bien.
– Vous connaissez Hermann Hesse.
– On n’a jamais été présentés.
– C’est un écrivain du début du XXème siècle. Il a écrit un roman qui s’appelle Le Loup des steppes. Figurez-vous qu’il a, en quelque sorte, imaginé la naissance de l’internet.
– Carrément. Sa famille devrait réclamer des thunes aux Américains.
– Je cite de mémoire un passage du livre, c’est à propos de la radiodiffusion et des progrès techniques qu’elle augure : « Nous baignons dans le flot permanent des images et des événements présents, immédiats. Cela permet à l’humanité de fuir face à elle-même, face à ses buts ultimes, et de s’environner d’un réseau de plus en plus resserré de distractions et d’occupations vaines ». Qu’en pensez-vous Orelsan ?
– Appelez-moi Orel.
– Alors appelez-moi Charly.
– Ok Charly. Un réseau d’occupations vaines, vous avez dit. J’aime bien. Le mot « réseau » est de lui ?
– Parfaitement. J’ai une mémoire quasi infaillible.
– C’est quoi votre projet en ce moment ?
– Je suis en train de monter une pièce de théâtre.
Baudelaire explique à Orelsan qu’il doit rencontrer en fin de soirée un directeur de théâtre pour obtenir les fonds que réclame sa nouvelle pièce. Jusqu’à présent, il n’a pas eu beaucoup de chance au théâtre. Aujourd’hui, dans sa quête de financement, il a dû saluer une vingtaine de personnes, dont quinze lui étaient inconnues ; il a distribué des poignées de main dans la même proportion. Si seulement il pouvait mettre des gants, mais cela semblerait suspect en plein mois de juin. Baudelaire commande d’autres shots. Il se tait, il regarde autour de lui en plissant les yeux. Orelsan l’interrompt dans ses réflexions :
– Certains disent que vous êtes fou.
– On peut se permettre toutes les folies, l’essentiel est de garder sa raison.
Baudelaire boit cul-sec son verre d’alcool et retient un rot qui gonfle ses joues, il sourit, encore, de ce sourire diabolique, irrésistible. Les enceintes du bar diffusent un nouveau morceau, un ancien son du groupe Justice. Orelsan se permet un souvenir :
– Quand j’entends ce morceau, je ne peux pas m’empêcher de penser à mes dix ans, quand je flemmardais le dimanche matin devant les dessins-animés, ça doit venir des synthés saturés... Quel genre de musique le grand Charles Baudelaire écoute-t-il ? Wagner ?
– Souvent la musique me prend comme une mer, tour à tour calme et agitée. Alors peu importe le genre ou l’interprète.
– Quoi par exemple ?
– Il y a un morceau que j’adore, on le doit à un vrai dandy, comme moi. Il s’intitule Our mutual friend et il est interprété par The divine comedy, enfin plus exactement, par Niel Hannon.
– Connais pas.
A ce moment, une magnifique jeune femme fait son entrée dans le bar. C’est une métisse d’une trentaine d’année, sa démarche de reine est à la fois divine et animale. Elle porte une robe rouge particulièrement moulante, une coupe afro qui défie la pesanteur. Toute la drogue et l’alcool du monde ne valent pas le poison prodigieux qui coule dans ses grands yeux verts. C’est une impression mais son entrée théâtrale a eu l’air de suspendre le temps, d’arrêter le feutre des conversations Elle se dirige vers la table de Baudelaire et Orelsan. Baudelaire a l’air surpris, même s’il ne veut rien en laisser paraître :
– Jeanne !
– Je t’attends depuis plus d’une heure. Même le patron du resto s’est moqué de moi !
Baudelaire à Orelsan :
– La femme a faim et veut manger. Soif, et elle veut boire. Elle est en rut, et elle veut être foutue.
Orelsan semble mal à l’aise, il a reconnu l’actrice Jeanne Duval, il sait qu’elle et Baudelaire connaissent une histoire d’amour plutôt tumultueuse, les tabloïds en parlent suffisamment. Il tente d’apaiser la situation :
– C’est sans doute moi qui ai retenu Monsieur Baudelaire...
– Charly je vous ai dit !
Jeanne n’adresse pas même un regard au jeune artiste. Elle attend que Baudelaire s’explique. Le poète continue de ricaner :
– La femme est naturelle, donc abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire...
Jeanne Duval gifle son amant, elle attend quelques secondes ; devant l’absence de réaction de Baudelaire, elle finit par rebrousser chemin, envoyant valdinguer au passage quelques chaises, et les clients assis dessus. Il s’agit de toute évidence d’une scène récurrente de la vie houleuse du couple, presqu’une saynète répétée et assumée. Baudelaire ne perd pas la face et dit à Orelsan dans un rire :
– Ce qu’il y a d’ennuyeux dans l’amour, c’est que c’est un crime où l’on ne peut pas se passer d’un complice.
Et sans autre explication :
– Je dois vous abandonner cher ami. Voici ma carte, appelez-moi, j’aimerais beaucoup collaborer avec vous.
Orelsan est un peu interdit. Il vient d’assister à une scène de ménage éclair, la dispute devait avoir commencé depuis quelque temps déjà. Il observe Baudelaire se lever et sortir du bar, lui laissant le soin de régler la note. Il hausse les épaules et gobe son dernier shot.
Baudelaire est sur le boulevard, il observe les bâtiments tout autour de lui, il se dit que nous en apprenons beaucoup plus en regardant une fenêtre, ouverte ou fermée, du dehors que celui qui nous observe à travers cette même fenêtre. Il a du temps à tuer avant de rejoindre le patron de théâtre. Il n’a pas l’habitude de faire la cour à des hommes, mais il doit obtenir ces fonds pour avoir une chance de concrétiser son projet de pièce. Il a besoin d’une distraction. Les enseignes lumineuses des bars à striptease lui font de l’œil, mais ce soir il est davantage enclin au secret. Il se met à pleuvoir, une averse étrangement glaciale. Baudelaire décide de monter chez une sauteuse, une jeune femme qu’il fréquente parfois entre deux ruptures avec Jeanne.
Baudelaire monte les escaliers quatre à quatre, il est presque guilleret. Il est accueilli sur le pas de la porte par une jeune femme sautillante, qui porte un ensemble de lingerie rouge et noir. Elle se jette au cou de Baudelaire, qui manque de tituber. Sans autre forme de préliminaire il la prend entre le porte-manteau et une commode d’entrée. Dix minutes plus tard, Baudelaire et sa sauteuse sont assis contre un mur, essoufflés et trempés de sueur. Il lui demande, entre deux respirations :
– Comment vas-tu Emilie ?
– Très bien. Et vous Monsieur Baudelaire ?
– Mise à part une impression d’éblouissement, ça peut aller.
– J’ai fait de la tisane. Vous en voulez ?
– Avec grand plaisir.
Voilà une drôle de façon de tuer le temps : connaître la petite mort avant de boire une camomille et après s’être saoulé à la vodka... Emilie se relève prestement, elle n’arrête pas de parler, avec un accent parisien à couper au couteau, sans doute une imitation. Baudelaire, lui, prend son temps. Il remet de l’ordre dans ses vêtements et ôte sa redingote, qu’il porte été comme hiver ; il ramasse sa canne à pommeau et la pose contre la commode. Baudelaire avance dans l’appartement de la sauteuse ; la pièce est encombrée de cartons, apparemment Emilie est en plein déménagement, Charles Baudelaire n’a aucune envie d’aborder ce sujet. N’importe qui s’intéresserait à ces cartons et s’enquerrait des projets de son hôte ; pas Baudelaire. Emilie revient au bout de quelques minutes, deux tasses fumantes dans les mains. Elle en donne une à Baudelaire. Emilie le regarde avec un grand sourire pour l’inviter à lui demander si elle déménage ; Baudelaire sourit lui aussi et lape bruyamment sa tisane. Alors la jeune femme n’a pas d’autre choix que d’annoncer – elle a perdu son accent :
– Je retourne chez mes parents, à Epinal. Je m’étais donnée trois ans pour réussir et tout porte à croire que je n’y arriverai pas.
Baudelaire fait un « humm » d’approbation mais ne dit mot. Emilie se colle contre lui ; elle est en soutien-gorge et un de ses tétons déborde de son balconnet. La scène a quelque chose de ridicule.
– Avant de partir, vous pourriez me dessiner un costume de Vénustre. J’adore votre façon de dessiner.
– De Vénustre dis-tu. Je vais essayer, mais il me faudra beaucoup d’imagination. Je préférerais de loin peindre ta vénusté.
– Je préfère Vénustre.
– Si tu le dis...
Baudelaire sort un carnet de la poche intérieure de sa veste et commence à croquer Emilie. Puis il s’allonge sur le convertible qui encombre la moitié de la pièce et s’assoupit.
Charles Baudelaire est à nouveau sur le boulevard, mains dans les poches, il a relevé le col de sa redingote. Il marche vite, il est en retard. Il est vingt-trois heures passé. Il a rendez-vous dans un bar à la mode, un autre. Baudelaire rentre dans l’établissement, il n’y a presque personne, ce qui l’inquiète un peu. De grandes vitres offrent une vue imprenable sur la Tour Eiffel, on dirait une fontaine de champagne inépuisable. Tout est violet à l’intérieur. Jean Bouvier le voit et se lève de son tabouret, une espèce de sucette mauve capitonnée. Baudelaire l’observe, il a cessé d’avancer, il lui laisse le soin de venir à lui. Un directeur de théâtre est sans doute un être estimable mais il n’est jamais divin. Baudelaire juge M. Bouvier sans personnalité, sans originalité ; il est pour sa fonction, une espèce de domestique public.
– Charles ! Comme vous êtes élégant ce soir !
– Il n’y a pas grand monde.
– Je sais. Nous connaissons une période un peu compliquée avec tous les bars à cocktail qui ouvrent dans ces nouveaux quartiers à la mode. Il y a dix ans personne n’aurait trainé à Pigalle après onze heures du soir...
– Pigalle n’a d’intérêt qu’après vingt-trois heures.
– Ah...
– Ce troquet vous appartient donc.
– J’essaie de diversifier mes activités.
Jean Bouvier invite Baudelaire à s’installer au bar. Le dandy commande une vodka citron. Il entre directement dans le vif du sujet sans prendre le temps de discuter de tout et de rien, comme cela se fait en temps normal avant de solliciter un service ou un privilège.
– Comptez-vous me permettre de monter ma pièce ?
– C’est justement de cela que je voulais vous parler. Vieux, je dois être honnête avec vous, votre pièce est mauvaise.
– Mauvaise ?
– Pas mauvaise d’un point de vue littéraire, pas vraiment en tout cas...
– Mauvaise en quel sens alors ?
– La mythologie, vous savez, ce n’est plus trop à la mode. Et puis, n’est pas Giraudoux qui veut...
– Laissez Giraudoux tranquille. N’est pas un directeur courageux qui veut...
– Charles, comprenez mes réticences. C’est moi qui mets l’argent sur la table, et vos derniers projets ont été plutôt des fiascos.
– Et que me conseillez-vous ?
– Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z... ; c’est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons.
– Je crois que je perds mon temps. Payez-moi encore un verre.
– Mais bien sûr.
Baudelaire continue de discuter avec Jean Bouvier, pour le plaisir de fanfaronner, d’insulter ses semblables et, surtout, de maltraiter sa propre réputation. L’alcool aidant, Baudelaire parle, parle, parle ; il se vante de plusieurs méchantes actions qu’il n’a jamais commises :
– Cet enfant pleurait, il avait l’air perdu. Je suis d’avis que le génie, c’est l’enfance retrouvée, mais, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai fait croire au garçon que ses parents ne pouvaient plus s’occuper de lui et qu’ils l’avaient abandonné. Petit Poucet à Paris, c’est un destin plutôt romantique, n’est-ce-pas ? Puis je l’ai laissé là, ses deux parents n’étaient pas loin. Du moins l’ai-je déduit en apercevant un homme et une femme paniqués qui montraient leur téléphone portable aux passants avec un air interrogateur...
La discussion s’est poursuivie très tard dans la soirée. M. Bouvier n’osait pas congédier Baudelaire après avoir refusé ainsi de financer son projet théâtral. C’est Baudelaire qui s’éclipsa soudainement au premier coup de minuit, comme une Cendrillon débraillée, enragée et soûle.
Et après avoir marché près d’une heure dans les rues, sans but, le voici chez lui, fatigué de n’avoir rien fait. Il est donc une heure du matin. Mécontent de tous et mécontent de lui, Charles Baudelaire voudrait bien se racheter et s’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Il a coutume d’invoquer Dieu en de pareils moments. En une non-prière à la Prévert : « Notre Père qui êtes aux cieux / Restez-y / Et nous nous resterons sur la terre / Qui est quelquefois si jolie ». Mais Baudelaire est beaucoup plus fétichiste ; il voit en Dieu son égal ; parlons donc d’une piété onanique, Narcisse aurait pu vivre vieux et heureux s’il n’avait pas aperçu son reflet dans la rivière. Baudelaire a besoin de rédemption, il en a assez de passer pour un génie incompris ; dans « génie incompris », il y a « incompris », et les gens n’ont d’yeux que pour son génie. A quoi sert-il d’être génial si l’on est si corrompu ? Baudelaire est génial pour ses contemporains, et il s’exècre dans le même temps, et c’est bien mérité d’ailleurs. Les âmes charitables doivent le sauver du mensonge et des vapeurs corruptrices du monde. Et Dieu doit également jouer le jeu. Charles Baudelaire se met à genoux, face à la nuit, face à Paris et ses jambes écartées, il crispe ses poings vers le Ciel :
– Seigneur mon Dieu ! Accorde-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise...
Et Baudelaire s’endort, là, dans la position du prieur. Demain est un autre jour...
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Miraje · il y a
C'est dur, la vie d'artiste ... ! Et sur le fil de l'art, le poète est un funambule.
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