Barcelone. Le portier du palace

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Auteur-compositeur-interprête en tous genres. Nouvelles, romans, poésie, stratégie, blues, rocks et ballades https://www.youtube.com/user/FayardPierre  [+]

Image de Été 2020

J’ai un ami portier dans un palace de Barcelone où je descendais il fut un temps. Sa mission essentielle consistait à ouvrir et à refermer les portières des taxis d’où descendaient les clients de l’hôtel dans l’emplacement réservé à cet effet. À chacune de mes visites, il m’accueillait avec chaleur. J’admirais son égalité d’humeur et sa disponibilité jamais prise à défaut. Il ouvrait et aidait au débarquement des envieuses, des acariâtres, des somptueuses, des prétentieuses, des arrivistes ou des effarouchées, et de leurs accompagnants respectifs, avec une déférence et une gentillesse à la fraîcheur toujours intacte.
D’un geste auguste de bienvenue à toutes les portes, il recevait et libérait des paires de jambes sveltes, agiles ou en difficulté, en surcharge pondérale ou écrasées sous un ventre aux dimensions qui se laissaient aller… Aucune de ces configurations particulières ne désappointait mon ami le portier car en dépit de ces variations, la constance de son traitement ne s’altérait jamais. À l’instar d’un toréador aguerri, il s’effaçait sobrement devant l’extraction du voyageur au sortir du taxi, laissait passer, puis refermait d’une poussée brève très professionnelle qui résonnait allègrement… et les taxis repartaient ravis de ce ballet tout d’harmonie.

Lorsqu’on louait son expertise, Moncho, c’était son nom, aimait à se plaindre et se répandre mi-figue mi-raison, sur l'incapacité dans laquelle il se trouvait d’ouvrir simultanément les deux portes en cas de couple dans un taxi ! Un dilemme aussi absurde clouait le bec aux authentiques admirateurs de son incroyable compétence dont j’étais.
Il alla jusqu’à me confier que dans son sommeil, loin des convenances rationnelles et réalistes, il lui arrivait d’élaborer des scénarios alambiqués de funambule pour ouvrir sans disjoindre le couple en évitant de provoquer un appel d’air contradictoire à l’intérieur du véhicule ! C’était là un exemple de ses facéties favorites : l’impasse logique formulée avec tant de naturel et de simplicité que l’on en restait bouche bée alors qu’il agrémentait de figures de style improvisées.
Chaque fois que je fréquentais cet hôtel, il s’ingéniait à m’exposer la trame d’un nouveau scénario, toujours plus inattendu et astucieux, à même de me détendre de la lassitude et de l’impersonnalité froide propre aux voyages d’affaires.

Moncho avait développé une connaissance exceptionnelle de la plante des pieds. D’un simple coup d’œil sur l’usure, même infime d’une chaussure, il en extrapolait la psychologie de son propriétaire d’un jugement si sûr qu’il nous en mettait les semelles mal à l’aise. En cas de couples, soit lorsque les paires allaient de concert, il pariait sur l’apparence de la seconde à la manière de débarquer de la première. Pour lui, tout était bon pour nous tournebouler et nous perdre dans les circonvolutions de ses raisonnements incongrus et sans fin.
— Tout est lié dans la nature comme dans la culture Arturito, qu’il déclarait, ravi de me désappointer.
Aux quelques démonstrations auxquelles j’eus le discret privilège de participer, j’avoue que son intelligence des paires était assurément sans pareil. Il soutenait pouvoir prévoir jusqu’aux divorces, ou identifier les tromperies en combinant l’observation des mouvements de pieds avec la durée et le rythme de sortie du taxi !
— La répartition du poids, vois-tu, plus ou moins orientée vers l’extérieur ou en retrait ne ment jamais (…) Tout au long de leur vie commune, il se crée autour du couple une sorte de grosse amibe qui les englobe et qui les met en connivence (…) Si tu sais lire cela, tu as les clefs de son futur et de la qualité de ses relations intimes.
Avec lui, la surprise était garantie. Il y excellait avec un malin plaisir et truffait ses délires de détails paradoxalement censés pour mieux nous égarer et nous surprendre en les enchainant à d’autres ingrédients encore plus déroutants. Moncho était un conteur né au point que je m’interrogeais souvent de savoir ce qui dans sa profession importait le plus pour lui : l’ouverture et la fermeture des portes de taxi, ou tout ce qu’il en extrapolait pour ses amis et quelques clients fidèles de l’hôtel ?

Un soir de fatigue et déprime blafarde comme un mauvais éclairage, lot commun des voyages où alternent des phases de socialité intense entrecoupées de solitudes pesantes, il s’enquit de me divertir pour me redonner goût à la vie. C’était la San Jordi, fête nationale catalane. Dehors l’agitation battait son plein, ce qui en rajoutait d’autant, par contraste, à mon spleen. D’un clin d’œil, il m’invita à découvrir l’origine même de son savoir-faire en m’initiant à quelques conclusions secrètes auxquelles il était parvenu au fil de ses longues années de carrière. Évidemment, c’était à force de reluquer la gent féminine que Moncho avait développé cette expertise si insolite.
— Mais tu n’imagineras jamais Arturito, ce que j’ai découvert depuis !
Il me servit alors par le détail un docte exposé sur la différence subtile, mais évidente pour qui y consacre un tant soit peu de patience et de perspicacité, entre les vaginales qui ouvrent et les clitoridiennes qui serrent en s’arrachant des taxis… Cela dit sobrement, car lorsqu’il était en verve, son lyrisme le rendait si singulièrement ahurissant que l’on ne savait même plus comment réagir. Alors que je m’apprêtais à hasarder une question-clef en réplique, il me prit de cours une fois de plus et sa maitrise des rythmes me laissa littéralement sur place.
— Bien sûr, les menstrues perturbent, mais cela provoque rarement une inversion décisive dans les comportements, me confia-t-il réjoui de me revoir sourire.
Avec lui on ne savait jamais comment faire la part du canular et du sérieux tant il s’ingéniait admirablement à mélanger les genres pour captiver son auditoire. Véridiques ou fantaisistes, je ne me lassais jamais de ses décodages commentés.
Je me décidais à solliciter une initiation à l’exercice de ce curieux discernement en l’appliquant aux prochains taxis lorsqu’un appel téléphonique interrompit mes velléités d’apprentissage. Je tombais de sommeil et mon programme du lendemain étant chargé, nous décidâmes de reporter ces décryptages pratiques à plus tard. Mais la vérité vraie était que Moncho adorait raconter des histoires et que ce jour-là il avait atteint son objectif qui consistait à me ragaillardir.

Mon ami le portier avait des principes qu’il appliquait avec une rigueur implacable. À titre d’exemple, son éthique professionnelle lui interdisait de reluquer au-dessus du mollet.
— Inutile d’aller au-delà. Cela fausse la perception et l’analyse. Sais-tu qu’à chaque fois que je m’y suis aventuré, je me suis planté dans mes conclusions ? Et puis, cela ferait tache pour un portier, et pour tout dire, ce ne serait pas scientifique du tout. En me concentrant sur le bas, je me sens plus à l’aise et plus libre. Avec la chaussure, et plus particulièrement la semelle, je n’affole personne. Les clients se comportent naturellement car ils ignorent que cela les révèle. Je ne risque aucun reproche et veille au bon fonctionnement du débarquement des passagers, ce pour quoi je suis employé. Bien sûr, la cadera, la cintura et la bunda… c’est très appétissant tout ça… Mais, comment dire, c’est trop commun, trop… facile. Vois-tu Arturo, je suis exigeant, le mensonge de la hanche est aisé, et les illusions qu’elle provoque… bah, cela n’est pas pour moi. Le pied et la plante se pensent neutres, c’est noble, ça a de la caste et constitue un terrain digne, passionnant, authentique et sans fard.
Moncho se considérait prédestiné pour ce raz du sol de l’anatomie féminine dans laquelle il s’exerçait en totale liberté sans déranger ses cobayes objectifs, soit les clientes de l’hôtel tout comme, le cas échéant, leurs visiteuses du soir, ou plus rarement visiteurs. Il revendiquait trouver plus de saveur, de pertinence et en un mot plus d’authenticité dans ces extrêmes anatomiques du bas, que dans les hauts socialement pollués par l’affecté, les faux-semblants et autres mystifications et prétentions…
— On marche comme on est car c’est la façon la plus sûre d’entrer en relation avec la Terre sans se ramasser tout en parvenant à s’y déplacer en toute sécurité.
Il s’était fait une devise de cette réplique sans appel qu’un podologue en congrès à Barcelone lui avait un jour confiée.
— Éh Arturo, comment tricher dans l’inconfort d’une sortie de voiture où il faut se plier et puis se déplier, bras et jambes tendues afin d’extraire son popotin d’une banquette toujours trop basse, exercer un effort pour se retrouver ensuite en position debout ? Ah les taxis sont bien mal fichus, mais cela m’est très utile, riait-il !
J’en convenais, les solutions et les figures de l’agitation des appendices au-delà de la portière ne sont pas illimitées. L’examen de la façon de libérer le ventre ne faisait que confirmer les déductions de Moncho, puriste de la plante y nada mas, si non était vero, c’était super bien trovato !

Un jour pourtant, son savoir buta sur une inconnue qui chamboula de fond en comble sa vie jusqu’à menacer sa santé mentale de manière presque fatale. Le trouble survint à la suite du Plan Real du président brésilien Fernando Henrique Cardoso. Quel lien avec les jambes en cours d’extirpation ? La perturbation se manifesta d’abord de manière insensible, puis croissante avant de s’imposer dans des travers confusionnels.
À quelque chose près, Moncho pensait avoir fait le tour de la question quant aux genres et aux techniques de l’extraction du popotin en dehors des taxis. Le seul challenge qu’il s’autorisait encore consistait à se limiter aux semelles pour conclure avant même que le pied ne touche le sol. Il était près de s’ennuyer quand l’afflux soudain d’une clientèle nouvelle perturba ses modèles et remit en cause cette connaissance accumulée qu’il vérifiait quotidiennement dans les inflexions pédestres des usagers.
L’événement déclencheur coïncida avec ce moment historique où le cours de la monnaie brésilienne, le real, dépassa celui du dollar. Cela entraina un afflux touristique brésilien vers l’Europe, et notamment vers Barcelone. Mais quelle relation pouvait donc exister entre la hausse du pouvoir d’achat international des voyageurs en provenance de ce géant austral et le désappointement d’un savoir thésaurisé avec une patience de portier ?
Le choc fut brusque et si profond qu’il subjugua Moncho au point de le rendre incapable de maintenir ses correspondances entre les manières de s’extraire des nouvelles paires et sa connaissance étayée au fil des années. Heurté, blessé et nié, il s’accusa bientôt de regarder au-dessus, vers le bassin, ce qu’il s’interdisait strictement auparavant.
Il attribua d’abord cette perte de repères à une tendance perverse qui le poussait à diriger son regard au-dessus de la plante du pied, et se fit fort de recentrer son exercice quotidien exclusivement vers le bas. Ce fut bien pire et il tomba de Charybde en Sylla. Son sourire entendu, bienveillant, fraternel et si agréable à recevoir disparut en quelques mois. Les semelles nouvelles, plantes, chevilles, tibias jusqu’aux genoux, non seulement n’entraient dans aucune catégorie connue de lui, mais bouleversaient de fond en comble ce qu’il avait établi et recensé avec la certitude que donne l’application quotidienne du métier.

Moncho sentit vaciller ses assises, sa culture, sa fonction et jusqu’à cette réputation qui le rendait inégalable. Jusqu’aux plus espagnoles, aux plus british, aux slaves, aux teutonnes et aux yankees aux basquets standardisées, tout cafouillait et s’entremêlait au point qu’il confondit un jour une paire mâle avec une paire femelle.
Cela le terrifia, assimiler un yang à un yin, la moule au goupillon, devenait-il gay ? Dans son désarroi, il interrogea sa vieille mère pour savoir si dans sa tendre enfance, quelque inclinaison s'était manifestée ? Grâce au ciel, sa sainte génitrice le rassura car toujours il fut un vrai macho, d’ailleurs assez tôt éveillé…
Inutile et vain de chercher dans ce sens, mais alors où ? Poursuivre son office, car c’est ainsi qu’il le concevait, devint épouvantable. Il n’osait plus, il n’osait plus regarder le débarquement des jambes au sortir des taxis. Chaque portière qui s’ouvrait devant lui creusait une béance monstrueusement intolérable dans l’estomac, et soulignait cruellement la perte de son expertise ancienne.
Un jour il coinça un talon, un autre il tuméfia un mollet et il alla jusqu’à compresser une cuisse en détournant la tête pour ne pas accepter son état d’ignorance. Le pire survint lorsqu’il referma trop hâtivement une porte avant la sortie d’une auguste dame mûre qui suivait son mari. Elle se trouva projetée les quatre fers en l’air à l’intérieur du taxi et tout le monde vit la couleur de sa culotte qui était rouge. Non contente d’en rester là, elle choqua de sa tête l’autre portière ce qui lui ouvrit la tempe, le sang jaillit, se répandit sur la banquette et Moncho en devînt aussi écarlate que la culotte de la dame dont le mari gesticulait et vociférait à tout va.
Incapable de se mouvoir, mon ami se pétrifia sur place en proie à une pâleur mortuaire alternant avec le cramoisie de la honte. Par prompte solidarité, un réceptionniste se précipita pour sauver ce qui pouvait l’être encore. La dame fut extraite avec mille précautions avec l’assistance de clients alors que Moncho immobile blêmissait de plus bel et transpirait d’abondance. Lui qui n’avait jamais failli, lui l’exemplaire que tout le monde louait, lui dont on demandait toujours en premier les nouvelles, lui l’expert de chez les experts qui savait comme nul autre pareil redonner le moral au voyageur fourbu.
On étouffa le scandale avec difficulté car le couple exigeait excuses et réparations en sus des frais d’hospitalisation. Dévoiler en plein air la culotte, qui plus est rouge, d’une dame à son corps défendant, le mari promettait de mobiliser les meilleurs avocats…

Consternée, la direction de l’hôtel fit tout ce qui était en son pouvoir pour que les choses rentrent dans l’ordre, mais il restait le trouble, la douleur et l'inaptitude croissante de Moncho. Transi, il se prenait à observer fixement la démarche de quelques pieds innocents, que grâce à dieu il n’avait pas écrasé au sortir d’un taxi. Bien qu’ils lui maintenaient leur considération, les chauffeurs le fuyaient au point de rajouter un détour par les calles Rosello ou Valencia lorsqu’ils l’apercevaient sur le parvis de l’hôtel. Les clients s’estimant floués sur le prix de la course, hurlaient alors au scandale !
Une cascade de conséquences néfastes se rajoutait au drame professionnel et personnel de mon ami le portier. Ses repères se débandaient et fondaient comme neige au soleil. Moncho était sans fondement pour reconstruire un rien de catégories rassurantes, une base pour rebondir, un carré de quelques certitudes sur lequel étayer son office.
On commença à le penser sénile. Le gérant de l’hôtel, qui l’appréciait, le convoqua et lui proposa une affectation au bar ou à la buanderie. Dans le grand bureau de la direction, mon ami le portier retira avec peine ses lunettes cerclées alors qu’un torrent de larmes menaçait de le submerger. Toute son autorité, toute sa raison d’être, son plaisir quotidien, sa capacité relationnelle et sa reconnaissance professionnelle foutaient le camp. Que lui restait-il de son originalité pour exercer son métier et ravir ses collègues et puis les habitués ? Le gérant lui parla doucement.
— C’est peut-être la vue ?
Pour le mettre en confiance, il lui recommanda un ophtalmologiste. Depuis combien de temps n’avait-il consulté ? Et puis, un peu de vacances, la saison creuse s’annonçait, quelques marches vivifiantes sur la plage, le soleil et le vent, rien de tel pour requinquer son homme. Bon prince, car il l’était vraiment, le gérant lui accorda deux semaines en lui enjoignant de faire au plus tôt un check up lunettes. Muet, Moncho, articula péniblement quelques mots. Le gérant sentit avoir touché un point central.
— Pourrai-je reprendre mon office comme avant après ce repos ?
— Mais bien entendu, si tout est rentré dans l’ordre, il n’y aura aucun problème. Tu comptes beaucoup pour nous et nous comptons sur toi !
— C’est bien, dès demain je prends rendez-vous chez un ophtalmologiste.

Las, sa vue n’avait pas bougé d’un iota et il ne put se reposer car il se sentait bien trop perturbé. L’après-midi sur les Ramblas, il ne savait où orienter son regard. En haut, il n’y était pas habitué, mais en bas, cela lui provoquait des haut-le-cœur. Que s’était-il donc passé ? Alertés par le gérant, ses vieux amis entreprirent de le sortir.
On irait à La Paloma comme avant, mais la simple évocation de ce salon de danse le fit suffoquer. Il manqua d’air et en urgence on dut appeler une ambulance pour le conduire à l’hôpital public. La Paloma, la danse, lui qui ne savait plus rien des pieds, lui qui ne lisait plus rien dans l’extraction, et à présent jusqu’aux déplacements les plus élémentaires. Lui qui confondait le mâle et la femelle, pourquoi l’affliger d’une provocation supplémentaire par manque de charité chrétienne !
Reprenant ses esprits, il exigea séance tenante l’internement dans un hôpital religieux avec des infirmières super amidonnées et un maximum de tissus bien enrobés autour des corps, si possible jusqu’au sol tant la vue d’une simple cheville, même sans activité, le rendait mal à l’aise en le plongeant dans un désarroi abyssal.
Pas plus que lui, personne ne le comprenait, son épouse se désespérait et les médecins s’interrogeaient en vain : psychose, aphtose, symbiose, morose, aptose, porose ou autre chose, mais à coup sûr quelque chose de pas ordinaire du tout. Le recours aux calmants exacerbait ses lugubres délires nocturnes soudains. Dans les couloirs retentissaient des imprécations parfois autoritaires et d’autres fois désespérées à en faire pleurer les nonnes qui en avaient vu bien d’autres pourtant.
— Tailles trente-quatre et quarante-cinq, cela ne marche pas ! Non, mais vraiment, un peu de tenue, je vous prie. La paire doit être réglée, égale et accompagnée. Impossible autrement, mais où avez-vous donc été éduqués ! La seconde après, une fois que le ventre est sorti, pas avant… Pas a-vant ! Recommencez, c’est du n’importe quoi. Mais qui vous a autorisé à marcher de la sorte ?
En désespoir de cause les bonnes sœurs crurent à la main occulte et malfaisante du Malin. On bénit abondamment ses frusques, sa nourriture où l’on versait du bromure, son gant de toilette, son verre à dents et jusqu’à ses médicaments. La Mère Supérieure fit discrètement passer une information à l’Opus. La Sainte Œuvre trouva le cas digne d’intérêt sans pour autant avancer quelque élément d’explication satisfaisant. Était-il communiste, anarchiste, anarcho-catalan, surréalisto-subversif, paléo-marrane, prévaricateur refoulé, fondamentaliste islamique dormant, converso hypocrite réincarné pour un combat de revanche contre l’Inquisition… ?
Mais on ne lui connaissait que d’excellents états de service. Une ouverture de porte régulière, jamais d’œillade lubrique dans une entrejambe provocante même si de jeunes ou de vieilles dépravées se seraient régalées de quelques regards furtivement plongés dans ces régions obscures.
La presse médicale s’en mêla, un mal mystérieux créateur de stupeur… On commença à le trimballer de Pampelune à Madrid, on parla de Montpellier, de la Sorbonne et d’un hôpital londonien où des méthodes de pointe… Le délire persista, puis redoubla lorsqu’il fut sérieusement question d’expatriation au-delà de La Manche. L’exil en dehors du système métrique avec sa perspective de pouces et de pieds au lieu des bons vieux trente-cinq à quarante-cinq ou au-delà, le terrorisa.
— On ne met pas le pied à l’intérieur, il est ouvert. Ce n’est pas une organisation ça ! Mais ne poussez pas nom de dieu, une paire à la fois, hurlait-il à bout !
Ses amis se désolaient, sa femme dépérissait, ses enfants se sentaient devenir orphelins en ne reconnaissant plus le père boute-en-train qu’ils perdaient. Dans la chambre de l’hôpital, ils observaient fixement leurs pieds pour cacher leur chagrin. Moncho en conçut une crise de démence accrue, ses propres enfants l’accusaient du regard en désignant leurs pieds ! Sa progéniture ne le respectant plus, il refusa dès lors de la recevoir.
Après consultation de ses relations et sur la sollicitation expresse de ses collègues de travail, le gérant de l’hôtel intercéda auprès d’un centre de cure réputé à Sitges au sud de Barcelone pour qu’on lui trouva une place. Peu de temps après, c’est là que Moncho allait découvrir la raison profonde de son trouble et de cette perte de repères qui le déboussolait.

À force de le calmer à grands coups de chimio, Moncho se transformait en légume alors qu’il partageait sa chambre avec un dépravé de la quéquette sur qui les assauts du Valium demeuraient sans effets tant sa libido débordait de vigueur indomptable.
Un jour qu’ils lézardaient tous deux sur une vaste terrasse en surplomb de la plage, ce compère de chambre l’invita à détailler un cerf-volant de concert. Levant le nez au ciel, mon ami l’ex-portier se transporta pesamment vers la rambarde pour mieux voir, mais il n’aperçut pas l’ombre d’un objet coloré dans le ciel bleu balayé par une brise fraîche de printemps.
— Mais pas là-haut collègue, en bas, le rudoya son acolyte de chambrée. Penche-toi, là, le cerf-volant rouge et bleu. Oui, il y a une petite trace de bleu ! Ah la vache, qu’elle est batte !
— Mais, je ne vois rien, bredouilla mon ami qui réalisait un effort surhumain pour regarder vers le bas comme au temps pas si lointain où il ouvrait les portes des taxis d’une main plus qu’experte et qu’il rangeait en catégories toutes les paires. Comme il était savant alors, et combien ses histoires étaient attendues.
— Mais mâte un peu collègue. Éh, regarde celui-là, ah non, ce n’est pas un cerf-volant, mais un fil dentaire à qui il nous revient l’honneur d’avoir à faire !
Moncho estima son voisin encore plus tamponné qu’il ne le pensait. En comparaison lui n’allait pas si mal tout compte fait, d’autant qu’il ne délirait presque plus la nuit. Il se retourna en traînant le pas vers la chaise longue où il passait désormais le plus clair de son inexistence alanguie, sans soucis ni problèmes de conscience.
— Ah, la paire de miches, continuait son voisin allumé qui jubilait d’extase. C’est une Brésilienne à coup sûr collègue. Y’a que les Brésiliennes pour rouler du latéral desse jeito. Et là je m’y connais Coco, le fil dentaire c’est une de leurs inventions ex-clusive ! Tu sais, le cordon minimal qui plonge entre les fesses et qui a détrôné le cerf-volant. C’est comme s’il n’y avait rien, mais il y a quelque chose, et tout le monde le sait. C’est une impermanence de l’être comme l’écrivait Machin le Nobel tchèque. Ça t’en jette encore plus dans les mirettes et te stimule mortel au niveau du calcif ». Fil dentaire, v’la la provoc », et le balancement de celle-ci, affirmatif que cela ne peut venir que du Brésil. La Cubaine ou la Colombienne oscille différemment, avec plus d’avant en arrière, le latéral c’est une spécialité brésilienne Coco. On aime y occuper l’espace, je sais, ah oui, je sais, l’expert que je…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’un hurlement fit trembler les plages de Sitges depuis l’hôtel Mélia au nord jusqu’à l’extrême sud du Paseo Maritimo en chantier en vue de l’aménagement d’une nouvelle marina.
— Quoi ! Qu’est-ce que tu as dit là ? vociférait Moncho alors que le personnel de garde croyant à une violente crise délirante accourait avec une camisole. Autant que son corps assommé de tranquillisants le lui permettait, Moncho rugissait comme un dément.
— Je veux le voir, je veux le voir, montre-le-moi, laisse-moi-le voir !
— Éh collègue, calmos, je ne te pensais pas aussi rallumé du bistouri-démouleur, mais ça me fait rudement plaisir de constater que tu te réveilles enfin.

Dans le centre de cure de Sitges on le crut définitivement passé de l’autre côté et perdu pour la société. Pourtant, Moncho avait enfin compris. L’obscure raison de sa déraison venait du Plan Real du président Fernando Henrique Cardoso et de la sur-parité avantageuse du real brésilien avec le dollar étasunien. Dans un éclair de lucidité sur la réalité de sa situation, il sut faire bonne figure et garda pour lui l’explication dont j’eus un jour la primeur il y a quelques mois de cela, alors que guéri, mon ami le portier avait repris son service tout comme auparavant.
— Tu vois Arturito, me dit-il en pleine possession de ses moyens, les Brésiliennes n’ont pas une manière naturelle de marcher, même si cela peut te paraître séduisant. Très jeunes, nombre d’entre elles s’entraînent jusqu’à prendre des cours avant même la puberté au point que cela perturbe jusqu’à leur façon de sortir d’une voiture (…) Regarde, en toute logique le pied doit être ouvert pour une prise de possession équilibrée du sol, les orteils orientés de trois quarts vers l’angle de la portière et le talon, solide, en avant. À cause de cette façon de rouler en latéral de la bunda, les femmes brésiliennes poussent de la cuisse en avant et cela se traduit au niveau du pied qui ne sort pas comme les autres de la portière. Et c’est ce qui m’a perdu Arturo !
— Mais Moncho, quel rapport avec le Plan Real, lui demandai-je abasourdi ?
— La parité, Arturito, la parité d’un dollar pour un real, voire plus au début. Les Brésiliens sont devenus riches à l’extérieur et se sont mis à voyager beaucoup plus, notamment à Barcelone. Tu comprends, toi, pourquoi mes repères en furent bouleversés. La cuisse et la bunda, tu sais que je me refusais à les prendre en considération pour des raisons éthiques. Je sacrifiais à l’élitisme de la semelle, souvient-toi de notre dernière conversation. Mais cet afflux m’a perdu en bouleversant toutes mes catégories. Rien n’allait plus et je ne disposais d’aucun point d’appui pour reconstruire mes cohérences.

À l’issue de sa guérison, Moncho avait changé. Tout le monde le remarquait même si personne, ou presque, n’en connaissait le pourquoi du comment. Aucune trace de sénilité, bien au contraire, il donnait l’impression de vivre une seconde jeunesse emprunte de cette gravité que confère une expérience approfondie de la vie et des épreuves surmontées à force de ténacité.
Lorsque je descendais à nouveau dans cet hôtel, je notais que son regard ne se portait plus sur les pieds. Il entamait une prise de contact pupillaire directement à travers la vitre de la portière et l’auréolait d’un sourire débordant de confiance. Dès l’ouverture, il maintenait la porte devant ses jambes, puis, légèrement penché en avant, il murmurait quelques paroles de bienvenue et refermait sans regarder les pieds. J’en demeurais interdit !
— Moncho, tu ne regardes plus les pieds ?
— Arturito, me confia-t-il complice, depuis j’ai établi d’autres corrélations entre l’iris de l’œil et le mollet. C’est incroyable comme cela coïncide !
— Mais co-comment fais-tu, bredouillais-je sans trop savoir quoi dire ?
— Elles brillent, elles brillent de plus en plus les voitures, et les taxis plus encore, répondit-il. Tu sais, avec tous ces nouveaux produits, elles se transforment en vrais miroirs, tu me comprends ?
Devant mes yeux de merlan frit, il éclata de son grand rire contagieux qui me ravissait tant, et puis entra dans les détails.
— Durant la prise de contact visuel avec l’iris des clients, j’émets une hypothèse, rapide, brève. En fait, je fonctionne à l’intuition. Ensuite, à la vue du reflet des mollets dans la portière fermée qui fait miroir, je déduis si je suis juste ou non.
J’en demeurais interdit.
— Et ça marche Arturito, je t’assure et même les Brésiliennes ne me perturbent plus !
Sain d’esprit, toujours malicieux et jamais à court d’inspiration, il avait encore réussi à me tirer de ma morosité.
Chapeau l’artiste !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Une remise en question est souvent salutaire pour se retrouver.
Un étrange voyage qui nous emmène au bout des orteils !

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Pierre-Marie FAYARD · il y a
Bel humour, je vous en remercie.
Vrai que les "remises en question" surgissent, parfois, de manière impromptue !
Cordialement

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire originale, bien menée, captivante et empreinte d'humour ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Pierre-Marie FAYARD · il y a
Merci pour ce commentaire
Je ne manquerai pas de lire votre nouvelle
Bien cordialement

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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Pierre-Marie ! A bientôt !
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Fred Panassac · il y a
Un texte foisonnant et loufoque où l’on ne se marche pas sur les pieds à l’ombre de la Sagrada Familia ! Joli et surprenant, j’aime bien.
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Pierre-Marie FAYARD · il y a
"Foisonnant et loufoque" oui, exactement !
En plus, c'est du "Covid-free" car sans risque de contamination autre qu'imaginative...
Cordialement

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